mercredi 21 avril 2021

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Lothringen! de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1995).

Pourquoi Lothringen? Pourquoi passer par la Lorraine? Parce que ce petit film (20mn) des Straub, tourné en 1994 et sorti en 1997, en complément de D'aujourd'hui à demain, a valeur de symbole: pour ce qui est des relations franco-allemandes — d'avant-hier à hier —, marquées par "l'esprit de revanche" qui en 1871 sévissait des deux côtés du Rhin (le film est une libre adaptation de Colette Baudoche, un roman de Maurice Barrès — le chantre droitiste du nationalisme —, "l'histoire d'une jeune fille de Metz", au lendemain de l'annexion de l'Alsace-Lorraine par la Prusse, qui se trouve "attendrie" par un professeur allemand, lui-même tombant sous le charme de la région, de son paysage et de ceux qui l'habitent, et qui — la jeune fille —, après lui avoir laissé entrevoir de possibles fiançailles, lui annonce tout de go: "Je ne peux pas être Allemande!" — c'est Straub tout autant que Colette qui parle); mais aussi, en tant que réponse des Straub à une commande d'Arte, la nouvelle chaîne culturelle européenne, et surtout franco-allemande (avec La Sept à l'époque, côté français), soit une contre-proposition, dans la pure tradition straubienne, qui est la position contre de l'artiste en général (dans le même esprit, penser à France, tour, détour, deux enfants de Godard pour célébrer les cent ans du célèbre manuel de lecture scolaire).
Bref, Lothringen! ce n'est pas "Göttingen" (la chanson de Barbara)... A l'heure de l'Allemagne réunifiée et de "l'amitié franco-allemande", médiatisée à tout-va et dont Arte est culturellement le symbole, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (qui elle n'est pas messine) répondent, après s'être faits courtisés par la chaîne pour faire le film: "nous?... non réconciliés!", réponse claire et nette, exclamative, où s'expriment idéalement leur art de la condensation (20 minutes pour condenser un roman de Barrès quand il a suffi d'un quart d'heure pour condenser un roman d'Heinrich Böll, c'est Byzance) et leur sens, tout aussi inimitable, du paysage: ah, le paysage lorrain, les vues sur Metz, la Moselle, la campagne alentour... c'est le vrai personnage du roman et du film, de sorte que le point de rencontre, le seul mais il n'est pas mince, entre Barrès et les Straub, c'est que tous les deux, tous les trois, savent regarder un paysage, le paysage comme motif esthétique mais aussi "patriotique", le paysage en tant qu'histoire, de celle qui témoigne d'une nation, le rendant irréductible à toute annexion...

Le rapport avec les Cahiers? Je dirai ceci: à l'opposé des grandes tendances réconciliantes qui caractérisent les années 90, et voient la revue suivre le mouvement en réduisant les antagonismes, sans les annihiler mais dans un souci manifeste de neutralisation, passer par la Lorraine avec les Straub (et sans les gros sabots de la "visite touristique"), c'est se rappeler que dans le cinéma français le "non-alignement", notamment des cinéastes-amis, existe toujours, même si Duras (qui de toute façon ne tournait plus) et Allio viennent de mourir, et qu'il ne repose pas que sur Godard. Mais encore: savoir faire la part des choses, en cette période de grande confusion (entre marges et centre, auteurs, super-auteurs et pseudo-auteurs...), où, par exemple, le meilleur du cinéma américain serait celui qui s'attaque au système mais de l'intérieur (Hollywood contre Hollywood)... période qui, plus généralement, nécessite pour les "non-alignés" de pactiser avec l'ennemi pour mieux subsister — et dans le cas de Lohtringen!, l'ennemi finalement serait moins cette nouille de Barrès que Arte, assimilée à l'époque, par les autres chaînes "nationales" françaises, à une véritable "machine de guerre" (Arte achtung!, disait je ne sais plus qui)... donc savoir faire la part des choses entre ce qui relève de la ruse (l'intransigeance des Straub n'exclut pas la ruse) et ce qui, bien souvent, n'est que pure hypocrisie (cette histoire, un peu trop commode, de critique endogène: l'artiste œuvrant dans le camp de l'ennemi, endroit idéal, soi-disant, pour en faire le procès). Et ainsi, ne pas se fourvoyer, sous prétexte d'élargir son champ d'action, en "magazinifiant" à l'excès une revue (encore plus de photos, plus d'entretiens avec les acteurs, les bankables, ceux qui font déjà, ailleurs, les couvertures, plus de pages pour couvrir l'événement — douze pages sur la Reine Margot de Chéreau! —, "événement", mot atroce qui sera officialisé en octobre 2000, lors du rachat des Cahiers par Le Monde, et dont on s'étonne qu'il perdure encore aujourd'hui, vingt ans après, tant il y a quelque chose d'antinomique entre la notion d'événement et le principe d'une revue de cinéma... toutes ces rubriques, auxquelles s'ajoutent les news de tous bords et autres gros morceaux consacrés (le terme convient) au cinéma et son histoire (avec le centenaire, on a été servi), rubriques dont l'importance de plus en plus grande finit par compromettre le travail critique proprement dit, qui dès lors se réduit à la seule critique de films (avec d'ailleurs trop de films, je l'ai déjà dit), au détriment (quelques articles éparpillés ici et là) des grands textes de fond qui questionnent le cinéma, remettent en cause ses principes, le contestent, autrement dit le maintiennent en crise (définition même du mot "critique")...

(à suivre)

2 commentaires:

  1. Est-ce que derrière vos textes sur les Cahiers d'hier il n'y aurait pas une petite critique des Cahiers d'aujourd'hui ?

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    1. Non non, je ne m'intéresse qu'à la période 1980-2010... il est même probable que je n'aille pas jusqu'en 2010... disons alors 1980-2000, jusqu'au rachat des Cahiers par Le Monde + 2001, histoire de parler de Loft story et du 11-septembre.

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