dimanche 25 septembre 2022

La passion Godard (2)


La Chinoise de Jean-Luc Godard (1967).

(Ce plan me rappelle que pour expliquer le champ/contrechamp Godard se référait souvent à la physique quantique)

Préambule:

Un petit théâtre des sentiments.

De la Chinoise, je n'avais gardé en mémoire que les slogans, le "traité des couleurs" (rouge, bleu, vert, jaune...) et la musique de Vivaldi. Le revoir fut un régal. Comment un film, aussi fortement ancré dans son époque (le mouvement maoïste en France à la veille de Mai 68), pouvait conserver une telle fraîcheur? Tout le génie de Godard est là. C'est que le didactisme politique du film, de ce film "en train de se faire", est en permanence contrarié, voire dynamité, par la candeur de ces protagonistes. Ça parle de révolution, ça bascule dans le terrorisme (hors-champ), et pourtant, à l'arrivée, ce que l'on retient c'est — à travers notamment les "interviews" menées par Godard (hors-champ lui aussi) — l'extrême tendresse, malgré le côté horripilant, qui se dégage des personnages incarnés par Anne Wiazemsky, Jean-Pierre Léaud, Juliet Berto, Michel Semeniako..., ces "Robinsons du marxisme-léninisme" comme les appelait Godard lui-même. Violence et douceur. Une contradiction toute godardienne (et finalement très simple, à l'image du cinéma de Nicholas Ray, opposé ici à l'impérialisme américain) que je saisis d'autant mieux aujourd'hui que j'ai lu depuis le beau roman d'Anne Wiazemsky (Une année studieuse), qui est surtout un beau portrait de Godard, et que je me rends compte à quel point le film se nourrit de l'amour qui existait à l'époque entre la petite-fille de François Mauriac et l'enfant terrible de la Nouvelle Vague (symbolisé par l'appartement, rue de Miromesnil, dans lequel a été tourné le film), celui-ci empruntant à celle-là de nombreux épisodes de sa vie (les "cours" avec Francis Jeanson, les études à Nanterre...), jusqu'à la Fiat 850 verte (vue à la fin du film) qu'il lui avait offerte pour qu'elle puisse se rendre plus facilement à la fac! Si la Chinoise est placé sous le signe de Brecht (le seul nom qu'on n'efface pas du tableau) c'est bien parce qu'il s'agit d'abord de théâtre, mais du vrai théâtre — l'art comme réflexion sur la réalité (et non reflet du réel) —, un art éminemment moderne, les mots qui percutent, sons et matière, en même temps que profondément engagé, où l'on doit mener la lutte sur deux fronts... Un petit théâtre des sentiments, le cinéma quoi!

Bonus: la bande-annonce du film qui permet d'écouter en entier "Mao-Mao" la chanson de Claude Channes. "C'est le petit livre rouge qui fait que tout enfin bouge..."

Godard années 60: Du New York Herald Tribune au Petit livre rouge.

Farber sur Godard.

De Manny Farber, peintre et critique de cinéma, disparu en 2008 (au même âge que Godard - 91 ans), on connaît surtout les textes sur les "films souterrains" et "l’art termite" — vs. "l'art éléphant blanc" — ainsi que l’entretien que lui et Patricia Patterson, son épouse et collaboratrice, peintre elle aussi, avaient accordé à Richard Thompson en 1977 et dans lequel il expliquait, entre autres, ce qu'était pour lui la critique ("excitation", "continuation", "intensification"...), précisant que l’objectif de la critique, c’est d’accroître le mystère, celui des films évidemment, de ceux qui recèlent déjà en eux beaucoup d’énigmes. Mais il existe plein d’autres textes de Farber, tout aussi importants, qu’on trouve dans son livre Espace négatif (traduit par Brice Matthieussent), notamment sur Godard, le Godard des années 60. Farber n'aime pas tout de Godard, loin de là — il parle de monotonie, d’aplatissement, d’effet ping-pong... mais moins dans la volonté de dénigrer que dans un souci descriptif, qui traduise de façon précise (tels des marqueurs d'abstraction) comment, en pur plasticien, il perçoit Godard: "coller au matériau tel qu'il se présente", dit-il ailleurs à propos d'Hitchcock. C’est à mille lieues de la critique traditionnelle, les formules sont si inattendues — par moments c’est presque surréaliste —, qu’on aurait vite fait de faire de Farber un grand mystificateur. Que nenni: chaque phrase, chaque expression, est le résultat d’un long travail d’élaboration (certains textes ont été écrits sur plusieurs années), reposant sur une base solidement charpentée (normal, Manny était aussi charpentier), et si l’on s'y attarde un tant soit peu, si l’on sait mettre dessus les images qui conviennent, on se rend compte à quel point ces formules résonnent malgré leur étrangeté, parfois féroce, à quel point elles visent (et touchent) juste malgré l'effet de nonsense qu'elles produisent souvent à la première lecture. C'est parti:

Les films de Godard témoignent d’une extraordinaire diversité quant à leur identité et leur qualité. Ecrite sur le tableau noir d’un de ses derniers films semblables à du formica, à peine visible, figure une liste d’animaux africains: girafe, lion, hippopotame. A la fin de la carrière de ce réalisateur, il y aura sans doute une centaine de films, chacun appartenant à une espèce bizarrement différente des autres, avec son squelette, ses tendons et son plumage épouvantablement particuliers. Sa personnalité radicalement têtue, agile, encyclopédique, désinvolte, entière, imprègne chacun de ses films; mais, tel un caméléon, elle est brune, verte, grise comme un gamin des rues — ainsi dans les Carabiniers —, selon le contenu du film. Il possède déjà un zoo qui inclut un perroquet rose (Une femme est une femme), un serpent noir venimeux (le Mépris), une grue hurleuse (Bande à part), un lièvre (les Carabiniers) et une fausse tortue Monogram (A bout de souffle). Contrairement à Cézanne, ce peintre inconditionnel du pinceau carré large d’un centimètre et de la ligne nerveusement épuisante dont il cernait chacune de ses pommes, la forme et le mode d’exécution varient totalement d’un film de Godard à l’autre. Tout étant mentalement préconçu avant même le commencement du projet, toute l’invention, l’énigme intellectuelle centrale, sont presque entièrement définis dans son cerveau avant que l’omniprésent Coutard n’installe sa caméra. Ce créateur de nouvelles espèces animales est directement relié au sculpteur Robert Morris, par leur horreur partagée de la léthargie et des catégories toutes faites, ainsi que par leur dévotion absolue au Médium. Voyager léger, partir du bon pied, ne jamais regarder derrière soi – tel est leur code de la route.
Chacun de ses films se présente comme un puzzle épars, une combinaison unique d’éléments destinés à prouver une théorie préconçue. Voici quelques spécimens de son bestiaire agressivement créé:
Une femme est une femme ("Je désirais réaliser une comédie musicale néoréaliste, ce qui est déjà une contradiction dans les termes") est une version monotone, grinçante, virevoltante, d’une comédie musicale grossière à la Arthur Freed, peut-être le film le plus soporifique, enflé, morne, de tous les temps. Le côté délirant de cette œuvre tient à son aspect de cinéma vérité improvisé, greffé sur la banalité, l’amour du Réel percutant de plein fouet la Pellicule, le genre d’énergie concoctée en studio qui électrisait Ma sœur est du tonnerre. Les éléments filmiques incluent une couleur Times Square volontairement artificielle, des blagues visuelles dénuées d’humour, chaque scène étirée comme du caramel mou, l’action évoluant si lentement qu’elle vous paralyse, une insupportable sentimentalité qui se complaît en elle-même tandis que les corps roupillent.
Vivre sa vie. La déchéance, la brève ascension et la mort d’une Jeanne de Sartre, une prostituée décidée à prendre sa vie en main. Le format du film est celui d’un roman condensé de Dreiser: douze segments presque uniformes annoncés par des têtes de chapitre, le matériau visuel étant utilisé pour illustrer les légendes et les commentaires du narrateur. Il s’agit d’un documentaire extrême, le plus mordant de ses films, ponctué de ruptures soudaines et radicales dans la continuité, une photographie d’actualités sombre, mais extrêmement sensible, une bande-son enregistrée dans des vrais bars et hôtels pendant le tournage du film, et laissée telle quelle. Le jeu d’acteurs fluide progresse à petits pas pressés, toujours dans une seule direction, et aboutit à une beauté brûlante, saturée de souvenirs. Un film d’une extraordinaire pureté.
Les Carabiniers. Un film de guerre chaotique, picaresque et piquant, vu à travers la vision exaltée, proche de la terre, d’un Dovjenko. Amer manifeste antimilitariste, ce film est une affreuse contradiction, joué selon les strictes conventions du burlesque, avec deux bouseux à la bêtise assassine en guise de héros. Comme la guerre est une gigantesque erreur qui ne connaît pas de frontières, le film insiste lourdement sur les erreurs, la vulgarité, les déambulations autour du globe et du calendrier.
Chaque nouveau film de Godard est avant tout un essai sur la forme en rapport avec une idée: le choix très précis de certains éléments formels pour analyser le comportement et les idées de jeunes maoïstes français; un reportage documentaire sur la prostitution, traité sur le mode poétique; ou encore le portrait gris, sombre, sophistiqué, d’un héros existentiel aux engagements troubles. La Chinoise, par exemple, est incroyablement formalisé, c’est une syntaxe doctrinaire destinée à décrire un groupe doctrinaire de jeunes gens interchangeables. Non seulement ce film se déroule dans une pièce semblable à une salle de classe, mais les acteurs jouent dans un registre coincé, à la manière de profs surexcités devant le tableau noir, et la caméra ainsi que les acteurs ne se déplacent jamais, hormis quelques raides mouvements de gauche à droite. Néanmoins, il existe un énorme fossé entre l’intention avouée de ces films et leur réalité. Et c’est cet espace non maîtrisé entre l’intention et le résultat qui leur accorde leur qualité foldingue de docteur Barjot. Sur le papier, le film est le résultat d’une entreprise incroyablement lourde; dans le Petit Soldat, le thème est une étude du climat politique après la guerre d’Algérie, mais le film s’étend le long d’une morne journée à Genève: un conducteur essaie bêtement d’en doubler un autre, un photographe impressionne bobine après bobine, on assiste à une scène de torture simulée. Anna Karina et son exhibitionnisme de gamine sont aussi ineptes que d’habitude, à mille lieues de Vivre sa vie, dont l’objectif consiste à documenter la brève carrière d’une vraie sainte de la Générosité, gonflée et curieuse, capable de traverser une période de prostitution sans perdre sa fierté ni ébrécher son auréole. Il y a si peu d’érotisme dans ce film que l’héroïne pourrait être une authentique sainte nitouche des années cinquante, jouant les mijaurées avec sa coiffure à la Louise Brooks, si le narrateur ne nous apprenait pas qu’il s’agissait en fait d’une prostituée risque-tout. Il y a quelque chose d’affreusement tiré par les cheveux chez Anne Wiazemsky dans la Chinoise, une lassitude criante dans la délicatesse maniérée et le snobisme poliment contrôlé d’une jeune fille vivant en communauté, assassinant froidement, complotant un attentat à la bombe au Louvre. 
On pourrait résumer par les sept points suivants les constantes superposables du cinéma cérébral et brouillon de Godard [ce qu'on pourrait appeler "les sept péchés capitaux" de Godard]:
1) La parlote. Ses scénarios sont bourrés et rembourrés de Baratin, sous toutes ses formes, depuis les conférences officielles jusqu’aux bavardages d’après-dîner. Ses acteurs deviennent de passifs panneaux d’affichage pour son "hénaurme" réservoir d’idées, de références littéraires, de blagues préférées. Il ne faut jamais oublier que c’est un homme de concepts; son image visuelle est une illustration d’une idée intellectuelle et souvent ses listes, catégories, règles, statistiques, citations d’auteurs célèbres télescopent un fort impact visuel.
2) L’ennui. Ce poète facétieux du n’importe quoi est le premier réalisateur à inverser le langage filmique conventionnel afin d’emprisonner le spectateur dans de longs passages de néant agressif et alambiqué. On constate chez lui une insistance paradoxale sur de formidables longueurs, des matériaux saturés de lassitude, un jeu sans intériorité, le décor le plus banal qui soit, un geste qui tombe comme un cheveu sur la soupe.
3) Le va-et-vient du ping-pong. Le rythme cardiaque de son vocabulaire est le timing et le positionnement d’un match de ping-pong très lent. Les couples mariés et leurs déchirements se composent en un ding-dong symétrique. Selon l’un de ses dispositifs préférés, l’homme et la femme sont assis l’un en face de l’autre, séparés par une lampe éteinte, une théière surchargée, une fenêtre de train roulant dans la campagne française. Pourquoi le réalisateur le plus intellectuel qui soit a-t-il recours à un tel rythme binaire qui est le b-a-ba de son art? Parce que son art présuppose l’égalité des points de vue: il s’oppose aux crescendos et aux explosions. La violence devient chez lui un moment ennuyeux, banal, vite oublié. La Chinoise, son film le plus contrôlé, est aussi le plus impartial, et derrière tous ses jeux panoramiques se décèle l’oscillation régulière d’un pendule hachant le temps dans un espace réduit.
4) Le héros à la Holden Caulfield. Dans chaque personnage se cache un petit garçon précoce qui ressemble à l’un des brillants et narcissiques laissés-pour-compte de Salinger.
5) Le simulacre. Au lieu d’être un railleur, un vrai satiriste comme Thackeray ou Anthony Trollope, il crée des versions simulées de la guerre, d’une cellule maoïste, d’une dispute conjugale, d’un strip-tease. Il crée même des simulacres de conversations profondes et, par ces plans de statues grecques du Mépris, il crée un simulacre de la belle photographie. Le simulacre suggère une attitude d’opposition; invariablement, ce réalisateur se retrouve dans une position médiane, convaincu que le fait de ne pas prendre parti lui assure une situation plus souple, plus productive. Ce rôle de pseudo-spécialiste permet à ses films d’aller où bon leur semble, sans qu’on ait jamais le sentiment d’un matériau tenu en bride.
6) Le Père-la-Morale. Ce Thomas Hardy urbain voit le monde comme un lieu épineux, un véritable traquenard — l’affreux danger des publicités pour soutien-gorge, les menaces terribles de Coca-Cola et de Richard Widmark, la corruption implicite à l’éloge d’une Ferrari quand au fin fond de son cœur on n’en pince que pour les Maserati. Tout comme Tess, la laitière déflorée, est un individu dévoré par le paysage, les enfants idiots de Bande à part — d’insignifiants petits morveux pâlichons — sont à la fois nourris et pourris par les vapeurs méphitiques qui les entourent. Ce goût pour la morale est une tonalité qui se glisse sournoisement dans le film, malgré l’ambivalence qui garantit la fragilité facétieuse de sa surface.
7) La dissociation. Ou la glorification de la taupinière contre la montagne, à moins que ce ne soit le contraire. C’est un réalisateur des choses, même s’il n’accorde pas une âme à ses articles, comme Polanski. Le plus souvent, il va en sens inverse, déambulant en toute liberté dans le paysage. Il dissocie la voix du personnage (un agent secret dur à cuire en proie à un débat de conscience délirant et rasoir), l’acteur du personnage (Bardot est souvent aplatie, transformée en affiche, aux antipodes de l’épouse rusée-remontée du Mépris), l’action de la situation (deux primitifs dans une cuisine Dogpatch tenant devant eux des pubs grandeur nature pour sous-vêtements), la photographie de la scène (une scène de pieu longue d’un kilomètre, une couleur vulgaire de pochette de disque sur une peau de BB en pose alanguie).
Il est trop aisé de sous-estimer sa passion de la monotonie, de la symétrie et de la simplicité, genre un-plus-un-égale-deux. On a à peine remarqué sa mise en scène la plus marquante lors de la sortie d'A bout de souffle, en 1959. Si le public n'a eu d'yeux que pour un aimable et gracieux truand, une garce américaine et le rythme saccadé d'un film de gangsters des années 30, la scène clef du film est une scène plate et monotone à l'aéroport d'Orly avec un écrivain célèbre [Parvulesco joué par Jean-Pierre Melville] qui vient de poser le pied sur le sol français. Tout le film semble alors s'asseoir et il arrive Cette Chose: la petite journaliste amateur, parfaitement saugrenue quand elle aborde les grands thèmes de la vie, échange lentement et méthodiquement questions et réponses avec l'expert en transit. Dix ans plus tard, les nouveaux films de Godard reposent presque entièrement sur cette simplicité du face à face. Cette scène plate, apparaissant au moment où d'autres films explosent en des actions tonitruantes qui résolvent l'intrigue, s'est subtilement refroidie, abstraite, tandis que les mots devenaient de petites images de tramways allant et venant dans un décor aplati, neutre. Cette idée de la monotonie, qui se répète dans tant de régions cruciales de la création, en sculpture (Bollinger), en peinture (Noland), dans la danse (Rainer), ou dans le cinéma underground (Warhol), évacue pratiquement du film de Godard tous ses anciens ancrages éclectiques dans le domaine du cinéma.
Au stade d'A bout de souffle — il y a quatorze long métrages et dix courts de ça —, il n'avait pas encore mis au point son idée de l'acteur comme simple visage improvisant qui franchit dans un sens ou dans l’autre un rideau de carnaval, pendant que le réalisateur lui lance des balles de base-ball verbal. C’est une étrange variante de l’effet ping-pong, où la balle rebondit selon un va-et-vient erratique, d’abord un visage parle, puis l’autre, tandis que le haut de l’écran paraît s’affaisser dans l’atmosphère délétère. Au cours des années suivantes, il perfectionna cette abstraction en un effet de stand de tir, d’abord un visage entrant dans le champ, puis un autre, pendant que les corps se réduisent à des ficelles et que leurs propriétaires s’effacent derrière les paroles qu’ils prononcent.
Mais cette technique ping-pong a abouti à une minimalisation qui accorde une tactilité frappante à ses pires films (Made in USA) comme à ses meilleurs (Vivre sa vie). Quand Anne Wiazmsky, la Chinoise, parle de choses sérieuses (endormant la plupart des spectateurs) en se tirant doucement la lèvre pour dévoiler ses deux incisives, l’image est pure, économe, réduite et assez merveilleuse.
L’ennui et ses accessoires —) le manque de modulation, la torpeur, une permissivité incluant l’erreur — dirigent son film vers son foyer originel: l’abstraction pure. Quand Godard sonne juste, son ennui crée des types de personnages et d’images qui se réverbèrent mentalement dans un grand fracas et transmettent cette nullité morbide qui constitue réellement le cœur de son œuvre. En dernière analyse, c’est tout bonnement la quantité de matériau mort qui accorde au film son humour scintillant: Véronique et son partenaire, assis avec une élégance victorienne cartonnée, au deux bouts de la table, de part et d’autre d’un service à thé très chic. Toute cette scène dégage bientôt l’humour merveilleux des livres pour enfants, l’illustration pleine page qui acquiert la troisième dimension dès qu’on ouvre le livre, avant de retrouver sa bidimensionnalité quand on le referme. Jetant un regard inexpressif de l’autre côté de la table, elle dit "Et caetera", puis Guillaume répète ces mots avec la même voix blanche, si bien que chaque syllabe devient une petite entité poisseuse comme de la glu.
Derrière les bons films (Bande à part), les mauvais (Une femme est une femme), les beaux-mauvais (les Carabiniers, bien que visuellement enchanteur à chaque instant, vous flanque une migraine carabinée), rôde le spectre d’un ersatz d’adolescent boursouflé et difforme, toujours en butte à l’ordre existant, un primitiviste soit par sa pensée, soit du point de vue de la conscience ou des sentiments. Dans toutes les expressions du film on subodore un petit gamin en cavale, un Tom Sawyer très poétique, très talentueux et très imbu de lui-même, qui se transforme parfois en casse-couilles intello crachant ses slogans doctrinaires ou brandissant des livres si perversement que le spectateur dans le coup réussit à peine à en lire le titre. Tous ses acteurs jusqu’au dernier, hormis Michel Piccoli dans le Mépris, organise leur jeu autour de cet adolescent à la Salinger, devenu adulte: presque tous — Seberg (genre instit falote), Belmondo (d’une coquetterie affolante, inachevé; petites grimaces d’une lippe fébrile), Bardot (bravache et rusée), Brialy (individualisme vieux jeu, maniérisme impénitent), Jack Palance (sauvagement élégant, encore meilleur silencieux), Sami Frey (Sami Fouet), Macha Méril (jappements de carlin presque humains), Jean-Petit-Lé-oh (vigoureux rongeur), Brasseur (massif, faussement méthodique), Michel Semeniako (aimablement complaisant, genre clarinettiste de l’orchestre du lycée), Fritz Lang (l’affabilité discrète de l’homme d’affaires) — sont insupportables et subissent la technique d’aplatissement d’un réalisateur toujours présent comme l’ombre de chaque acteur. En fait, ses acteurs sont des moitiés, et c’est seulement notre conscience de la présence dramatique du réalisateur derrière la caméra qui accorde au personnage une intégrité de pacotille.
D’habitude ce personnage est bizarre, tronqué, bidimensionnel, allant du bête et méchant dans les Carabiniers à la mignardise écœurante et superficielle du trio Belmondo-Brialy-Karina qui se décarcasse pour mettre en cloque une strip-teaseuse dans Une femme est une femme. Il existe une dernière variante de ce type, les garçons politiquement engagés de Masculin féminin; sans oublier la clique à l’esprit étroit et arrogant de la Chinoise, qui déborde de sophistication, chacun jouant comme une unité (ou un eunuque) autosuffisante. De toute évidence, ces personnages nouveaux, entiers et cool sont plus proches du réalisateur que de Nana, une prostituée en mal d’émancipation. Les déodorants Secret, Interdit et Frais, dans son nouveau film, apparaissent à l’écran dotés d’une volonté farouche, pleins de détermination, passionnément engagés, et ils accordent à son film un nouvel esprit de décision très affirmé qui donnera parfois au spectateur l’impression d’être lui-même mou et hésitant en comparaison. Avec son espace peu profond, sa surface aseptisée et sans ombre, une photographie à hauteur de hanche comme si la caméra était posée sur un plan de travail, la Chinoise évoque un petit restau moderne qui emploierait une serveuse pour l’été (Wiazemsky), un homme à tout faire (Léaud), une plongeuse songeuse (Berto) et un animateur (Semeniako, qui dispense ses traits d’intelligence malgré sa position assise et immobile, qui l’enfonce jusqu’à ses yeux bleus dans la logorrhée).
N’eût-il crée que ce film, il faudrait se souvenir de Godard pour son invention d’une armée d’excentriques gracieux, maladroits, faibles. Avec leur jeu dégingandé dans des rôles à peine ébauchés noir sur blanc, ces personnages déboulent comme Chin Chillar dans Dick Tracy ou Andy Capp, définis jusqu’à leur dentition, inscrits dans l’espace depuis leurs pieds maladroits jusqu’à leurs têtes délirantes (toujours surmontées d’un élément caricatural: le plus souvent des chapeaux et des perruques, parfois une prunelle au gigantisme obscène).
L’un de ces originaux, Arthur (Bande à part), mémorable à cause de sa casquette de laine qui dissimule presque tout son visage malfaisant à la Jim Thorpe jusqu’au nez, est un aimable chérubin en chandail. Dans son rôle de mignon du triangle, il garde constamment les yeux rivés au trottoir, tel un airedale affamé, tandis que Claude Brasseur le joue avec l’implacable sournoiserie d’une furtive bouche d’incendie.
Un autre personnage de Godard, aussi poétique sur un mode différent mais tout aussi délirant, est une dense concoction stratifiée de maquillage de vamp et de fripes à deux sous, jouée comme une cousine germaine de Lillian Gish par Catherine Ribeiro dans les Carabiniers. Cléopâtre est une vraie primitive primesautière primaire, maîtresse de maison d’un gourbis d’une seule pièce où la vie se focalise sur un terrain vague et une boîte aux lettres qui crache ses missives comme s’effeuillaient jadis les calendriers dans les vieux films.
Lemmy Caution (Eddie Constantine dans Alphaville), que ses ennemis connaissent sous le nom de Richard Johnson, un crapaud dont le visage garde les traces d’un moule à gaufres défectueux, a toute la souplesse et l’allant d’une terne HLM pour bas revenus. Son rôle consiste à traverser des couloirs et des pièces, à monter et descendre des escaliers, soit en triturant ses lèvres inexistantes, soit en plissant les yeux face à un déluge agressif de lumière.
Comparés à la nonchalance décontractée du héros de guerre hawksien joué par Cary Grant, les répugnants guerriers que sont Michel-Ange et Ulysse dans les Carabiniers sont de pesantes briques avortées tombant d’un toit. Pourquoi un artiste célèbre consacre-t-il autant de temps à peaufiner une absurde arrogance parfaitement superflue, à monter en épingle un personnage si mince qu’il évoque une mince volute de fumée? Le petit faon joué par Karina, clignant des yeux et agitant sa crinière, les membres semblables à des échasses, n’a aucune réalité et joue comme un pied, mais elle possède un ego robuste et complaisant qui laisse penser que son jeu monocorde pourrait durer éternellement. Une petite lycéenne, une résistante capturée dans la forêt des Carabiniers, possède le même aplomb sans faille. On sent chez ce personnage la certitude absolue de marquer le point, quoi qu’il fasse, une certitude repoussante chez le Michel-Ange boulot d’Albert Juross. Le réalisateur évoque un camelot des rues possédant une valise remplie de poupées à ressorts, qu’il remonte puis envoie l’une après l’autre effectuer son petit tour de piste.
L’une de ses stratégies préférées inclut le plaisir insolent qu’il prend à faire évoluer ces personnages tressautants: ses faux Bogart, ses simulacres de Mary Pickford, jaillissent, glissent et trottent d’une manière étrangement frénétique sur un écran semi-abstrait construit comme un flipper. L’un de ses signes distinctifs dans ses plans de paysages, c’est qu’avec leur cadre très formalisé ils vont à l’encontre du reportage d’actualité: une ligne d’action épurée, une bande-son syncopée marche-arrêt, quelqu’un hurlant tic tac, tic tac. Une fille rigolote et dépourvue de hanches, portant une jolie culotte en coton, saisit à pleines mains ses seins nus en croisant les bras avec un air de défi, puis elle entre et sort de la pièce comme un arbitre de football américain arpentant le terrain; une poursuite en voiture projetée à l’envers selon un rigide formalisme linéaire; Bardot marchant sur un toit en suivant les diagonales du rectangle, agitant les bras comme le type qui, sur un porte-avions, adresse des signaux optiques à un appareil sur le point d’atterrir (a-t-il décidé ces gestes parce que le toit de la villa a la taille et la forme d’un pont de porte-avions?). Cléopâtre, sortant en valsant dans le terrain vague, exécute deux pirouettes viriles et, d’un coup de pied mélodramatique, vire un amant vieillissant dans une Sennett Essex.
Il obtient les réactions les plus singulières de ses acteurs, sans doute grâce à une injonction magique de plongeur de restaurant, genre "Ça suffit pour aujourd’hui". La réaction ainsi obtenue est une nonchalance suprême, apparemment dénuée de tout souci ou de toute préconception du rôle, ainsi qu’une confiance sublime dans le génie infaillible du réalisateur. Le résultat est une valse hésitation idiote, où les réactions surviennent étonnamment tard. Le style de danse banal et décousu de Brasseur dans Bande à part a ceci de particulier qu’il est entièrement égocentrique, dénué de toute synchronisation avec ses deux partenaires; de temps à autre, une espèce de sinuosité magnifique transparaît à travers cette concentration feinte.
Comme le rôle est presque invariablement une référence à une image ou à un acteur qui ne font pas partie du film, les vêtements, d’ordinaire sans prétention et très banals, sont ponctués d’accessoires totalement outrés et hors de propos: un manteau à la lourdeur superflue et une casquette de prolétaire tirée du Cuirassé Potemkine, un trench-coat et un galure à la Sam Spade tout droit sortis de Dashiell Hammett. La gestuelle paraît tout aussi déplacée. Un acteur au visage en forme de tache (Juross dans les Carabiniers), emmailloté dans des fringues crasseuses, se tapote les cheveux avec prétention et coquetterie. Kovacs et Véronique, lorsqu’ils sont pensifs, chose qui se produit toutes les deux minutes, passent le pouce au ralenti sur leurs lèvres, un geste qui est une blague flagrante sur les tics buccaux d’acteurs célèbres, depuis Bogart jusqu’à Steve McQueen. Loin d’aller dans le sens du personnage, ces gestes compulsifs se répètent comme une ponctuation lourdement martelée.
Il se fiche comme de l’an quarante qu’une seule de ces actrices emporte la conviction. Il n’existe aucune scène antimilitariste plus forcée et irritante que celle où un très jeune soldat terrorise méthodiquement une otage en lui relevant et abaissant la jupe, délicatement, de la pointe de son fusil. Voulue comme une critique acerbe de la soldatesque, c’est une lente et cruelle métaphore visuelle du viol, qui se conclut par l’incendie de la maison. L’étrangeté de cette scène tient au fait que le chaos prend un aspect froid et méthodique: l’accent mis sur la voix de demeuré avec la quelle il lui ordonne de "se déboutonner", l’autoportrait de Rembrandt bien en évidence sur le mur. Aux antipodes de l’indignation attendue, on a le sentiment que c’est le voisin qui vient d’entrer pour demander un peu de sucre. Cette dissociation radicale du ton et du contenu donne l’impression d’une scène grotesque, comme si l’on projetait sur l’écran une bande dessinée fantastique, des fragments discordants, aussi atterrants que le ricanement glacé de Juross, le fait que la jupe remonte jusqu’au centre de l’anatomie de la femme. Godard est un maître de la brusquerie et de l’anguleux. Il s’amuse avec l’incompétence niaise de Juross, qui lui procure une ligne d’action en forme de baïonnette pointée par un antihéros parfaitement bouseux. Ce type d’agression sauvage et inattendue se situe au cœur même de son message brillamment maladif.
Le legs de Godard à l’histoire du cinéma inclut déjà un banc de poissons clownesques et dépareillés, d’inefficaces intellectuels, un témoignage saisissant sur l’errance intellectuelle, un goût formidable pour les villas de banlieue humides, le talent pour transformer n’importe quelle actrice en poupée, en un élément de décor, quelques superbes plans fixés dotés d’une énergie irascible, une liste infinie de listes. Je crois que je ne verrai jamais des scènes dotées de pouvoirs soporifiques supérieurs, que je n’entendrai jamais autant de grands mots qui ne riment à rien, que je ne découvrirai jamais un scénario qui aborde mieux le cœur d’une idée et s’y incruste, que je ne serai jamais davantage édifié par le son et la vue de mots nobles et respectables prononcés avec une parfaite piété. Bref, aucun autre réalisateur ne m’a aussi invariablement donné le sentiment que j’étais un parfait crétin.

Godard n'entame pas un projet avant que ce projet ne soit parfaitement défini en termes d'espace: la Chinoise est un film d'intérieur doté de couleurs primaires pour ressembler aux affiches maoïstes, et d'acteurs empruntés et grandiloquents pour accompagner un message didactique; L'espace paraît tellement dramatique et plastique dans Week-end; ce film si excitant du grand chambardement est constitué de segments progressifs, chacun ayant un format stylistique spécifique, du plan rapproché avec caméra sur pied pour l'épisode comico-porno ("...et alors elle s'est assise devant une assiette de lait...") en passant par le travelling très hawksien, au niveau de l'œil, qui détaille les voitures coincées pare-chocs contre pare-chocs sur la grand-route, jusqu'aux dernières scènes pastorales dignes de l'école de l'Hudson River, quand Godard martèle son idée d'une société dégénérée, cannibale, et d'une culture sans forme, en pleine déréliction. Une bonne moitié des cinéastes oublient l'excitation liée à l'espace, qui crève les yeux dans Week-end; quant à l'autre moitié, elle part en vrille dans toutes les directions à la fois.
Il est très excitant de considérer l'unité stylistique qui sature Week-end ou le Satyricon de Fellini, où un artiste obstiné s'investit entièrement pour associée une idée à une image. Après une pleine année de films divers, il est pertinent que Week-end trouve une résonance de plus en plus intense. Ces dingos remontés comme autant de pendules errent dans un paysage digne des Everglades, déblatèrent le long de la Mohawk, quelque chose sur Lumière d'août, un épisode cocasse quand Anne Wiazemsky, tout bonnement assise dans l'herbe, le pouce dans la bouche, lit un livre. (...) Week-end est un mystère vagabond qui n'est pas sans rappeler le long appendice ponctué de nœuds qui ondoie sous un cerf-volant à deux sous.

Week-end de Godard présente le pèlerinage magnifique, incroyablement long, d’une femme paumée, fascinante, ridée (Mireille Darc), qui devient de plus en plus barbare tandis que l’actrice manifeste un talent sexy et séduisant pour se retirer, s’effacer, lorsqu’elle n’a rien à dire. C’est un film hurleur qui dévore souvent la violence qu’il désire à cause d’une technique pourrie de riche trop gâté, c’est un présentoir de jouets pour montrer le cannibalisme autoroutier, la sophistication sexuelle, les impasses du capitalisme saturées de haine. Parfois l’écheveau des mots cristallise en un bon discours rigolo et il y a une couleur criarde de magasin, une dynamique véhémente qui nous fait passer d’une texture grotesque ou d’une situation comique à la suivante. Il y a une scène dans une station-service, après qu’une voiture de sport a percuté un tracteur, qui est menée avec tout l’entrain vertigineux et direct d’un Mel Frank. Des visages étranges, magnifiques, égarés, défilent très vite sur l’écran, et la rhétorique peu convaincante de l’actrice devient curieusement menaçante et réelle tandis qu’elle s’aiguillonne, essaie de se motiver pour des vitupérations de plus en plus acerbes. Ce qui aboutit à une frénésie de jelly aux pommes, avec un dernier plan formidable de spectateurs hagards réunis dans une camaraderie du genre nous-sommes-la-nation-française, une espèce de fraternité spirituelle. Dans les derniers mots de l’actrice, "Sales Juifs, pourris, dégueulasses", une idée fait son chemin: les spectateurs et la victime elle-même peuvent seulement entrer en contact quand ils trouvent un ennemi commun - un couple peut-être juif dans une autre voiture de sport qui ne prendra pas en stop cette gueularde. A cause de son allure cubiste et de ses dialogues à la cruauté criarde et vulgaire, cette scène dans une station-service possède une sauvagerie, une audace, une excitation de coup foireux. La fille riche, dont le petit ami vient d’être tué, hurle au paysan qui conduit le tracteur: "Espèce de sale paysan crasseux, tu as tué l’homme que j’aimais et tu as bousillé ma voiture. Il était beau, il était riche, et maintenant il est mort, tu es stupide, tu es laid et ça ne te fait ni chaud ni froid. Tu nous détestes parce que nous baisons à Saint-Moritz. Tu ne sais probablement même pas comment baiser. Tu te fais seulement baiser par le syndicat. Tu ne possèdes probablement même pas ce tracteur. [Elle donne des coups de pied dans les pneus.] Des pneus à la gomme? Ma voiture était belle. Elle avait un moteur Chrysler. Je l’ai eue parce que j’ai baisé le fils de General Motors." C’est un film qui adore son odeur corporelle. Un mari et une femme sont assis au bord de la route. Elle dit: "J’en ai marre", descend dans un fossé faire la sieste. Le mari allume une cigarette. Un vagabond se pointe, demande du feu. Le mari répond: "Non." Le vagabond repère la femme dans le fossé, dit: "C’est votre gonzesse, là? Elle est à vous cette gonzesse?" Le mari ne répond pas, prend simplement un air blasé. Le vagabond descend donc dans le fossé et viole l’épouse. Le traitement, avec la caméra immobile, très en retrait de l’autre côté de la route, est décontracté, antiforme, tellement banal et mou que le spectateur se dit: "Bon, d’accord, qu’est-ce qu’il y a après?" Ce qu’il y a après, c’est une scène avec deux éboueurs qui prennent le couple en auto-stop. Les éboueurs, un Blanc et un Noir, appuyés contre leur camion, mangent des sandwiches. Le mari, qui meurt de faim, demande un bout de sandwich, et le Noir lui donne un petit morceau en disant: "Par rapport au total de mon sandwich, ça représente exactement ce que les USA donnent au Congo par rapport au total du budget américain." Des films comme Week-end apprennent au spectateur à déblatérer tout son saoul tout en conservant le sentiment de sa propre importance. Dans une autre scène, on assiste avec délectation à une simulation ridicule. Mireille Darc prend un bain et, pendant que la caméra la montre en train de se laver le cou, son mari, qu’on ne voit pas, raconte une histoire sur un hippopotame: "L’hippo va trouver le maître des animaux. S’il vous plaît, laissez-moi vivre dans l’eau. Le maître répond: Non, tu mangerais tous les poissons. L’hippo rétorque: Si vous me laissez vivre dans l’eau, je vous promets que, quand je chierai, j’étalerai la merde avec ma queue et vous verrez vous-même qu’elle ne contient pas d’arêtes de poisson." Cette blague (on voit presque tout le temps Darc dans sa baignoire, et quelques plans antérieurs) a du charme et du piquant, mais au cours de la narration on a l’impression désagréable d’un réalisateur qui déplace en tous sens un matériau qu’il croit irrésistible, d’un bout du film à l’autre, sans enchevêtrement ni conflit.

La Chinoise évoque un été partagé par entre quatre et sept jeunes fanatiques du communisme maoïste: une bande d’individus totalement dénués d’humour mais férus de déclarations grandiloquentes, composée de Jean-Pierre Léaud (tendu, surentraîné, exhibitionniste), Anne Wiazemsky (l’intellectuelle), Juliet Berto (complètement inefficace, une année de prostitution derrière elle) et un ténia hypersensible aux lunettes à monture d’acier, qui plonge sans arrêt son pain beurré dans le café. Reclus, ne faisant aucune incursion dans le monde extérieur et ne laissant jamais ce dernier pénétrer leur univers, ils étudient, discutent, ne semblent jamais bavarder, mais essaient perpétuellement de manifester une ferveur plus grande que celle des autres, tandis que les images de la caméra suggèrent un mouvement de ciseaux, une navette affolée, accordant autant d’importance aux portes et aux volets, peints à la va-vite en rouge, bleu ou jaune, sans oublier de grands tableaux noirs couverts d’une écriture régulière. Il faut d’emblée annoncer clairement qu’il s’agit là d’un film extrêmement irritant, mais retors. Pourquoi? Parce qu’il contient des Niagara de rhétorique, de discussions morales dogmatiques, étalées et tartinées à l’occasion de répliques des médias pop, de tracts, d’interviews télévisées, de slogans, de pancartes de manifestation publique, sans oublier les récitations mécaniques de ces adolescents qu’on dirait échapper de l’école maternelle du quartier. Ce qui est affolant, ce n’est pas tant la manipulation facile des moyens de communication modernes que le gouffre béant qui sépare l’imagerie virtuose et ce fourbe embrouillamini rhétorique. L’une après l’autre, toutes les scènes contiennent un trou vertigineux ainsi, néanmoins, qu’une sorte de piquant: ce vide semble résulter d’un certain nombre de décisions curieuses: 1) limiter les acteurs à un seul trait, ainsi le zèle inextinguible de Wiazemsky, plus un unique tic répété jusqu’à la folie, se tirer la lèvre, prendre un regard rêveur, se tripoter les cheveux, 2) prémonter les scènes en anagrammes, infos télé avec photos, débats pédants et mesquins, 3) insérer dans le film des flashes Colle-Gâteux incluant des dispositifs de la peinture moderne (héros de Marvel Comics), ce qui paraît tout aussi dépassé que les vêtements des protagonistes, censément à la mode. Compte tenu de leur teint fleuri, de leurs jacasseries de perroquets, comme s’ils débitaient un bulletin d’informations, et de leur air Dans Le Coup, ces cabotins marxistes-léninistes envahissent l’écran avec un impact d’une fraîcheur de laitière. Ces gamins qui habitent, avec un étonnant sens de la propreté, en haut d’un immeuble parisien, qui arborent des vêtements prolos flambant neufs en 1967 (cardigans et chandails jaune pâle et rouge), semblent dotés d’une emphase intolérable et dénués de tout talent. Véronique (jouée avec une indicible platitude par "Ann Wham") se colle pile devant la caméra et ne fait strictement Rien. Poussant l’insignifiance dans les derniers retranchements de l’agacement, ses potes et elle transforment le plateau cubiste à la Mary Poppins en nursery, en une école primaire française appelée Notre Gang. Les scènes s’organisent comme les activités d’un cours préparatoire: Pierre et Françoise boivent leur thé; Paul, Marie, Max et André pratiquent leurs exercices matinaux sur la véranda, puis les enfants font leur sieste de l’après-midi, ils ressemblent tous à de joyeuses petites momies, aucune réaction, des vrais zombies. Il est difficile de considérer cette cellule communiste coupée du monde comme un portrait habile de jeunes contestataires: Berkeley-Tokyo-Paris. S’il paraît se moquer de ces filles stupidement idéalistes qui ressemblent à des poissons, et de ces jeunes blancs-becs vantards, le film se définit lui-même comme un élément du mouvement destiné à ébranler le Système. Poser une bombe à la Sorbonne, poser une bombe au Louvre, "Donnez-moi une bombe", inlassablement seriné. Le film se résume dans la présence amateur, au visage pathétiquement mou, du second couteau féminin, une actrice inactive qui joue une série de tableaux vivants inspirés par des photos de presse. Elle incarne ainsi une paysanne vietnamienne recroquevillée de terreur tandis que des bombardiers en carton lui tournent autour tels des moustiques. Dans une autre vignette, elle incarne un soldat Viet-cong armé d’une mitraillette en plastique, derrière une barricade de livres rouge pétard. Toutes ces mises en scène sont bâclées, d’une puérilité insupportable. L’emploi d’amateurs qui jouent à mort de leur ineptie relève d’une décision délibérée, efficace et gonflée, mais elle donne néanmoins la chair de poule.

L’électricité créée par la discordance entre le texte et le visuel, les mots et les images, est devenue la technique préférée de certains artistes pour épingler la folie de la condition humaine. C’est aussi une stratégie qui autorise une liberté exaltante, en ouvrant le film, la photo, le tableau, dont les formats étaient jadis fixés une fois pour toutes, à la possibilité de facéties qui en disent long. L’un des exemples les plus précoces, les plus convaincants: le film sombre, antimilitariste, granuleux, monté haché, de Godard, les Carabiniers. Durant toute cette fable mordante, deux crétins, Michel-Ange et Ulysse, envoient chez eux des cartes postales décrivant leurs aventures pendant la guerre du roi, accompagnées de formidables messages manuscrits qui envahissent l’écran: "Nous pouvons briser les lunettes des vieillards, nous pouvons voler les juke-boxes et massacrer les innocents." L’apothéose du film: nos deux troufions, à qui l’on avait promis le monde et ses merveilles, rentrent chez eux avec une valise bourrée de cartes postales qui illustrent avec volupté la splendeur et la diversité de la civilisation dans une séquence qui dure presque dix minutes. L’idée de Godard, c’est que ce catalogue en images — une Maserati des années vingt, le lapin de Dürer, le Taj Mahal, les studios technicolor de Hollywood, l’aquarium de Chicago — représentent la folle disparité qui existe entre la réalité et ses images.
Contrairement à l’effet porte coulissante de la Chinoise, les Carabiniers possède l’élasticité d’une mousse étonnamment humide et fluide: les personnages semblent magnifiquement sinistres, primitifs, boueux, de petites marmottes au camouflage naturel. Oublions l’allégorie sur la guerre: c’est une succession affolante de cabrioles pastorales, accompagnée de tellement de renvois à Sennett, etc., qu’on dirait le Journal Intime d’un Cinéphile. L’action a pour décor un très intéressant lopin de terre — plus inexistant que bouleversé —, une ferme quasi abandonnée au Sud de Nulle Part. Quatre va-nu-pieds en proie à un mystérieux délire échangent leurs rôles de frère-fille-mère comme des gamins en folie, en se dandinant pesamment dans cet espace poussiéreux à la D.W. Griffith. (Ces filles sont de vraies bombes, comme les sœurs Gish, qui s’activent furieusement dans la cour. La mère (?) s’appelle Cléopâtre et elle arbore donc un maquillage égypto-gitan.) Les deux bouseux du sexe fort sont entraînés dans une guerre anonyme, qui ravage les deux hémisphères. Presque tout le champ de bataille ressemble à la banlieue de Marseille, mais il paraît que ça s’appelle Santa Cruz. Michel-Ange et Ulysse ont un mal de chien à se propulser dans la zone des êtres humains. L’un d’eux est un maigrichon couvert de vieux haillons, d’anciens costumes potemkiniens, si bien qu’il réussit à paraître boursouflé, mou, lymphatique, incapable d’agir autrement qu’en se laissant entraîner par l’événement. Ils traversent cette guerre en manifestant une incompréhension stupéfiante. L’élément supposé comique, Mickey l’Ange, est un petit canard en caoutchouc, un acteur banal qui use et abuse d’un effet soupe au lait mollasson. Se coiffant les cheveux sur le front à la Buster Langdon, agitant les membres comme des clubs de golf, cet acteur incarne la bêtise, le sadisme et le sel de la terre en une seule forme compacte. L’un des passages les plus hallucinants est celui où Michou palpe d’une pogne néandertalienne deux spectateurs immobiles avant de trouver une place au Cinéma Mexique. (Que signifie cette enseigne au néon? Votre regard monte et descend pendant dix bonnes secondes pour essayer de trouver l’allusion politique ou l’anagramme cachée.) Ecrasés, bousculés, enjambés, les deux loustics ne bronchent point (cet effet rappelle le moment où le Kirilov au visage diabolique piétine ses copains paralysés par le sommeil dans la chambre à coucher de la Chinoise). Plus extraordinaire encore, ils ne réagissent pas davantage lorsque Michou, maintenant grimpé sur l’estrade, passe lentement, bêtement, magnifiquement, les mains sur l’image d’une femme nue projetée sur l’écran, avant de se mettre à sauter sur place pour tâcher de voir au-dessus du rebord de la baignoire. Une chose qu’on remarque en voyant ces images, c’est que ce passage situé au milieu du film est le premier où l’on a le sentiment de bâtiments perpendiculaires à des rues fermement rivées à la terre. Cette scène se situe après un déferlement d’espaces basculés, de filles déhanchées, de soldats penchés. Cet effet mystérieusement poétique est celui de tout un film aboutissant à une chambre noire mort-née où s’instaure un rythme lent de somnambule. Il me faut maintenant déclarer haut et fort que les Carabiniers est magnifique, la plus belle photographie austère depuis La Vierge au verger ou Le Canard anar. Loin d’être sinistre ou guerrière, cette allégorie fourburbeuse est plaisante et terrestre: fleuves gelés, places vides ponctuées d’arbres à la Van Gogh, l’impression de boy-scouts en vadrouille un samedi matin, ces hommes débusquant leurs ennemis, les partisans, comme des gamins découvrent des limaces dans les sous-bois.

Dans le Gai Savoir de Godard, un film qui la plupart du temps ressemble à une répétition marrante, audacieuse, remarquablement éclairée par des néons, sur une scène vide, deux Parisiens aux visages rayonnants, âgés d’une vingtaine d’années, se retrouvent toutes les nuits entre minuit et l’aube, pour examiner le sens des mots et leurs rapports aux phénomènes qu’ils décrivent. Presque tout le film est structuré selon une image frontale et statique dans une profondeur noire illimitée, tandis que les contours des deux personnages assis sont soulignés par un puissant projecteur. Cet éclairage mystérieusement brûlant, encré, hypnotique, définit lentement des recoins et des failles d’habitude invisibles sur les visages sinistres de Léaud et Berto et donne le sentiment de toute la détermination et de l’énergie juvénile des deux jeunes gauchistes. Décrire le contenu du film (visages en silhouettes alternant avec des dessins animés de Tom et Jerry, bobines d’actualités montrant les émeutes estudiantines à Paris, illustrations, flashes publicitaires avec des mots ou des parties de mots griffonnés dessus, éclairs de photos couleur des rues de la ville qui sont aussi profondes que le restant du film est plat), tout cela ne dit rien de son énergie délirante. Comme toujours, la bande-son de Godard est remarquable: sporadique, dérangeante et, tout comme le matériau visuel, susceptible de provenir de n’importe quelle source. Qui d’autre que lui utilise le son comme une arme entièrement filmique?

A suivre: Pierrot le fou dont curieusement Manny Farber ne parle pas.

vendredi 23 septembre 2022

Le plus-de-voir


Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard (1989-1999).

Le texte d'Alain Badiou, probablement ce qui s'est écrit de mieux sur Histoire(s) du cinéma.

Ou encore.

De quoi s’agit-il? Parlant de sa fresque, qu’il appelle des émissions, et que nous nommerons le "film", Godard monte la fiction d’un archiviste, évoque Foucault, situe son entreprise entre Histoire et Idée. Mais n’est-ce pas un propos dérivé, comme une strate supplémentaire, qu’on pourrait adjoindre à tout ce qui se profère à partir, ou autour, de l’homme au cigare et à la lampe (grand artiste-savant sous l’icône de Groucho Marx) dont le retour, avec le cliquetis de sa machine à écrire, signale, dans le "film", que tout cet effroi visuel titré Histoire(s) du cinéma est la biographie intellectuelle d’un seul homme?

Ou encore: la définition abstraite du cinéma est le croisement d’une image-mouvement et d’un réel. Est-ce de ce croisement que le "film" fait sa matière, par les artifices majeurs du montage virtuose, de la surimposition, de l’écart brusque entre le visible et l’audible, du murmure qu’en dessous des maximes on sait ne jamais cesser, comme si toute vérité s’extirpait laborieusement d’un bruit de fond composite? Mais de grands massifs textuels, ou des blocs de savoir allusif, l’image arrêtée sur le visage angélique d’une diseuse, font obstacle à cette idée d’un constant décroisement et recroisement (plier et replier, aurait dit Deleuze) qui n’aurait pour enjeu que de ressasser l’insaisissable justice des images, ou leur notoire injustice. On voit alors surgir, plutôt, le démêlé entre un artiste exagérément solitaire, et cet énorme trou noir du siècle qui a nom "Seconde Guerre mondiale".

Ou encore: on a dit que le sujet de Godard était la généalogie de la puissance du cinéma. Mais n’est-ce pas tout autant de son impuissance qu’il est question? L’impossible à filmer hante Godard depuis toujours, l’usine, le sexe, l’extermination. En sorte que cet immense palimpseste, le "film", viserait à cerner, par les ressources cumulées de la toute-puissance (nous pouvons faire, du conglomérat des images et des sons, ce que nous voulons), le point d’impuissance qui est, à la fin, tout le réel du cinéma, et la raison dernière de sa dissipation. D’où aussi le statut ambigu des livres, que dans le "film" Godard tire de sa bibliothèque, dont il cite les titres, ou des fragments. A la fois le conglomérat de la puissance les incorpore, les malaxe, les inscrit dans la polyphonie, et de-ci de-là subordonne leur force à celle dont le cinéma est capable, tant par sa ressource d’adresse (on compte par millions, là où le livre compte par milliers) que par la gravité réelle du montage des fictions (l’Espoir, le film, tout contre L’Espoir, le livre); à la fois il suggère que les livres restent en réserve, que leur visibilité n’est qu’apparente, et que cette disponibilité en retrait de l’écrit monte peut-être, au près du réel, une garde plus sûre que celle des images.

Ou encore: une totalisation symphonique. Une "restitution intégrale du passé", non par les moyens de sa citation ou de sa narration, mais par ceux, combinés, d’une désarticulation thématique (comment le cinéma croise-t-il la guerre, l’amour, la beauté des femmes, les révolutions, les massacres, les mythologies, les nations...?) et d’une contraction locale, qui rassemble en un point toutes les interprétations disponibles. De là un procédé de composition qu’on peut à juste titre comparer à celui de Mallarmé dans Un coup de dés. Quelques énoncés majeurs, souvent présentés dans le cadre en lettres majuscules (HISTOIRES DU CINEMA, FATALE BEAUTE, VOUS N’AVEZ RIEN VU, UNE VAGUE NOUVELLE, etc...) induisent des sous-textes, eux-mêmes escortés d’une rumeur presque inaudible, ou métaphorisés par des motifs musicaux, cependant que les citations filmiques sont traitées comme des supports de variations infinies, par coloriage, ralentissement, surimpositions, marche arrière, coupes, incises disparates, récurrence, cernes, mutilations visibles. Des constructions secondaires fonctionnent par ailleurs, non pas "en dessous" des énoncés cruciaux, mais à côté, comme des fortifications nues. C’est en particulier le cas des titres de films, qui tissent peu à peu, à part de tout le reste, la liste nominale, impavide, inaltérable, de ce qui demeure.

Mais on peut aussi bien revoir le "film" à partir de ce qui fait exception à ce traitement enchevêtré, ou l’étagement simultané du multiple visible et audible porte à la surface, comme l’océan fait d’un bateau, non seulement l’organisation sémantique du "film", mais l’ensemble des associations, virtuellement infinies, qu’une pensée à tout instant vigilante et mobile décèle dans la moindre affirmation, et que symbolisent, au niveau même des énoncés fondamentaux, les tentatives combinatoires sur les lettres ou sur les mots (ainsi du passage de NOUVELLE VAGUE à UNE VAGUE NOUVELLE, ou l’injonction subjective TOI tirée du mot HIS(TOI)RE, sans compter les amusettes du type SI JE NE MABUSE, et bien d’autres anagrammes). Exception: la douce terreur d’une séquence de la Nuit du chasseur, celle des enfants dans la barque, qu’on laisse filer sur la rivière nocturne sans altération ni coupe. Ou le retour calculé de la séquence de la mitrailleuse dans l’Espoir. Ou tel moment de parole nue portée par un visage. Ou telle insistance musicale, qui est comme la grâce d’une lenteur venue au tohu-bohu du visible. Ou même l’insertion fugace d’une scène pornographique, dont la laideur brutale se distingue comme une tache sur de la soie. Et l’on se dit alors que l’extrême science du montage, qui fait du "film" l’équivalent d’une conversation multiforme agencée par un Dieu, ou d’une polyphonie de la Renaissance, n’est là que pour faire désirer son suspens, comme nous guettons dans le monde dévasté les signes épars, et presque imperceptibles, d’une paix supérieure.

Ou encore: soutenir le défi de cet autre art du visible, la peinture. On ne compte plus, dans le "film", les moments où un visage de la Renaissance fait éclater sa couleur aux marges d’une séquence, ou derrière un photogramme en noir et blanc. Et c’est la même ambiguïté que celle qui s’attache au livre. Faut-il comprendre, ce que souvent désigne la trouée de l’image cinématographique vers la splendeur picturale, comme si elle lui était de toujours sous-jacente, que le cinéma continue à prononcer, fidèle à la peinture, les noces conflictuelles de la sauvagerie de l’histoire et de l’évidence corporelle de l’amour? Une autre technique est plus incertaine, celle qui organise le battement très rapide, presque douloureux, entre une image de cinéma et un fragment de tableau. On pourrait presque y voir que le cinéma, bien plutôt qu’il n’en est le continuateur, est le supplice de la peinture. L’expression de Malraux, "la monnaie de l’absolu", est un des syntagmes cruciaux du "film". Mais si on se demande parfois si "monnaie", s’agissant du cinéma, ne l’emporte pas à ce point sur "absolu" que pour équivaloir à quelque Adam et Eve de Michel-Ange, il faut l’entière poussière de tous les visages d’amants de toute la brève histoire du cinéma."

Ou encore: la mélancolie. Elle serait le vrai sujet de tout le "film". On sait assez que le style de Godard, acculant les autres et lui-même, épinglés vifs contre un mur, à la confession de leurs incertitudes maladives, ou saisissant l’emballement mortel des actes, ou exhibant — dans le contraste entre des sentences définitives (son côté moraliste français, Chamfort, La Rochefoucauld) et la pauvreté touchée par la grâce du paysage plat, ou de la table en fer blanc — le peu de foi qu’il faut accorder à ses propres élans, est matériellement mélancolique. Dans le "film", cette mélancolie est complexe. Le cinéma en est le support privilégié, de ce qu’il n’est qu’en apparence l’art de son temps. Un énoncé du "film" est: "Le cinéma, art du 19e siècle, a porté le 20e". Mélancolie de ce qu’il soit toujours trop tard, et d’autant plus que le cinéma, sans doute, est mort, comme le suggère l’inscription, presque terminale: C’ETAIT LE CINEMA. Le "film" dit aussi: "On peut tout faire, sauf l’histoire de ce qu’on fait". En sorte que cette "histoire(s) du cinéma", ou bien est impossible, ou bien atteste que ce dont elle témoigne, le "faire" du cinéma, est désormais forclos. Godard, témoin mélancolique d’une certaine abolition de son propre "faire" artistique? Y contribuerait que la "vague nouvelle", dont l’emblème tendre est l’image de Truffaut, soit désignée comme une sorte de paradis perdu où, guidés par Langlois (c’est-à-dire, déjà, par les histoires du cinéma), de jeunes gens arrachaient un art à sa légende académique mortifère pour l’exposer aux ressources du Dehors.

Mais aussi bien ce paradis, à l’envisager selon le réel massif de l’Histoire, était empoisonné, dit Godard, puisqu’il y avait, juste sur son bord, les "illusions perdues", la douleur des révolutions, l’obscur communisme, et finalement le mixte irreprésentable (auquel Godard fait, à mon goût, trop de concessions à la mode) des tyrans symétriques, Hitler et Staline. En sorte que la mélancolie se retourne. Car dans la puissance à dire ce qui est aboli, dans l’ouverture polyphonique du dossier complet de ce qui est clos, dans le zèle mis à compliquer à l’infini (style baroque, à la Leibniz, les monades du cinéma) les plis et les déplis de l’image et du réel, dans la mise à nu de ce que toute imposture emporte avec elle de vérité, l’artiste ouvre une autre époque, si même il ne sait pas ce qu’elle est. Un peu comme la saturation rétrospective, elle aussi marquée d’un inimitable ton mélancolique, des symphonies de Mahler, ouvre sans le savoir à la refonte de Schoenberg. Le visage fermé de Godard sous sa lampe, qui n’est pas sans rapport avec le masque de Mahler, est-il celui d’un archéologue virtuose et triste? Ou celui d’un homme qu’habite, avec tout le sérieux puritain de la Suisse, le plus essentiel courage, celui de vaincre la mélancolie avec ses propres armes, en en faisant le ton et le style d’une promesse cryptée?

Ou encore: le platonisme anarchique de Godard. Il est frappant que dans le "film", toute image soit l’index possible d’une autre image, et en même temps l’escorte de plusieurs textes simultanés. L’image ne renvoie jamais à un référent, tout mimétisme est exclu. L’image est bien plutôt l’écart entre elle-même et le peuple entier de ce qui a lieu dans le visible ou dans le dire. Le "film" est le mouvement de ces écarts superposés, entrelacés. Le cinéma a pour vocation, est-il prononcé, de lier, de mettre en rapport, ce qui usuellement ne l’est pas, précisément parce qu’il peut rapprocher, faire consonner, tramer polyphoniquement, par le moyen même de l’écart. Ainsi des Juifs et des Arabes (ISRAEL ET ISMAEL, titre le "film"), ou des Juifs et des Allemands en une seule image, écartée d’elle-même: deux jeunes soldats allemands traînent le cadavre d’un déporté. Mais alors, la question devient: quelle est l’essence de l’image, si elle ne reproduit rien, mais s’écarte synthétiquement de toutes les autres, au profit d’une invisible justice du visible? Au fond, l’organisation sérielle du "film", son écrasante subtilité dans le détail, sa mobilité tactique, composent les moyens d’une remontée vers l’essence, dont quelques plans suspendus (une tache bleue dans le noir, un visage de femme lentement déplacé, une maison dont les fenêtres s’éteignent...) délivrent le symbole, et dont les constants recours aux inscriptions abstraites sont comme les poteaux indicateurs, ou les résumés qu’un Socrate converti à l’essentialité de l’image fournirait à ses jeunes auditeurs que tant de sophistique apparente égare. Chef-d’œuvre, oui, au sens artisanal du terme: accompli et complet, solitaire, vaguement maniaque, tramant plusieurs visées, sans hiérarchie décidable.

Objections? Oui, tout de même. Une certaine pesanteur, un excessif sérieux, aux lisières de l’emphase, bien signalé dans le "film" par la voix claudélienne d’Alain Cuny. Le cinéma est convoqué devant le tribunal de sa responsabilité historique et de sa fatalité artistique. Est-ce lui rendre justice? Cet art impur est du samedi soir, de la famille qui sort, des adolescents, des chats sur les murs. Il oscille depuis toujours entre le burlesque de cabaret et le titanesque de foire. A la fois le clown et l’homme-le-plus-fort-du-monde. Ne faut-il pas lui accorder qu’il est, pour l’essentiel, innocent? Comme tout ce qui brille et rassemble, il fut propagandiste, c’est entendu, et publicitaire, et stupide. Et fugitivement capable, par une sorte d’épuration interne des ses matériaux indignes, de la plus haute destination. Il faudrait, au regard du "film", où comme toujours chez Godard s’impose la question délétère du Salut — l’amour contre l’Etat, la responsabilité du visible contre les chiens crevés de la "communication", le texte dur contre l’image déliquescente, etc... —, une contre-histoire allégée, où l’on verrait qu’il ne faut pas faire, à propos du cinéma, tant d’histoire(s). Si grand soit-il, et si imbriqué dans notre époque, il s’enracine pour toujours, cet art du rassemblement général, dans le goût de toutes les classes, de tous les âges, et de toutes les nations, pour le spectacle d’un puissant qu’un vagabond asperge de purin, d’un énorme navire qui coule, d’un monstre affreux surgi des entrailles de la terre, du Bon qui, en plein soleil, après bien des déboires, tue enfin le Méchant, du gendarme-détective qui traque le voleur-maffieux, des mœurs étranges des étrangers, et des chevaux dans la plaine, et des guerriers fraternels, et du drame sentimental, et de la femme nue écartelée par l’Amour. Les plus grands artistes de cet art, Chaplin, ou Murnau, n’ont fait que relever cette provenance vulgaire, sans jamais, bien au contraire, tenter de l’abolir.

Si le cinéma est idée, visitation hasardeuse de l'idée, c’est au sens où le vieux Parménide, dans Platon, exige du jeune Socrate qu’il admette, à côté du Bien, du Juste, du Vrai, du Beau, des idées tout aussi idéelles, quoique moins convenables: celle du Cheveu, ou celle de la Boue.

(Alain Badiou, "Le plus-de-Voir", Art press, Hors série: Le siècle de Jean-Luc Godard, novembre 1998)

jeudi 22 septembre 2022

Anatahan


The Saga of Anatahan de Josef von Sternberg (1953).

(La version restaurée de 1958 pour ceux qui comprennent l'anglais et accessoirement le japonais)

Trois îles.

Indépendamment des autres films de Sternberg — de ceux des années 30 notamment, avec Marlene Dietrich — qui caractérisent idéalement le style non-réaliste du cinéaste viennois (jeu avec la lumière, saturation de l'espace, profusion de voiles, tentures, feuillages et autres cloisons mouvantes...) et qu'on retrouve à un degré supérieur dans Anatahan, ce dernier, produit au Japon, est un film absolument unique. Il ne ressemble à rien de connu. A ce titre, il rejoint d'autres films "uniques" comme Tabou de Murnau et Vaudou de Tourneur, avec lesquels il constitue une sorte de triptyque: trois "ȋles" surgies de nulle part, à une dizaine d'années d'intervalle, et qui se font écho, par-delà les mers.
Bora Bora, San Sebastian, Anatahan... la première, réelle, en Polynésie (il y a aussi Takapoto), la deuxième, fictive, quelque part dans les Caraïbes, la troisième, fantasmée, au milieu du Pacifique mais "fabriquée" ailleurs, dans un hangar de Kyoto. Trois îles, sous le regard de l'Occident: l'innocence perdue (Tabou), les désirs refoulés (Vaudou), les pulsions déréglées (Anatahan). Superstition, malédiction, transgression, les ombres qui gagnent sur la lumière, le va-et-vient des vagues, la mélancolie... Et au cœur de chaque île, une femme (vierge sacrée, zombie, "reine des abeilles"), objet du scandale, dont l'histoire nous est commentée via différents supports: des écrits (un parchemin, un journal de bord, un rapport de police), quelques chansons (le chanteur de calypso), une voix off (Sternberg lui-même dans le rôle du narrateur).

Un cœur mis à nu.

(...) Telle m'apparaît The Saga of Anatahan, réalisant l'œuvre impossible à faire qu'Edgar Poe proposait d'appelait "Mon cœur mis à nu"; et il s'en faut de peu, en effet, que l'écran ne se déchire et ne prenne feu sous les figurations qu'y projette Sternberg, et tirées, n'en doutons pas, du plus secret de lui-même. Bien qu'elle nous offre quelques réflexions sur la conduite de l'existence cette rêverie à haute voix ne se contente pas de livrer le fruit d'une expérience. le rêve lui-même devient sujet de réflexion et le moraliste dans son soliloque fait retour sur son expérience, l'observe sans complaisance, attentif, semble-t-il, à ce qu'elle eût d'unique et d'irréversible. Expérience érotique dont la Femme est le centre, foyer d'une inévitable fascination, objet de l'adoration et de la terreur qu'inspirent les divinités cruelles et impassibles, son pouvoir érotique la sacre Reine ou Déesse, sa demeure est un temple que décore l'obsédante multiplication des attributs de la femme et cette effigie pare le moindre de ses gestes, que sa cour observe avec ferveur.
Souveraine absolue et inaccessible, son pouvoir anéantit ceux qui l'approchent: mais elle n'est aussi qu'un moyen dérisoire car elle n'a pas recherché ce pouvoir et les hommes autour d'elle se vouent à la déchéance et à la destruction par le mythe qu'ils ont créé pour entretenir leur passion. Ainsi Keiko rejoint les plus fameuses des héroïnes de Sternberg. On sait quelle idée baudelairienne de la Femme lui fit sept ans durant diviniser Marlene Dietrich et, plusieurs années après, choisir une actrice à l'image de l'Autre: Ona Munson. Dans The Saga of Anatahan Sternberg lui-même vient à notre rencontre à vingt-ans de distance, sous les traits du mari; la boucle avec l'Ange bleu se trouve refermée et ce n'est probablement pas par hasard si dans le récit d'humiliations semblables, des scènes se retrouvent semblables (comment ne pas penser à la scène du "Cocorico" à la fin de l'Ange bleu lorsqu'ici un des concubins présente une langouste au mari?). Mais cette fois Sternberg a pu les vivre et il se mêle à cette certitude quelque chose d'horrible. Sans doutes les regards traqués du mari, ses crises de paniques, de soumission, deviendrait-ils impossibles à voir si par de telles scènes Sternberg ne jetait un regard lucide et sans illusion sur les sortilèges de son passé... (Philippe Demonsablon, Cahiers du cinéma, n°58, avril 1956)

PS. La scène du "cocorico" à la fin de l'Ange bleu dont parle Demonsablon trouve aussi son écho dans le nom de Keiko, de nombreuses fois répété lorsque celle-ci disparaît et que les hommes, partis à sa recherche, l'appellent, comme l'a bien vu Jonathan Rosenbaum dans son article "Aspects of Anatahan" (1978), ainsi que le rappelle Stéphane Delorme dans son texte-dossier sur le film ("Le volcan Anatahan", Cahiers du cinéma n°747, septembre 2018): "Pas seulement un personnage, mais un son travaillé dans d'innombrables variations: cake-o, kay-ko, keck-ho, même key-ko. Le coucou, le chant du coq, et même l'implicite cocu de l'Ange bleu ne sont jamais loin."

Note sur la version de 1958.

C'est juste quelques plans en plus (commandés par Sternberg à son chef-opérateur) d'une femme nue, censée être Keiko, sur des rochers au bord de la mer, et ce dans l'esprit des gravures japonaises érotiques, des plans qui en fait n'apportent rien, à la différence des inserts sur les vagues, rappelant Hokusaï, et de ce plan qui au début nous montre Keiko prenant son bain sous la pluie, au milieu de la végétation, objet de tous les regards, "bourdons" et autres, puisqu'elle est la seule femme de l'île, plan d'autant plus beau que cette fois c'est bien l'actrice Akemi Negishi qui y figure et qu'il semble, au vu du visage de la jeune femme — elle n'a pas encore 19 ans —, qu'il a été tourné en 1953 et non en 1958. Mon hypothèse (probablement fausse) est que ce plan avait été écarté du montage final pour sa charge érotique, jugée trop forte, qui rompait l'homogénéité du film, ce que Sternberg a dû par la suite regretter (regrets peut-être ravivés par l'insuccès du film), et que pour le réintroduire, sans déséquilibrer l'ensemble, il a fallu rajouter ces autres plans, hélas platement filmés, de nus avec une doublure.

Loin d'Anatahan.

(...) La moitié de ma troupe avait suivi l'entraînement des kamikazes, et l'autre moitié avait participé à la guérilla aux Philippines; pourtant cela ne les avait pas préparé au supplice de travailler avec moi. Comme il n'y avait pas de studio libre, nous fûmes confrontés au problème de trouver un hangar adéquat pour tourner une scène qui se passait dans un hall d'expositions de Kyoto. Je dus concevoir les éclairages, des projecteurs d'ambiance spéciaux, des perches pour les caméras, ainsi que des appareils de chauffage pour simuler les conditions tropicales, sans oublier des machines à vent et à pluie. Pour évoquer une jungle qui n'existait que dans mon imagination, on déterra des racines géantes de cryptomeria qu'on replanta à l'envers. On ajouta des feuilles et des palmes, on construisit des cabanes sur pilotis, puis on aspergea le tout de peinture aluminium. Rien n'était simple; il fallut tout faire de nos mains. Jusqu'aux systèmes de sonorisation et de prises de vues qu'il fallut détourner de leurs fonctions primitives. Les acteurs furent mis à contribution et durent fabriquer leurs propres costumes. Un jouet acheté dans un grand magasin fut installé pour représenter l'avion de la mort qui devait couler le bateau. On dessina celui-ci à l'encre sur un petit bout de papier, agrandi par un procédé original. L'île d'Anatahan n'était qu'un croquis, comme les nuages, les collines au loin, et les vaisseaux de guerre ennemis. On dut même faire venir des noix de coco des Philippines, car il n'y avait pas moyen d'en trouver une seule au Japon... (Josef von Sternberg, Fun in a chinese laundry, 1965, éd. française: De Vienne à Shanghai. Les tribulations d'un cinéaste, 1989)

La fascination exercée par le film repose autant sur l'image de Keiko/Akimi, qui concentre tous les regards, que sur la voix de Sternberg, qui nous psalmodie l'histoire, deux pôles entre lesquels naviguent le "mari", les prétendants et les autres naufragés, interprétant, via leurs gestes et leurs déplacements (pour la plupart des danseurs et/ou acteurs de kabuki), ce que dit la voix off, selon un mouvement apparemment non ordonné mais toujours centré sur la figure de la jeune femme, qui se révèle l'organisatrice de cette drôle de société. Une ruche, donc, le studio construit à Kyoto, avec sa reine, ses (faux) bourdons et Sternberg dans le rôle de l'ouvrière, assurant toutes les tâches. Il est clair qu'à travers le personnage de Keiko, le réalisateur de l'Ange bleu a cherché à retrouver sa Marlene. Et de voir ainsi Sternberg sous les traits de Kusakabe, le pseudo-mari, une sorte de Pygmalion, qui aurait façonné l'image de Keiko, œuvré au mythe, avant que les autres arrivent et le dépossèdent de sa créature...
Mais il y a autre chose. Sternberg ne se contente pas de réactiver le passé; demeure en lui — avec ce film qui sera son dernier (Jet Pilot, sorti quatre ans plus tard, a été tourné en 1950) — les ambitions de l'artiste et sa volonté d'aller toujours plus loin. Et cela, toujours à travers l'image de Keiko. Si dans la première heure du film, la jeune femme, par son allure, ses poses, renvoie bien à Marlene Dietrich, la dernière partie, avant qu'elle ne quitte l'île, nous la montre sous des dehors beaucoup plus naturels, vêtue d'un simple pagne, ses cheveux longs détachés, une image plus "sauvage", qui pour le coup évoque d'autres "femmes fatales", moins sophistiquées, disons plus modernes, je pense en particulier à Jennifer Jones. Et de se demander si Sternberg, dans son grand hangar à Kyoto, ne s'était pas aussi rêvé en Selznick.

dimanche 18 septembre 2022

[...]


Get Out de Jordan Peele (2017).

Sur quelques films vus/revus (suite):

Tout Peele.

Les Cahiers, en couverture de leur numéro de septembre, nous demandent si on a bien vu Nope... pas si on l'a vu (nous sommes nombreux à l'avoir vu, le film est sorti depuis plus d'un mois) mais si on l'a bien vu, sous-entendu que si on l'a vu on l'a peut-être mal vu, les Cahiers, eux, qui savent regarder les films, se chargeant dès lors de nous dessiller les yeux, pauvres myopes que nous sommes, ce qui tombe bien et d'autant mieux que la question du regard est au cœur de Nope (et du cinéma de Peele en général).
Bon, j'ironise, ce n'est pas bien, la raison est aussi économique, il faut accrocher le lecteur et, puisque les Cahiers ont décidé de faire d'un film déjà sorti l'événement du mois, il n'est pas question pour eux de suivre le mouvement (c'est tout le problème de ces films qui sortent en plein été, cf. Old de Shyamalan l'an dernier), il faut faire comme si le film allait sortir, comme si le spectateur ne l'avait pas vu et qu'il fallait alors lui donner envie de le voir... ce qui s'appelle remettre les pendules à l'heure.
La difficulté est de trouver autre chose à dire que ce qui a déjà été dit. Or, tout a été dit sur Nope, peut-être pas dans les revues de cinéma, mais partout ailleurs, sur les sites et autres blogs dédiés à ce type de films, semés d'indices en tout genre, qui nourrissent les interprétations les plus diverses (du détail "révélateur" au plan-mystère, du chausson de ballerine, se tenant debout sur la pointe, au titre même du film: Nope = Not Of Planet Earth), d'où une foultitude d'analyses et de commentaires visant, à défaut de résoudre l'énigme qui sous-tendrait le film, du moins à la cerner au plus près.
Parce que finalement ça veut dire quoi "bien voir"? Il y a deux façons de mieux voir un film "à clés" — à ne pas confondre avec le film "à tiroirs" qui, lui, procède davantage de la digression. Soit en le disséquant, méthodiquement, pour y découvrir ce que personne n'avait vu jusque-là, c'est le travail du geek; soit en soulevant le voile, pour y déceler ce qu'est vraiment le film, au-delà des apparences, c'est le travail du critique. Je ne pratique aucune de ces activités, mais j'aime lire ceux qui s'y adonnent complètement, les uns dans une sorte d'archéologie compulsive (et souvent délirante), les autres dans une forme d'approche disons plus clairvoyante de l'œuvre, sachant que les deux activités ne sont pas compatibles, le vrai geek ne se mêlant pas de critique, pas plus que le vrai critique ne s'amuse à jouer les geeks (même si, dans ce dernier cas, la tentation est grande).
Revenons à Nope. Que peut-on dire de plus sur le film, du point de vue critique, sans se muer en geek? Plus précisément: comment mieux voir Nope s'il apparaît, à la lumière de tout ce qui s'est écrit dessus, que finalement ce film, on l'avait très bien vu la première fois, et que le revoir n'apporterait rien de plus. En revanche, pour aller plus loin, dans la vision du film, une démarche s'impose dont je m'étonne qu'elle n'ait pas été suivie par les Cahiers: confronter Nope aux deux premiers Peele. Je n'ai pas revu Nope mais j'ai revu Get Out et Us, et ce que je peux dire c'est que les revoir m'a non seulement conforté dans l'impression très mitigée laissée par Nope, mais plus encore éclairé sur le cinéma de Peele, son évolution de plus en plus auteuriste et les dangers qui le guette, du fait même de cette évolution.
Des trois films, il se révèle que le plus convaincant reste le premier, Get Out, au sens où il se dégage, outre la fraîcheur qui est propre à un premier film, une réelle homogénéité entre le fond et la forme, la simplicité de la mise en scène (style plutôt neutre, sinon banal, en accord avec une production à petit budget, c'est un film Blumhouse, dans la veine des found footage qui ont fait le succès de Blum, dans la veine surtout des derniers Shyamalan: The Visit, Glass...) allant de pair avec la ténuité de l'histoire, fidèle aux codes du cinéma d'horreur.
Us, à l'inverse, est gâché par l'esthétisme pour le moins excessif auquel cède Peele, qui s'accorde mal avec la trame du récit — dont le thème laissait espérer un film du genre The People Under the Stairs de Craven —, le côté froid, abstrait et cynique du dispositif évoquant davantage Funny Games d'Haneke, de sorte que, de l'esprit shyamalanien qui caractérisait Get Out, humour compris (je pense au personnage joué par Lil Rel), il ne reste plus grand-chose sinon, à la fin, ce gros clin d'œil à Mr. Night sous la forme d'un twist particulièrement pataud (l'inversion Adelaide/Red).
Avec Nope, Peele redresse la barre dans la mesure où fond et forme s'accordent mieux que dans Us, mais au prix d'une surenchère auteuriste qui plombe vraiment le film. Peele boursoufle aussi bien ce qu'il montre (le côté tape-à-l'œil de la mise en scène) que ce qu'il raconte (le côté redondant des signifiants), tout ce qui touche au regard, via le concept de spectacle — du latin spectare = regarder, ha ha —, saisi du point de vue des minorités (le héros noir vs. l'animal extra-terrestre). Tout ça fait de Nope un film "dope", c'est-à-dire cool (à l'image d'OJ le héros, c'est l'aspect sympa du film), mais aussi, hélas, survitaminé, "bigger than bigger than life", qui voit Peele recycler ses motifs habituels (l'autre en tant que freak, sous-humain ou "objet" de fascination), sans beaucoup de finesse mais dans un cadre prestigieux (la "grande forme" du cinéma américain, exemplairement le western, davantage que la SF), celui qui plaît tant aux critiques, et ainsi — pour parler farbérien — passer du termite (idéalement Get Out) à... l'éléphant blanc (si je puis dire).
Son prochain film... à Cannes en sélection officielle?

Deux Sirk.

A Scandal in Paris (1946). Un de mes films préférés. L’ouverture est géniale, comme souvent chez Sirk — s’il fallait jauger la grandeur d’un cinéaste à la manière dont il ouvre ses films (ici on pense à Guitry), Sirk serait assurément l’un des plus grands, ce qu'il est de toute façon. Je ne peux résister au plaisir de la décrire: cela débute par un mouvement de caméra, qui part des barreaux d’une fenêtre et descend vers le visage illuminé d’un bébé dans son berceau, pendant qu’en voix off le narrateur (George Sanders, alias François Eugène Vidocq) explique qu’il est né en prison, issu d’une famille pauvre mais honnête, à vrai dire plus pauvre qu’honnête, ce qui obligeait sa mère, à chaque fois qu’elle attendait un enfant, à voler un pain pour bénéficier d’un abri, en l’occurrence celui de la prison, lorsqu’elle accoucherait. Voilà pourquoi, nous dit-il, alors que se substitue à l’image de la mère et de l’enfant celle de Sanders allongé sur la paille, il retourne depuis si souvent en prison, un besoin chez lui de retrouver sa plus tendre enfance. Je pense aussi à la tâche d’encre que fait la geôlière/sage-femme sur le registre des naissances lorsqu’elle veut inscrire le nom du père, tâche qui masquera à jamais l’identité du père, engageant le film sur le thème de l’initiation, thème récurrent chez Sirk, moins parce que cette tache décide du sort qui attend désormais le héros, multipliant les noms d’emprunt dont celui de Vidocq, que parce qu’elle fonde toute la morale de l'œuvre sirkienne, ici à travers l'image de "Saint Georges terrassant le dragon", soit la part obscure, sinon monstrueuse, qui est en chacun de nous. Pour Sirk, il ne s’agit pas de s’en libérer — "j’ai toujours su que les hommes n’étaient pas des saints", dit la petite fille à la fin du film — mais d’essayer de la dompter. Encore que chez lui il n’y a pas vraiment de lutte entre le Bien et le Mal. Quand Sanders finit par tuer Akim Tamiroff, l’acolyte devenu trop encombrant, c’est moins la victoire du Bien sur le Mal qu’il faut voir que celle de l’intelligence sur la bêtise, de la culture sur l’ignorance, d’un certain raffinement aussi sur toute forme de vulgarité.

Lured (1947). Un film mineur, comme on dit. Il n’est même pas sûr qu’il soit supérieur à celui de Siodmak, Pièges, dont il est le remake. Heureusement il y a George Sanders, égal à lui-même, c’est-à-dire génial, et sans qui le film perdrait beaucoup de son ironie, comme il perdrait de cette ambivalence voulue par Sirk, mais que n’assument pas entièrement les autres personnages (le double jeu de Lucille Ball, la démence de Boris Karloff, la perversité de Cedric Harwicke). Pour le coup, c’est ailleurs qu’il faut chercher le trouble que le film finit malgré tout par distiller: moins dans l’histoire — et son conventionnel whodunit (qui est le poète assassin, cet amateur de Baudelaire qui attire des filles à travers des petites annonces avant de les faire disparaître?) — que dans cette étrange impression d'assister là à une sorte de répétition des grandes séries télé à venir. Ainsi Lucille Ball et son aspiration au bonheur, comme la future héroïne du sitcom "I Love Lucy", Boris Karloff en grand couturier fou, recréant minablement son univers d’antan, personnage digne de ceux, les plus tordus, qui peupleront la série "Alfred Hitchcock Presents", ou encore le chef de la police dont le face-à-face final avec le meurtrier, et sa façon de le piéger, n’est pas sans rappeler un certain Columbo...

PS. Godard sur Sirk.

A Time to Love and A Time to Die de Douglas Sirk (1958).

Le plus intime des films de Sirk, hanté par la disparition du fils, A Time to Love... est aussi un hymne à la beauté, comme aurait dit Baudelaire, et comme l'a bien vu Godard dans son célèbre texte ("Des larmes et de la vitesse"), où il est question d'autruches et de Radiguet, de bons mots ("Douglas... cirque", "Lise, ôte ton pull over") et d'écran large, mais surtout de ce qui fait la beauté du film, du titre modifié (vivre ⟶ aimer) à la "vitesse" particulière que le cinéaste y imprime (ce fameux "temps" d'aimer qui est est aussi celui de mourir). Extraits:

(...) Je félicite à haute voix l'Universal-International d'avoir changé le titre du bouquin d'Erich Maria Remarque qui s'appelait "Le temps de vivre et le temps de mourir": en effet, ces chers vieux bandits internationaux et universels ont embarqué par la même occasion Douglas dans un cirque que Boris Barnett [sic] aurait été prodigieusement content de filmer... parce qu'en remplaçant vivre par le verbe aimer ils posaient implicitement à leur metteur en scène cette question, admirable point de départ du scénario: "Faut-il vivre pour aimer ou aimer pour vivre?"
(...) Je trouve ce film beau parce qu'il me donne l'impression qu'Ernest et sa Lisbeth, les deux héros au si doux visage prémingérien, à force de fermer les yeux avec une ingénuité rageuse dans Berlin sous les bombes, arrivent en fin de compte plus au fond d'eux-mêmes qu'aucun autre personnage de film à ce jour. Ainsi que le dit plus haut Rossellini [Godard fait référence à l'entretien avec Rossellini publié dans le même numéro des Cahiers], c'est grâce à la guerre qu'ils retrouvent l'amour... C'est parce qu'il faut aimer pour vivre qu'il faut vivre pour aimer nous dit Ernest en zigouillant une partisane russe, ou Elisabeth en buvant à petits coups son champagne. Aimer à loisir, nous dit avec eux Sirk à chaque image, en hommage à Baudelaire, aimer donc et mourir. Et son film est beau parce que l'on pense à la guerre en regardant défiler ses images d'amour, et vice-versa.
(...) Avant de parler de la forme, parlons rapidement de celles de Liselotte Pulver. Tout le monde la méprise. Moi, je l'aime. Vous la trouvez maigrichonne. Mais quoi, nous sommes en guerre, et le sujet du film n'est pas: Lise, ôte ton pullover. Et pour ma part, je n'ai jamais cru autant à une jeune Allemande, dans le Troisième Reich qui s'effondre, qu'en voyant cette zurichoise tressauter nerveusement à chaque recadrage. Allons plus loin. Je n'ai jamais cru autant à l'Allemagne en guerre qu'en voyant ce film américain tourné en temps de paix... Sirk sait nous faire voir les choses de si près que nous les touchons, que nous les respirons. Le visage d'un mort gelé sous les frimas du front russe, les bouteilles de vin, un appartement tout neuf dans une ville en ruines, nous y croyons comme si c'était une Caméflex de reportage qui les avait filmés, et non une grosse caméra Cinémascope maniée par la main de ce qu'il faut bien appeler un maître. Il est de bon ton aujourd'hui de dire que l'écran large, c'est de la frime. Moi, à tous ces René qui n'ont pas les idées claires, je dis poliment: mon œil! Que le Cinémascope multiplie d'autant le format normal, il suffit d'avoir vu les deux derniers Douglas Sirk pour en être définitivement persuadé. Il faut bien dire ici que notre vieux cinéaste retrouve ses jeunes jambes et bat tous les jeunes sur leur terrain, panoramiquant à toute volée, reculant ou avançant itou. Et ce qu'il y a d'étonnamment beau dans ces mouvements d'appareil qui s'emballent comme des moteurs, où les flous sont masqués par la vitesse même d'exécution, c'est qu'ils donnent l'impression d'être faits à la main, alors qu'ils le sont à la grue, un peu comme si le crayonnage virevoltant d'un Fragonard était le fait d'une machinerie compliquée. Conclusion: ceux qui n'ont pas vu ou aimé Liselotte Pulver courir sur la berge de je ne sais plus quel Rhin ou Danube, se baisser brusquement pour passer sous une barrière, puis se redresser, hop, d'un coup de reins, ceux qui n'ont pas vu à ce moment la grosse Mitchell de Douglas Sirk se baisser en même temps, puis, hop, se redresser du même et souple mouvement de jarret, eh bien! ceux-là n'ont rien vu, ou alors, ils ne savent pas ce qui est beau.


La Salamandre d'Alain Tanner (1971).

La rose du monde.

Dans la Salamandre de Tanner — Tanner qui vient de mourir, sa mort coincée entre celle d'une Reine (Elisabeth) et celle d'un Dieu (Godard), suisse comme lui, qui plus est — oui eh bien, dans la Salamandre, les deux personnages masculins se prénomment Pierre (Jean-Luc Bideau) et Paul (Jacques Denis), comme dans le film de René Allio, Pierre et Paul (1969), où jouait d'ailleurs Bulle Ogier que l'on retrouve ici dans le rôle de Rosemonde... Evoquer Allio n'a rien d'arbitraire, il y a chez Tanner cette même "distanciation" (avec plus d'humour) que chez l'auteur de la Vieille Dame indigne... Tanner de Brecht! C'est qu'il était déjà là, Brecht, dans le premier long métrage de Tanner, Charles mort ou vif, que la Salamandre prolonge. Comment conjuguer, via la dialectique, réel et fiction, intellect et émotion, didactisme et distraction... C'est Tanner qui disait: "Pourquoi le montage est de gauche et le découpage de droite? Parce que le montage assemble des plans selon un rapport dialectique, critique, alors que le découpage, lui, assemble les images de manière invisible et fluide pour montrer que le monde est dénué de contradictions". Hum... On pense à la fameuse séquence où Bulle Ogier fabrique des saucisses à la chaîne, enfilant dans le boyau la chair qui sort du tuyau (à quoi fera écho plus tard l'anecdote rapportée par Bideau sur les tubes de mayonnaise), d'abord vue dans sa dimension aliénante (la séquence, volontairement étirée, est répétée une seconde fois), on peut même dire chaplinesque (les Temps modernes, évidemment, que Tanner cite également quand les personnages se retrouvent à la campagne et qu'on voit Rosemonde et Paul s'éloigner de dos sur la route... et, tant qu'on y est, Une vie de chien, à cause des chapelets de saucisses), puis dans sa dimension libertaire, quand Rosemonde, fatiguée des remontrances du chef, abandonne son boulot, laissant la machine "chier" littéralement la chair sur la table. Dans l'esprit, on est toujours chez Chaplin, mais les deux séquences réunies rappellent aussi Fassbinder, autre grand cinéaste "brechtien". Allio, Chaplin, Fassbinder... et bien sûr la Nouvelle vague dont Tanner, issu du cinéma-vérité, représentait, avec ses compatriotes Soutter et Goretta, une sorte d'équivalent suisse. On citera Godard (Deux ou trois choses que je sais d'elle), Rivette (l'Amour fou), mais c'est à Truffaut que la Salamandre fait le plus référence: Jules et Jim, le "ménage" à trois, et surtout Baisers volés, à travers les scènes savoureuses dans le magasin de chaussures où travaille maintenant Rosemonde — cf. la scène peut-être en partie improvisée de l'essayage de "godasses" avec Paul —, mais aussi de façon plus détournée la scène où Rosemonde décide de rester dormir chez Pierre, et par voie de conséquence, de coucher avec lui, écho à la scène où Fabienne Tabard retrouve Antoine chez lui, dans sa chambre... Ici tout repose sur la longueur de la scène, qui ne renvoie plus à une quelconque aliénation, mais serait plus à rattacher à la lenteur proverbiale des Suisses, genre "y'a pas l'feu au lac" (ça se passe à Genève), qui voit Rosemonde, décidée ("je reste, je dors ici, je couche dans votre lit et je couche avec vous") mais patiente, attendre que Pierre, impassible, ait fini de taper son truc à la machine. Qui dit dialectique dit dialogue, qui dit dialogue dit jeu des comédiens, c'est ça qui fait le sel du film.
L'histoire à la base est simple: Pierre, un journaliste, qui ne croit qu'à la vérité des faits, s'adjoint les services de son ami Paul, écrivain (et peintre en bâtiment à ses heures) qui, lui, fait confiance à son imagination, pour raconter (un scénario destinée à la télévision) l'histoire de Rosemonde et de son oncle, un vieux réactionnaire chez qui elle logeait, quand un jour, alors que celui-ci nettoyait pour la énième fois son "fusil militaire", le coup est parti, le blessant à l'épaule. Accident ou tentative de meurtre, comme l'oncle le prétend? Pierre, présumant de l'innocence de Rosemonde, compte mener son enquête, en interviewant la jeune femme et son entourage. Paul, au contraire, ne veut rien savoir de la réalité, la fiction qu'il va construire, à partir de ce qu'il imagine s'être passé (et le fait que pour lui Rosemonde a bien tiré sur son oncle), doit suffire... Les deux conceptions vont interférer, l'une avec l'autre, pour finalement donner raison à... on le devine, je n'en dis pas plus. La force du film, outre sa drôlerie — cf. la visite de l'inspecteur de la défense civile — doit beaucoup à l'interprétation: Bideau, en grand échalas, fantasque et vaguement anarcho, Denis, plus adapté socialement — son personnage est un double de l'auteur et reviendra régulièrement dans l'œuvre de Tanner, jusqu'à son dernier film au titre explicite, Paul s'en va — et bien sûr Bulle Ogier, absolument géniale en jeune femme sans attaches, sans ambition particulière, désireuse avant tout qu'on lui foute la paix, affirmant sa liberté non par idéologie mais par une sorte de j'm'en foutisme, ne s'intéressant qu'à ce qu'elle aime: s'habiller à la mode (mini-jupe et maxi-manteau), écouter du rock, faire l'amour... bref, incarnant par elle-même toutes les contradictions de l'époque, renforcées par l'usage que fait Tanner du noir et blanc, avec cette image granuleuse (du 16mm gonflé en 35mm), comme si le grain de folie, pas loin de la schizophrénie, qu'on croit deviner chez la jeune femme, contaminait tout le film (et finalement le scénario écrit par Paul, de sorte qu'à l'arrivée cette histoire avec l'oncle n'a plus d'intérêt), grisaille diffuse, entre les "couleurs noires et blanches" (c'est ainsi que le film est présenté)... la dialectique est là encore, qui, à l'instar de la salamandre, capable disait-on de traverser le feu sans se brûler, permet à Rosemonde, par son détachement, sinon son absence au monde qui l'entoure (les paroles de Paul, à la fin, il n'est pas sûr qu'elle les entende), de traverser la vie, elle aussi, sans (trop) se brûler.

Bonus: Le finale (musique: Main Horse ft. Patrick Moraz).

samedi 17 septembre 2022

The Sea and Cake


Sam Prekop, John McEntire, Eric Claridge et Archer Prewitt.
 
On connaît l'anecdote. Le nom The Sea and Cake viendrait d'une réinterprétation par John McEntire (suite à une compréhension erronée) du titre The C in Cake, une chanson de Gastr del Sol, le groupe de David Grubbs et Jim O'Rourke dont faisait partie McEntire avec Ken Brown, tous les deux futurs fondateurs de Tortoise... Gastr del Sol, Tortoise, The Sea and Cake, autant de formations basées à Chicago, qu'on regroupe sous l'étiquette fourre-tout de "post-rock", surtout les deux premières, le style de The Sea and Cake — du salé/sucré? — s'en éloignant quelque peu, plus proche d'un autre post-rock, celui des Anglais de Stereolab, mêlé de pop californienne, pourtant britannique elle aussi, celle des High Llamas. Sinon, le C de Cake, je ne sais pas ce que c'est, mais ça me fait penser à "cherry on the cake", même si ça ne se dit pas en anglais, peu importe, la cerise sur la gâteau chez The Sea and Cake, c'est tout bonnement ma sélection de leurs meilleurs morceaux, pas loin d'une quarantaine, autant dire un best of fait main pour les gourmands:

- Afternoon Speaker, Oui, 2000
- Alone, For the Moment, Nassau, 1995
- An Echo In, Glass, EP, 2003
- The Argument, The Fawn, 1997
- Bird and Flag, The Fawn, 1997
- Bring My Car I Feel to Smash It, The Sea and Cake, 1994
- The Colony Room, Oui, 2000
- Cover the Mountain, Any Day, 2018
- Crossing Line, Everybody, 2007
- Culabra Cut, The Sea and Cake, 1994
- Darkest Night, The Biz, 1995
- Early Chicago, Two Gentlemen, EP, 1997
- Exact to Me, Everybody, 2007
- Four Corners, One Bedroom, 2003
- Harps (vidéo: Jay Buim), Runner, 2012
- Hotel Tell, One Bedroom, 2003 (
+ Tea and Cake, Stereolab remix, Glass, 2003)
- Inn Keeping, The Moonlight Butterfly, 2011
- Interiors, One Bedroom, 2003
- Jacking the Ball, The Sea and Cake, 1994
- Lyric, The Moonlight Butterfly, 2011
- The Invitations, Runner, 2012
- The Kiss, The Biz, 1995
- Left On, Everybody, 2007
- Lost in Autumn, The Sea and Cake, 1994
- Neighbors and Township, Runner, 2012
- New Schools, Car Alarm, 2008
- On and On, Runner, 2012
- Paper Window, Any Day, 2018
- Parasol, Nassau, 1995
- Seemingly, Oui, 2000
- The Sewing Machine, Two Gentlemen, EP, 1997
- Showboat Angel, The Sea and Cake, 1994
- Sound & Vision (David Bowie cover), One Bedroom, 2003 (+ vidéo: Richard McGuire)
- Sporting Life, The Fawn, 1997
- There You Are, The Fawn, 1997
- To the Author (version 1), Glass, EP, 2003
- Weekend (vidéo: Tim Suton), Car Alarm, 2008
- Window Lights, single, 1999

Bonus: Glad You're Right, EP, 1995.