mercredi 25 octobre 2023

[...]


Animal on est mal, Gérard Manset, 1968.

Et aussi: L'Arc-en-ciel, sur la face B du single, moins connu mais plus beau encore.

1968 dans le (mon) rétro.

"Mon père portait un complet d'alpaga bleu Nil, une chemise à rayures vertes, une cravate rouge et des chaussures d'astrakan." (Patrick Modiano, La Place de l'Etoile)

"L'optimisme est l'opium du genre humain! L'esprit sain pue la connerie. Vive Trotski!" (Milan Kundera, La Plaisanterie, 1967, trad. fr. 1968)

— Astral Weeks, Van Morrison
— Baisers volés de François Truffaut (là)
— The Beatles (disque 1), The Beatles
— Faces de John Cassavetes (là)
— La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (là)
[pas tant le film en lui-même que la trilogie qu'il inaugure]
— Odessey & Oracle, The Zombies
— The Party de Blake Edwards (là)
— Les Shadoks de Jacques Rouxel [réal. René Borg] (là)
— The Swimmer de Frank Perry (là)
— Week-end de Jean-Luc Godard, sortie 29-12-67 (là)

+ quelques flashes: le Bach des Straub, la mort de HAL dans 2001 de Kubrick, la musique de Satie dans Une histoire immortelle de Welles...

[31-10-23]

Vu The Appointment, l'ofni maudit de Lindsey Vickers (réalisé il y a quarante ans et jamais sorti, du moins en salle)... et que dire, sans rien dévoiler, sinon qu'on a affaire au parfait film d'horreur anglais (Vickers venait de la Hammer), plus anglais encore que d'horreur, parce que d'esprit à la fois lewiscarrollien, pour ce qui est de "l'idéalisation de l'enfance" et des pouvoirs de l'imagination, et newtonien (pas Helmut mais Isaac), pour ce qui est de la loi de l'attraction universelle (il y a même la pomme)... bref, de quoi mettre sens dessus dessous les esprits les plus cartésiens.

[ajout du 15-11-23]


The Swimmer de Frank Perry (1968).

A bigger splash.

Puis il se rendit compte qu’en faisant un "dog-leg" [terme emprunté au golf désignant un coude dans le parcours] vers le sud-ouest, il pourrait rejoindre sa maison par l'eau. Sa vie n'était pas confinée, et le plaisir qu'il prenait à cette pensée ne pouvait s'expliquer par son désir d'évasion. Dans son esprit, il voyait, avec l’œil d’un cartographe, une suite de piscines, un courant quasi souterrain qui traversait le comté. Il avait fait une découverte, une contribution à la géographie moderne. (John Cheever, "The Swimmer", 1964)

Lui, c'est Burt Lancaster, dans la tenue qu'il arborait treize ans plus tôt pour la scène la plus célèbre — l'étreinte sur la plage avec Deborah Kerr — de From Here to Eternity de Fred Zinnemann: un maillot de bain. Et qui, muni de ce seul bout de tissu, traverse, du début à la fin, et de piscine en piscine, The Swimmer, le film de Frank Perry, tourné en 1966, d'après la nouvelle éponyme de John Cheever. Burt Lancaster, l'incarnation, via ce corps athlétique, de l'Amérique des années 50, et par-là même du cinéma hollywoodien de l'époque, mais aussi de ce qu'il pouvait y avoir d'artificiel derrière cette image triomphale et conquérante, que les années 60 vont pousser à l'extrême, avant de progressivement s'en détacher puis la rejeter, sous l'effet, entre autres, de la contre-culture. On l'a dit et répété: le cheminement, aquatique en même temps que psychique, de Lancaster, qui le voit, à mesure que le film avance et le rapproche de chez lui, se dégrader physiquement et vivre des situations de plus en plus humiliantes, marque le dépérissement de tout un pan de la société américaine, exemplairement celle des banlieues aisées situées au nord-est de New-York (autour de Bullet Park, ville fictive créée par Cheever, quelque part dans le comté de Westchester où il habitait, et qu'on retrouve dans d'autres récits de l'auteur, surnommé pour cela le "Tchekhov des suburbs" — sinon le film a été tourné à côté, dans le Connecticut, près de Westport d'où était originaire Frank Perry); ces banlieues à l'ère des piscines privées et des cocktail parties, des tondeuses à gazon dernier cri et des soirées arrosées entre voisins, dont il ne reste jamais rien sinon l'inévitable gueule de bois du lendemain. Burt Lancaster — Ned Merrill dans le film — appartient à ce milieu, du moins en a-t-il fait partie. Pour autant son histoire reste énigmatique (à l'instar de la séquence d'ouverture, lors du générique), qui en fait à la fois l'homologue de ceux qu'il va croiser durant son périple et une sorte d'archétype: l'homo americanus, tel qu'il était auparavant en ces années — kennedyennes autant que keynésiennes — de capitalisme joyeux marqué par la consommation de masse, et, à l'image de Janus, son autre face, tel qu'il est devenu: l'être déchu, l'Américain "revenu" de l'american way of life et de ses chimères, passé et futur s'annulant dans une sorte de présent complètement figé. En un sens, et comme le soulignait Lancaster lui-même: un nouvel avatar, quinze ans plus tard et en plus symbolique, du Willy Loman d'Arthur Miller, qui ferait de The Swimmer l'équivalent — en slip de bain! — de Mort d'un commis voyageur. Avec cette même idée du self-made man s'illusionnant sur les "valeurs" américaines, la réussite sociale, le bien-être de la famille, etc. jusqu'à tout perdre, ici non seulement son emploi, mais aussi sa maison, sa femme (qu'il trompait allègrement) et ses filles (qui se moquaient ouvertement de lui).
Curieusement il revient. Comme s'il lui fallait vivre une deuxième fois la déchéance. Comme si la première fois, il n'y avait pas cru et qu'il restait convaincu que Lucinda, son épouse, était toujours là et qu'elle allait bien, que ses filles étaient là aussi, en train de jouer au tennis... des "vérités" qu'il répète invariablement, comme des mantras, à ceux qui prennent de ses nouvelles, signe que s'il nage ("I'm swimming home", déclare-t-il tout le long du film), c'est en plein déni, celui de la réalité dont il n'a conservé que les jours heureux et qui, dans un premier temps, semble le protéger, avant que le réel ne le rattrape, en même temps qu'il remonte, en explorateur, la "rivière des piscines"; quand toutes ces connaissances qu'il retrouve le renvoient à ses conduites passées, qu'il s'agisse de la mère d'un ami mort dont il ne s'est pas soucié lorsque celui-ci était malade, d'une maîtresse qu'il a laissé tomber sans plus d'égards, de voisins qu'il snobait ou de ces commerçants qui lui ont fait crédit et qu'il n'a jamais remboursés... des rencontres témoignant chez lui d'un égocentrisme forcené autant que de son côté immature, l'assimilant à un grand enfant, ainsi que le lui rappelle son ancienne maîtresse. Mais aujourd'hui qu'il revient, qu'en est-il? On peut voir, dans ce "désir" de rentrer chez soi en traversant le comté à la nage, le principe fantaisiste (au sens de phantasia, qui concerne l'imagination) d'un "retour aux sources", principe rendu possible par le fait que toutes ces propriétés ont dorénavant une piscine, formant ainsi une suite de plans d'eau. Pour Ned il s'agit d'abord de relever un défi, celui qu'il se lance au début du film, défi saugrenu, sinon aberrant aux yeux des autres, suite à sa "découverte" d'un nouvel itinéraire pour rentrer à la maison (d'où la référence à l'explorateur, cf. la citation en exergue). C'est en invoquant la rivière de son enfance (entrevue lors du générique) que le personnage a cette idée de "rivière Lucinda", le home (sweet home) étant confondu avec l'image de l'épouse qui renvoie à la figure maternelle (quand il parle de Lucinda, il y associe toujours ses deux filles), la femme correspondant davantage à la maîtresse, et plus généralement aux épouses des autres qu'il aime séduire, voire la baby-sitter, femme en devenir.
En cela, le film est fidèle à l'esprit de la nouvelle, même si on n'y boit pas autant (Cheever souffrait d'alcoolisme), même si l'aspect "délirant" du personnage y serait plus marqué et la dimension mélancolique de l'ensemble peut-être moins sensible... Pas besoin, en revanche, d'édulcorer le récit question homosexualité, il n'y a rien d'explicite à ce niveau dans la nouvelle. (Etant entendu qu'on n'allait pas adjoindre des sous-entendus gays à Burt Lancaster, déjà qu'on le faisait se balader durant tout le film en maillot de bain, maillot qu'on lui faisait même retirer le temps d'une visite chez un vieux couple de nudistes.) Par contre, ce qui est beaucoup plus présent dans le film, c'est l'aspect féministe, où se dévoile davantage la masculinité du héros, via notamment le passage avec la baby-sitter (dont on apprend — certainement une première en 1966 — qu'elle a rencontré son petit ami par ordinateur!), personnage qui n'est pas dans le texte d'origine (les amours avec la baby-sitter, on les trouve ailleurs chez Cheever, cf. "The Country Husband"), et celui avec l'ex maîtresse, beaucoup plus développée que dans la nouvelle. Un aspect que l'on doit à n'en pas douter à Eleanor Perry, l'épouse de Frank et scénariste du film, bien connue pour son engagement féministe (cf. Diary of a Mad Housewife, sa dernière collaboration avec Frank, d'après le roman de Sue Kaufman — c'est elle aussi qui quelques années plus tard s'indignera à la vue de l'affiche de Fellini Roma montrant une femme-louve à quatre pattes... et trois mamelles).

Reflets dans un œil bleu.

L'ouverture, magnifique, sur laquelle s'inscrit le générique, est une invention des Perry (au même titre que, outre le personnage de la baby-sitter, celui de la mère, interdisant à Ned de remettre les pieds chez elle, ou encore du petit garçon dans la scène de la piscine "sèche"): un sous-bois aux couleurs d'automne, avec ses animaux familiers (un cerf, un lapin, un hibou...) d'où sort Burt Lancaster, filmé de dos, de sorte qu'on n'est pas censé l'identifier, pour aller plonger dans une piscine (alors que dans la nouvelle, le récit débute d'emblée chez les Westerhazy, autour de la piscine où se trouvent non seulement Ned, expliquant qu'il soit en maillot de bain, mais aussi son épouse Lucinda). Une ouverture des plus intriguante, tourneurienne pourrait-on dire (sauf qu'aucune voix off ne vient l'accompagner), dont la fonction n'est pas de nous suggérer quelque désordre psychique chez le héros mais bien de créer, par l'énigme ainsi posée — qui est cet homme? où va-t-il? — et la poésie qui s'en dégage, un vrai désir de fiction chez le spectateur. La primauté de la fiction est bien ce qui ressort en premier lieu d'une telle séquence (1). Cela étant, l'ouverture fait écho à ce qui, pour Cheever, lui a servi de base: le mythe de Narcisse. Ned Merrill est un Narcisse des temps modernes. Rappelons que Narcisse ne se reconnaît pas dans cette image qui est la sienne et dont il tombe amoureux — c'est la dimension homo-érotique du mythe, absente du film, on l'a dit, comme de la nouvelle, sauf à prendre en compte la bisexualité de Cheever et de voir dans la trajectoire du personnage un raccourci de ce que fut, sur le plan hétérosexuel, la vie conjugale de l'écrivain: une impasse (le nom "Ned Merrill" fait penser à Ned Rorem, célèbre compositeur dont Cheever fut un temps l'amant). Mais avec cette particularité, dans le film, que Ned est aussi Burt Lancaster, comme s'il y avait là le souci de surviriliser le personnage et d'évacuer ainsi tout contenu implicite. D'où l'extrême singularité de l'œuvre, sa presque trop grande originalité, expliquant son insuccès et, plus encore, qu'il soit tombé dans l'oubli, jusque sa (re)découverte, plus de quarante ans après. Concevoir le personnage comme à la fois un Narcisse contemporain, au sens où l'a défini Christopher Lasch dans La Culture du narcissisme (publié à la fin des années 70), et la transposition littérale d'une figure iconique d'Hollywood — Burt Lancaster, qui plus est en maillot de bain — dans un nouveau cadre, faussement idyllique, pour d'une certaine manière la désacraliser, relève assurément de la gageure. D'un côté, le portrait d'un homme dans le culte du moi, l'hédonisme de l'instant, le désengagement affectif... qui marque son rapport (aliéné) au monde capitaliste et à la surconsommation; de l'autre, une performance imposée à l'acteur-star, dans un registre qui n'est pas le sien, visant au contraire à le "nettoyer" de son clinquant de star (une dizaine de bains ne sera pas de trop — ironie de l'histoire, dans la nouvelle, la piscine municipale, archi-bondée, que traverse péniblement Ned à la fin, se situe dans le village de... Lancaster!). Conjoindre ainsi la figure de Narcisse, se noyant dans sa propre image, qui est celle que lui renvoient les autres, et le "geste" de Burt Lancaster, à la fois stupéfiant et grotesque, inscrit The Swimmer dans l'âge postmoderne du cinéma, qui joue beaucoup de la citation et aime flirter avec le mauvais goût. Le film de Perry n'y échappe pas. Question citations, pensons, en plus de l'image virilisée de Lancaster et du mythe de Narcisse, à L'Odyssée, à la Bible (Le Cantique des cantiques que cite Ned Merrill, l'image du chemin de croix et du lavement des pieds, conférant au personnage une dimension christique), au transcendantalisme (l'automne émersonien qui ouvre le film) évoquant aussi... Tarzan! Pensons encore à un autre mythe, celui de Faust, le mythe, plus spécifique, de l'éternelle jeunesse (avec la baby-sitter dans le rôle de Marguerite, sorte de gretchen en bikini), qui conduit/aurait conduit Ned, sinon à la damnation du moins à la déraison, et ferait du déni chez lui (le Verleugnung freudien) le pendant de la "négation faustienne", qui voit le personnage, mû par le même élan vital que Faust, nier lui aussi l'altérité, la refuser, car perçue comme une limitation à son désir (c'est le côté sadien du mythe). Pensons également au 3ème mouvement, profondément mélancolique, de la Symphonie n°3 de Brahms, dont s'inspire le thème principal de la B.O. composée par Marvin Hamlisch, qui structure le film par la répétition de ses motifs, en même temps qu'elle reprend et applique à Ned Merrill, sur un mode interrogatif, le motto de Brahms: "Frei aber Froh" (libre mais heureux?) (2)... Pensons enfin aux tableaux de David Hockney, les fameux "pool paintings", et tout particulièrement la série des "Splash", contemporaine du film, à travers toutes ces images de piscines (même s'il s'agit de la Californie chez Hockney), qui renvoient à une vision ouatée, quasi abstraite par sa géométrie, du monde, dominée par le bleu de l'eau et du ciel (un ciel d'avant les nuages), soit quelque chose d'originaire: l'âge d'or d'Hollywood, et plus loin encore, via le bleu — le bleu des origines —, l'Amérique primordiale, assimilant Burt Lancaster, quand il sort du bois et plonge dans l'eau, à une sorte d'Adam américain. Un bleu qui est aussi celui de son regard, bleu magnétique dans lequel se reflète la Nature, bleu si profond que c'est le film tout entier qui semble plonger dedans (3). Reste que cette dimension originaire, à laquelle font écho les peintures "bleu turquoise" d'Hockney, n'est que le point de départ du film: la quête, vouée à l'échec, d'un bonheur perdu... Dans The Swimmer, l'image paradisiaque du début se trouve vite corrompue, la piscine des villas préfigurant toutefois moins celle de The Party de Blake Edwards, et sa rage destructrice, que celle du futur Heat de Paul Morrissey où se retrouve, en plus avant-gardiste, et en plus trash, cette "esthétique du vide" qui caractérise la postmodernité. Comme du Pop art évaporé, à l'état gazeux...

Et puis il y a le geste, qui confère au film son mouvement et, surtout, témoigne de ce que l'œuvre a d'unique et, par moments, de génial. Il est de coutume de voir dans The Swimmer un film pionnier, annonçant le Nouvel Hollywood... mais c'est autre chose qui nous retient, quelque chose qui aurait à voir avec ce dont parlait, de manière très critique, Manny Farber dans les années 60 et concernait le jeu de l'acteur.

Un film postmoderne.

Le nouveau cinéma hollywoodien s'accompagne, aux dires de Farber, d'un "déclin de l'acteur", au sens où disparaissent "ces interactions infimes et mystérieuses entre l'acteur et le décor, qui cristallisent les moments mémorables de n'importe quel bon film... des instants d'inattention périphérique, de fascination, d'énervement... moments de grâce [qui] libèrent l'imagination à la fois de l'acteur et du public, [où] la curiosité s'aiguise... vous fait marcher, vous met en rapport avec une situation nouvelle." Alors que maintenant, poursuit Farber, "dès que l'acteur trouve sa place, l'écran se trouve congelé à la manière d'un tableau de Pollock... l'acteur doit s'insérer dans une production dont tous les éléments ont été assemblés, contrôlés, calculés, comme autant de notes dans une symphonie... une configuration qui ne peut que brider le jeu de l'acteur, pour peu que celui-ci, "en tant que performer, soit doté d'une forte personnalité et d'une énergie toujours prête à crever l'écran", menaçant de rompre l'équilibre d'ensemble, d'où le bannissement de ce type de performance, considérée dès lors comme "anachronique".
Or, s'il est un acteur "doté d'une forte personnalité et d'une énergie toujours prête à crever l'écran", c'est bien Burt Lancaster. Et le moins qu'on puisse dire, c'est que dans The Swimmer, elles sont mises à contribution. A la différence qu'ici elles vont aller decrescendo, à travers l'humiliation (qui, elle, va crescendo) dont est victime Ned Merrill, d'abord lors du passage chez les Biswanger, où il est traité de pique-assiette (gate-crasher), vu que jusque-là il n'avait jamais répondu à leurs invitations, puis avec l'ex maîtresse (moment le plus fort du film), et enfin dans la scène de la piscine publique, une fois franchi — dangereusement — la route 424 (tel un "animal" sortant de son milieu pour pénétrer dans un autre, qui lui est étranger, écho à Lonely Are the Brave de David Miller), passant non pas de la nature à la civilisation, mais d'un microcosme, celui des parvenus cultivant l'entre-soi, à cet autre monde qu'il semble découvrir, celui plus ouvert, plus populaire, que représente une piscine publique, surtout un dimanche, avec ses règles d'hygiène qu'on l'oblige à respecter avant d'entrer (jusqu'à lui faire écarter les orteils pour vérifier qu'ils ont bien été nettoyés); à travers aussi la fatigue physique qui le gagne, en même temps que le jour décline et que le froid le saisit, à la fois blessé (lors du numéro de sauts d'obstacle effectué pour impressionner la baby-sitter), boitant de plus en plus bas, et comme rattrapé par l'âge. De sorte que l'acteur jouerait ici son propre déclin.
C'est le moment de rappeler que de nombreuses scènes du film ont été retournées (et des plans ajoutés) par Sydney Pollack — non crédité au générique — après que, les différends se multipliant, Sam Spiegel, le producteur, a fini par virer Frank Perry. Parmi celles-ci, la scène avec le cheval, où l'on voit donc Burt Lancaster se mesurer à un cheval de course, et celle avec l'ancienne maîtresse — où il se fait traiter... d'étalon à la con! ("bumhole stud") —, interprétée par Janice Rule, à la place de Barbara Loden, la femme d'Elia Kazan et future réalisatrice de Wanda, jugée trop "présente" (?) par Lancaster. Pour autant, c'est sur un autre registre que se situe l'idée du "déclin de l'acteur" pointée par Manny Farber. Qui, si l'on s'en tient aux films de Perry, concerne surtout ceux qui n'ont pas été écrits par son épouse, ses films des années 70 et 80, à commencer par Doc Holliday, western tardif (et "crépusculaire", comme on dit), recyclant l'épisode d'O.K. Corral — après My Darling Clementine (1946) de John Ford et les deux John Sturges: Gunfight at the O.K. Corral (1957), avec justement Burt Lancaster (et Kirk Douglas), et Hour of the Gun, tourné en 1967 mais sans stars cette fois, fausse suite où dominent les thèmes du vieillissement et du désenchantement, un certain cynisme aussi, inhérent à ce type de western et qu'on retrouvera chez Perry. Déclin auquel chercherait à s'opposer, par son jeu, Burt Lancaster dans les films de cette époque. Pas tant ceux tournés par Sydney Pollack à la suite de The Swimmer, tels The Scalphunters et Castle Keep, que ceux de Frankenheimer dans lesquels Burt Lancaster déborde d'une "énergie concentrée", ce qui faisait écrire à Manny Farber, au sujet par exemple du Train, que "la quantité de travail, d'engagement, qui entre dans une action de Lancaster est proprement ahurissante: il semble perversement décidé à détourner en douce (personne ne s'en apercevra) l'attention loin de sa fantastique tête léonine et de la souplesse surfaite de son anatomie"; ou encore, à propos de The Gypsy Moths, que "le faciès rouge et bouffi de Lancaster [est] sur le point d'exploser d'un excès de décence."
Frank Perry n'incarne pas véritablement le Nouvel Hollywood. Ses films s'apparentent plutôt à des pastiches néo-hollywoodiens tant les tics propres à chaque genre abordé y abondent. Mais c'était un formidable directeur d'acteurs qui savait tirer parti de ceux qu'il employait et qui, eux, représentaient le Nouvel Hollywood. Des acteurs et actrices dont le jeu finissait par se fondre dans le "paysage" (c'est flagrant avec Doc Holliday où l'on retrouve, via les personnages de Doc et de Wyatt Earp, cet aspect "congelé" décrit par Farber). Qu'est-ce qui diffère dans The Swimmer, qui fait que le film apparaît comme précurseur et en même temps sans réelle postérité? Disons: le choix (imposé par Spiegel) d'un acteur de la trempe de Burt Lancaster, qui marque la volonté (en plus de viriliser au maximum le personnage) d'aller dans le sens de ces nouvelles stratégies de production, mais, garanties obligent, sans rompre totalement avec le star system, laissant à l'acteur cette marge de manœuvre que lui permet son statut de star, à la manière d'un Kirk Douglas ou d'un Charlton Heston. De sorte que la performance de Lancaster s'inscrit à la fois dans un prolongement (l'image hollywoodienne, iconique, de la star) et une forme d'anticipation de tous ces rôles d'antihéros qui caractériseront le cinéma américain des années 70. La force du film se situe là. Faire de Burt Lancaster une image qui se dégrade imperturbablement jusqu'au dernier plan, le montrant, toujours à moitié nu, recroquevillé et pleurant devant une porte définitivement fermée (symbole du Vieil Hollywood?).
Si l'on peut parler de postmodernité à propos du film — alors que la trajectoire de Ned Merrill aurait plus à voir avec l'hypermodernité, du moins avec ce qui caractérise l'homme hypermoderne (4) —, si on peut donc parler de postmodernité, c'est à travers tous ces éléments que les Perry mais aussi Spiegel, Lancaster, Pollack, Hamlisch... ont greffé sur la nouvelle de Cheever, lequel d'ailleurs fait une apparition dans le film, sous la forme du convive dans le canot pneumatique, endormi au milieu d'une piscine. Citations, références, recyclage... mise en abyme, aussi, via la séquence de la piscine "sèche" que Lancaster se doit de traverser en mimant les différents mouvements de la natation (du crawl à la brasse), jusqu'aux passages les plus "kitsch" (et à ce titre, typiques du postmoderne), telle la scène du manège à chevaux, qui voit Lancaster et la jeune fille sauter les haies au ralenti, et tous ces effets de surimpression, puis l'échappée bucolique, véritable bulle dans le récit, qui convoque l'idéologie "hippie" du moment, sur un mode soft, limite doucereux dans sa représentation, comme un avant-goût de ce que sera le mouvement (la baby-sitter est aussi une baby boomer), son côté anti-conformiste mais sans l'aspect contestataire... témoignant simplement d'une époque, à travers ce que le film raconte et la forme très esthétisante — cf. le jeu avec les focales — à laquelle recourt l'auteur, une représentation tout en leurre qui emprunte à l'image publicitaire et à laquelle renvoie, du moins au début, le corps vigoureux de Burt Lancaster... de même que son sourire éclatant, très "Hollywood chewing-gum", marque créée en 1952 — la même année ou presque que le maillot de bain de l'acteur dans le film de Zinnemann — et célèbre pour son slogan "Fraîcheur de vivre", lancé vingt ans plus tard, associant le "mode de vie" des années 50 et une jeunesse, celle des sixties, qui y croit de moins en moins. (On aurait pu citer Ultra Brite, "le dentifrice qui donne du sex-appeal à votre bouche", une marque créée, elle, en 1968.) Bref, une stase dans le film où se trouve condensé ce que le film dénonce par ailleurs: le "rêve américain" appliqué à un certain milieu. Soit l'illustration de ce que Burt Lancaster propose à travers ce rôle, proprement hallucinant, de Narcisse (mâtiné d'Ulysse) des piscines, justifiant que ce soit lui et nul autre qui le tienne: l'histoire d'un homme qui vit au présent (détourné du passé et sans espoir particulier quant à l'avenir), refuse de s'effacer devant la nouvelle génération, qu'il affronte au contraire dans un esprit de compétition, sans s'apercevoir que son temps est révolu, d'autant qu'il se confond avec celui de l'enfance, et que vouloir le remonter est vain. C'est que la singularité du film ne doit pas empêcher de le regarder plus modestement, sans détour, tel qu'il s'offre au spectateur; dans la mesure où la trajectoire de Ned, c'est aussi le destin de tout personnage de fiction, sous sa forme la plus achevée, depuis sa naissance, annoncée lors du générique d'ouverture par quelques signes, soulignant une présence (des bruits de pas, des arbustes qui s'agitent, des animaux qui détalent), jusqu'au dernier stade de son existence (celle ici du "jouisseur impénitent"), sachant que, dans la grande tradition du récit américain, à connotation biblique, c'est par la souffrance que l'existence — l'ek-sistence? — finit par prendre tout son sens (5). The Swimmer? Une météorite, oui assurément.

(1) Primauté au sens où la fiction est toujours première par rapport au discours, même le plus brillant, qu'on peut tenir sur un film. Et ce d'autant plus que la fiction est riche et propose de nombreux niveaux de lecture, comme c'est le cas avec The Swimmer. L'ouverture est à ce titre exemplaire. Elle est comme un œuf, à la fois promesse de ce qui va suivre (l'éclosion du récit) et plein de tout ces "possibles" dont le film regorge au début. C'est le stade des interrogations, au mieux, des conjectures. Ce n'est que secondairement que l'interprétation se mettra en marche et que, rétrospectivement, on discutera de cette ambiance sauvage qui imprègne la séquence d'ouverture, évoquant alors, symboliquement, aussi bien un monde perdu, et la mélancolie qui va avec (rôle ici de la musique), que le monde d'aujourd'hui, de plus en plus inhumain, qui pousserait à la "décivilisation", etc., sachant que la séquence, en tant qu'élément poétique, est soumise à sa propre interprétation, dont bien sûr on ne peut accéder... et ça, faute d'être "assez pouâte", comme disait Lacan.

(2) Le thème de la répétition est vraiment ce qui gouverne le film, déjà à travers cette succession de piscines que le personnage se décide de traverser, les plans d'eau conférant au film une "horizontalité" et, musicalement, l'aspect d'une fugue, soit l'idée de fuite, voire de "fuite en avant" dans le cas de Ned. Un procédé qu'on retrouve dans beaucoup de récits mythologiques, tel celui de Narcisse avec la nymphe Echo (correspondant ici à la rivière Lucinda).

(3) Ainsi ces plans étonnants où la caméra effectue un zoom avant sur le regard bleu de Lancaster. C'est le cas notamment au début, lorsque Ned visualise "la rivière Lucinda", et à la fin, lorsque son ancienne maîtresse lui déclare dans la piscine qu'elle n'a jamais éprouvé, sexuellement parlant, de plaisir avec lui. Ces deux moments sont comme des moments de "révélation" pour le personnage: le premier (le retour à la vie d'avant, via la découverte d'une voie nouvelle pour rentrer chez soi) quand la fonction du déni joue à plein et que Ned respire physiquement la santé; le second (la chute de "l'objet cause du désir") quand les mécanismes de défense, au fil des rencontres, ont fini par se dérégler, que Ned se plaint des autres (il les traite de fous) et qu'il se dit épuisé. Et puis il y a un troisième moment, situé entre les deux, où le regard de Lancaster est également filmé en très gros plan: quand Ned sort troublé de sa rencontre avec la mère de l'ami mort et que l'image d'un cheval en liberté lui apparaît. Un plan à l'étrangeté voulue qui pourrait correspondre à un pur moment de "perplexité", qui voit chez le personnage un signifiant surgir sans qu'il puisse en saisir complètement le sens. Moment qui prolonge le premier (il survient peu de temps après) en même temps qu'il témoigne du premier accroc dans ce drôle de tapis (aquatique) que s'est inventé le héros, accroc qu'il "répare" néanmoins sur le champ par cette vision délirante du cheval (le délire, producteur de sens), introduisant la scène suivante, la course avec le cheval où se mêlent l'image du cheval dans la psyché américaine (l'état sauvage, l'Amérique des origines) et celle de l'homme moderne (le goût de la compétition). Sur la question du délire, on notera qu'elle se pose davantage dans le film que dans la nouvelle, à la ligne beaucoup plus ténue... Comme si les auteurs, en enrichissant le récit, avait transformé ce qui correspondait à un simple cauchemar chez Cheever (l'envers du "rêve américain", pris dans sa dimension névrotique) en une forme de délire. Ce que traduirait dans le film l'ellipse que constitue le départ de Ned de chez les Graham (amis bienveillants), plongeant dans leur piscine, et, lorsqu'il en sort, le fait qu'il se retrouve directement chez Mrs. Hammar, la mère qui l'accueille sèchement. Comme si l'on passait d'un certain niveau de réalité, qu'on pourrait qualifier d'extravagante, à un tout autre niveau: le délire, mais au sens premier du mot: ce qui "déraille", ce qui s'écarte du chemin, tel qu'il a été tracé, sans pour autant changer de direction. Ici, un "court-circuit". Au bout du compte, peu importe la différence, sur la question du délire, entre la nouvelle et le film dans la mesure où, que le personnage délire un peu, beaucoup ou pas, il demeure avant tout un personnage de fiction, et que, c'est bien connu, la fiction est délire de la même manière que le délire est fiction.

(4) L'hypermodernité en tant qu'exacerbation des marqueurs de la modernité, considérant par exemple l'individuation (jouissance sans limite des gagnants, délitement sans fin des perdants) ou encore la rencontre avec l'Autre, toujours plus angoissante.

(5) S'il fallait à tout prix expliquer le "retour" de Ned Merrill, on pourrait dire que sa chute se fait en deux temps: le temps de l'avoir, temps non diégétique correspondant à l'avant-film, et le temps de l'être, celui du film proprement dit. L'avant et l'après, par rapport à la perte, qui spécifient la mélancolie. Après avoir tout perdu, de son bien-être de WASP richement installé, Ned revient dans le plus parfait dénuement, comme dépouillé, vêtu de son dernier oripeau, à savoir ce qui persiste en lui, de son être, cette "aura" phallique qui le faisait encore tenir (dans l'imaginaire)... et qu'il va perdre, elle aussi, progressivement, via toutes ses figures castratrices auxquelles il se confronte (de la mère de l'ami mort à l'ancienne maîtresse, en passant par la baby-sitter et les Biswanger). De sorte que ce qui s'exprime à la fin, quand Ned se retrouve seul, pleurant comme un enfant à la porte de sa maison, aujourd'hui à l'abandon, qu'il se révèle privé cette fois de tout attribut, ce pourrait être le remords, voire la "honte", au sens lacanien du terme (si le film, de par sa structure, est mélancolique, le personnage, lui, ne l'est pas nécessairement), qui ferait finalement de The Swimmer un étonnant précis d'hontologie: le sujet mortifié, à l'instant de sa chute, se voyant réduit à rien, pire: à moins que rien, au déchet. Déchétisation à laquelle ferait écho la séquence où Ned traverse la route, offrant l'image du pauvre hère, suscitant nulle compassion (la canette de bière que lui jette un automobiliste), un vrai "va-nu-pieds" pour le coup: l'individu tombé au plus bas — l'être-déchet.

mercredi 18 octobre 2023

[...]


Antoine Dupont, "capitaine courageux" du XV de France.

Des mauls, des maux et des mots.

Donc... avec les Boks, les Coqs sont tombés sur un os. Tout le problème est là — un os, un gros nonosse — pour des Coqs par nature "sans dents", comme dit non pas Hollande mais le Boer de service, le bon Boer hollandais, là-bas en Afrique du Sud. Parce que, quand on est sans dents, devant un os, autrement dit un Bok, il est très difficile de le briser, l'os, le Bok, l'os bok, de se surpasser, en un mot d'être trans-cendant. Or justement: fallait-il l'être — transcendant — pour vaincre les Boks? Non pas que les Coqs ne l'ont pas été assez mais qu'ils ont peut-être trop cherché à l'être, à produire ainsi du jeu, beaucoup de jeu, au risque de manquer de souffle dans le dernier quart d'heure, là où d'ordinaire ils font souvent la différence; au risque surtout d'ouvrir des brèches, si on tombe dans l'à-peu-près, permettant à l'adversaire de s'y engouffrer, et de manière parfois terriblement efficace, même si les Boks ne sont pas les Blacks.
C'est à ce niveau que le match s'est joué. Après une première mi-temps euphorique et prolifique (six essais, trois de chaque côté) qui a vu la France prendre les devants in extremis avant la pause, il était logique que la seconde soit plus tactique, que le match devienne plus cadenassé, le score évoluant davantage via des coups de pied de pénalité que par des essais — et à ce titre, le quatrième essai bok, inscrit en seconde mi-temps, fut l'essai de trop. D'autant que les joueurs français, maîtres du ballon, avaient les cartes en mains (en plus du ballon) pour pousser les Sud-Afs à la faute, et ainsi faire gonfler le score sans prendre trop de risques. Sauf que l'arbitre néo-Z — Ben O'Keeffe on kiffe pas trop, surtout quand on connaît les initiales: BOK — n'a, semble-t-il, pas été très regardant sur les fautes du pack bok (je passe sur l'épisode croquignolesque de la charge de Kolbe sur la transformation de Ramos)... Mais justement, c'est parce qu'il n'a pas sifflé suffisamment contre les Boks — pas aidé non plus par ses assistants, qu'ils soient sur les côtés ou en cabine —, quand ceux-ci, les Boks pas les assistants, étaient par exemple sur le reculoir, qu'il aurait fallu aller plus loin, c-à-d les provoquer directement ces fautes (ainsi le hors-jeu), pour qu'elles deviennent flagrantes aux yeux de l'arbitre. L'échec des Bleus c'est ça finalement: d'avoir manqué de roublardise. Mais bon, peut-on vraiment leur en vouloir?

On rappelle volontiers les précédents qui ont vu l'équipe de France s'incliner d'un point en Coupe du monde, comme il y a quatre ans, déjà en quart de finale, face au Pays de Galles après avoir joué à 14 quasiment toute la seconde mi-temps et cédé à la fin sur un essai contestable, ce qui était le remake inversé de la demi-finale de 2011 où les Bleus avait cette fois vaincu les Gallois, là aussi par le plus petit des écarts (des Gallois pourtant supérieurs mais réduits à 14 dès la première mi-temps), avant d'être battus en finale, toujours d'un seul point, par les All Blacks qui évoluaient chez eux, avaient largement dominé mais sans que cela se concrétise au tableau d'affichage, ratant un maximum de pénalités, de sorte qu'à la fin, face à des Blacks devenus fébriles, la France aurait pu passer devant, si l'arbitre... (on connaît la chanson).
Reste que si on doit faire des comparaisons, qui ne soient pas franco-françaises, c'est plutôt avec l'Irlande, au destin tout aussi cruel, qu'il faudrait aujourd'hui comparer la France. L'Irlande et la France, n°1 et n°2 dans la hiérarchie mondiale, éliminées par respectivement les n°4 et n°3 (Nouvelle-Zélande et Afrique du Sud), autant dire que ces deux quarts, entre trèfle et fougère d'un côté, coqs et boks de l'autre, avaient valeur de demi-finales, et que, dans les deux cas, outre d'avoir vu la revanche de l'Hémisphère Sud (après les victoires en poules des Bleus sur les Blacks et de la Verte Erin — oui je poétise — sur les Boks), le fait que cela s'est joué sur pas grand-chose, des détails, prouve que les quatre équipes étaient vraiment très proches (avec une pensée pour l'Ecosse, n°5 au classement, tombée dans le même groupe que l'Irlande et l'Afrique du Sud, conséquence d'un tirage au sort effectué non pas en début d'année mais il y a trois ans, sur la base du classement mondial établi, lui, après la Coupe du monde 2019)... enfin bref que tout ça, avec un poil de chance, aurait pu basculer dans l'autre sens. Regrets éternels.

PS. Pour me consoler de la défaite des Bleus face aux Boks, je me propose d'aller voir des Rothko.

Mark Rothko, "No 15 (Two Greens and a Red Stripe)", 1964.

[ajout du 28-10-23]

Les Boks, un point c'est tout.

Se souviendra-t-on encore — dans dix ou quinze ans — que cette année-là, en 2023, l'Afrique du Sud est devenue championne du monde en gagnant tous ses matches à élimination directe (quart, demie et donc finale) avec la plus petite des marges, juste un point (29-28 contre la France — ça par contre en France on ne l'oubliera pas —, 16-15 contre l'Angleterre, 12-11 contre la Nouvelle-Zélande), signe bien sûr du destin à chaque fois favorable qui l'a accompagné, à commencer par le fait d'avoir joué la plus grande partie de la finale en supériorité numérique (1), et en plus sous la pluie (ce qui favorise l'équipe la plus défensive), mais surtout de l'incroyable puissance collective qui animait ces Boks, le "petit plus" qu'aura symbolisé ce point supplémentaire, genre supplément d'âme, de celui qui fait gagner une équipe (pas forcément la plus brillante), contre vents et marées, que celles-ci soient bleues ou noires. Respect.

(1) Et au contraire de son match de poule contre l'Irlande qu'elle n'aurait pas perdu si elle avait aligné un vrai buteur, justifiant par la suite le rappel — pour le coup décisif — de Polland.

mardi 10 octobre 2023

[...]

Patrick Modiano dans le miroir.

On ne le dirait pas mais c'est l'automne, l'occasion pour moi de faire le point sur ce qui constitue pour l'instant mon Top 10 de l'année, une liste tout-terrain: 7 films, 2 albums et 1 roman: (par ordre alphabétique)

— Bird Machine, Sparklehorse
— La Danseuse, Patrick Modiano
— De nos jours..., Hong Sang-soo
— Fermer les yeux, Victor Erice
— Les Feuilles mortes, Aki Kaurismäki
— La Montagne, Thomas Salvador
— Nazar, Mani Kaul, 1990
— This Stupid World, Yo La Tengo
— Trenque Lauquen, Laura Citarella
— Unrueh, Cyril Schäublin

[12-10-23]

Si je vous dis Bonnard et Ravel (les couleurs), Keaton et Hollis (la figure, les silences), Soutine et Simenon (la matière), Beckett et Bacon (la voix, le corps), Ozu et Staël ou Rothko (l'espace, la lumière), Ponge et Rohmer (la fabrique), les Kinks et Modiano (le passé qui "demeure")... vous avez là un aperçu de ce qui du XXe s. m'est artistiquement le plus cher.

dimanche 8 octobre 2023

La Danseuse


Marie qui défait les nœuds (détail), J. G. Melchior Schmidtner, circa 1700.

Modiano défait (lui aussi) les nœuds.

La Danseuse, le dernier Modiano, très court (moins de cent pages), est une épure, mieux: un condensé, on peut même parler de condensation, non pas au sens physique du mot, puisque c'est l'inverse qui se trouve ici évoqué: le passage d'un état solide (les exercices de la danse, exécutés au sol sans relâche) à un état "volatil" (une fois le corps "épuisé", le sentiment de flotter dans les airs), ce qu'on appelle la sublimation; mais plutôt au sens chimique, qui combine deux entités: moins le rêve et la réalité chez Modiano que le passé et le présent, qui ferait du passé un "présent éternel" (1), mais aussi le passé irrémédiablement perdu et le présent qui n'existe pas, ce dont témoignent les deux numéros de téléphone laissés par Verzini au narrateur: un numéro de fixe avec un indicatif par lettres, obsolète depuis soixante ans, et un numéro de mobile à onze chiffres, ce qui est impossible; condensation au sens également géologique, sous forme de sédiments, mais déposés de façon discontinue, séparés par des intervalles de temps; et puis bien sûr au sens freudien, de ce qui, dans le "travail" du rêve, permet de rassembler, en termes d'intensités, deux éléments distincts, transposé ici, élargi même, au mécanisme du souvenir, le rassemblement d'intensités diverses, qui mêle les réminiscences, la remémoration et, davantage que le rêve proprement dit, une forme de rêverie, l'état du "dormeur éveillé" (l'homo bachelardus), une zone moyenne ou grise ou "neutre" (comme l'était pour Modiano tel ou tel quartier de Paris dans sa jeunesse), qui voit l'être "endormi" plongé dans une sorte de pénombre (cette "lumière voilée" évoquée dans le roman) "où se meuvent des formes inachevées, des formes qui se déplacent sans lois, des formes qui se déforment sans fin" (là, c'est Bachelard qui parle).

La Danseuse navigue ainsi entre deux extrêmes. A un bout: le travail, toujours ingrat, fait de "discipline", que ce soit le travail de la danse (au studio Wacker, sous la direction de Boris Kniassef, quand il s'agit de "casser le coude" pour atteindre la fluidité d'un mouvement) ou le travail de la littérature (du moins chez celui qui, à cette époque, aspirant à devenir écrivain, se contente d'écrire des chansons ou de remanier les textes des autres); cette discipline qui "donne vraiment un sens à la vie, vous empêche de partir à la dérive" et ainsi "vous permet de survivre" (page 19). Et à l'autre bout: "l'incandescence" (et ses déclinaisons: "béatitude, ravissement, extase" — page 66), incarnée par ces femmes mystérieuses, versées dans l'ésotérisme et le mysticisme, qui peuplent les romans de Modiano. Je pense à Des inconnues et surtout à Souvenirs dormants, qui leur était consacré et dont il reste ici Madame Hubersen (sans son manteau de fourrure, bien qu'elle ait toujours froid et que l'alcool qu'elle boit soit toujours aussi fort), dont l'écrivain a retrouvé le prénom (Paula ou plutôt Pola), férue d'exotisme (avec ces masques et autres statuettes encombrant son appartement) et surtout passionnée de danse (comme l'est le "Turc du bassin de la Villette ou du canal de l'Ourcq" qui chaque année donne une fête pour les danseuses et danseurs étoiles); ainsi que Madeleine Péraud, qui initie la danseuse au mysticisme par les livres qu'elle lui fait lire, personnage rencontré initialement dans Des inconnues, mais avec un autre prénom (Geneviève), qui organisait chez elle des réunions pour le moins étranges, sinon secrètes, axées sur l'éveil et "le travail sur soi", où il était déjà question de discipline, et dont le charisme impressionnait vivement la narratrice (la "troisième" inconnue du livre, une dactylo), puis dans Accident nocturne où elle réapparaissait mais de façon plus anecdotique. Reste le cas de la danseuse, dont on ne connaît pas le nom, mais qui est une version renouvelée du personnage de Geneviève Dalame dans Souvenirs dormants, une secrétaire aux studios Polydor que le narrateur, alors parolier, avait rencontrée dans une librairie de sciences occultes — il y avait acheté un livre: L'Eternel retour du même — et qu'il retrouvait régulièrement dans un café... elle-même l'amie du "docteur Péraud" (au prénom incertain puisque devenu Madeleine), présentée comme une disciple de Gurdjieff (l'éveilleur), et pour qui Geneviève Dalame ressemblait à une "somnambule", évoquant au narrateur le titre du ballet de Balanchine. Si la danseuse d'aujourd'hui se révèle une version de Geneviève Dalame (qui donc n'était pas danseuse), c'est que dans le roman le narrateur recroisait celle-ci six ans plus tard, accompagné d'un petit garçon, son fils, prénommé Pierre.
Bref, des femmes mystérieuses qui, sous couvert de mysticisme, permettent à Modiano de suggérer, via l'incandescence, sans que ce soit formulé, mais de façon qui peut-être n'a jamais été aussi sensible que dans La Danseuse, cette excitation intérieure, proche de l'extase thérésienne ou du ravissement durassien, que la danseuse connaît, certes lorsqu'elle va retrouver son partenaire-amant Georges Starass dans l'appartement de Pola Hubersen (le désir n'est en effet jamais nommé chez Modiano), mais surtout, au plus fort de la performance artistique, quand, au terme de tout ce travail douloureux sur le corps (un autre "travail sur soi"), elle a l'impression de s'envoler, ce que traduit l'image retrouvée par le narrateur dans le cahier de la jeune femme: la réplique d'un vieux tableau de la fin du XVIIe représentant "la Vierge dénouant un ruban emmêlé", avec donc ces deux parties: les nœuds du ruban, assimilables au corps et à sa gestuelle dont il faut éliminer l'aspect mécanique et, une fois passé entre les mains de Marie, le ruban dénoué, équivalent au corps ainsi rendu "lisse". Oui, bien sûr. Mais dans le cadre qui nous occupe, le nœud représente aussi ce qui lie le corps, la jouissance et la vie: la "jouissance du corps vivant" pour parler lacanien, ce qui chez Modiano, à travers l'exemple de la danse, se traduit par: la jouissance du corps (la béatitude) obtenue par la discipline (nécessairement dure et douloureuse) pour donner un sens à la vie. Avec cette question: une fois dénoué, que reste-t-il de ce ruban?

A bien des égards, La Danseuse prolonge, ou plutôt ravive Souvenirs dormants. Pour ce qui est de l'époque, qui est celle des années 60, le "temps des rencontres" pour Modiano, de celles qu'il a faites dans le passé, souvent par hasard, au coin d'une rue ou dans un café, mais qui n'ont pas duré (tombant dans l'oubli et dont il n'est plus sûr aujourd'hui, après si longtemps, qu'elles en sortiront, à la différence de ces étoiles mortes dont la lumière nous parvient un millier d'années après), ce temps qui correspond chez Modiano à cette "drôle" de période où les hivers étaient plus rigoureux qu'aujourd'hui, qui surtout est celle de ses vingt ans, plus précisément de ce trop long moment qui va de ses dix-huit ans à ses vingt et un ans, la période tant attendue de l'émancipation mais dont on ne peut encore profiter, faute de majorité. C'est pour cette raison que l'écrivain avait autrefois falsifié sa date de naissance sur sa carte d'identité, transformant l'année 1945 en 1943, ce qui fait que dans ses romans, lorsqu'il est censé avoir une vingtaine d'années, il peut tout aussi bien avoir dix huit ans que vingt-deux, expliquant que la période concernée, comme ici, se situe entre 1963 et 1967, sans que le roman suive pour autant un fil chronologique, qui relierait les événements rapportés à la manière de l'ancien PILI du métro (plan indicateur lumineux d'itinéraire) et sa ligne de lumières — vertes, rouges, bleues — signalant les stations et les correspondances, une ligne que rêve de pouvoir tracer Modiano à chaque fois qu'il s'attelle à un roman, mais sans illusion aucune, sachant bien qu'il se limitera à l'assemblage de quelques pièces du puzzle que représente ledit roman, à l'instar de ce qui occupe le petit Pierre (et le narrateur) à un moment du récit, cet enfant qui n'est autre que le double du narrateur, et donc de Modiano puisque venu comme lui de Biarritz où l'écrivain a vécu quelque temps avec son frère quand il était tout jeune (la première scène du livre, le goûter de Pierre avec Ronnie son meilleur ami, est un écho lointain à la petite enfance de Modiano et de son frère Rudy, disparu à l'âge de dix ans).
Car ce que nous raconte Modiano se passe comme toujours dans une sorte de bulle temporelle, signe là aussi de condensation, à la fois autour de 1963-1964, puisque la Grande Séverine, la salle de spectacles sur trois étages — fondée par Maurice Girodias, le directeur de The Olympia Press, qui édita Miller et Nabokov, et pour qui Modiano, enfin le narrateur, corrige un manuscrit (vaguement érotique) en anglais — a fermé ses portes à la fin de l'année 1964... et entre disons 1965 et 1967, puisque l'essentiel du roman se situe dans le nord-ouest de Paris — un Paris devenu complètement "étranger" avec ses touristes et leurs valises à roulettes —, délimitant un triangle entre le studio Wacker dans le 9e arrondissement, l'appartement de la danseuse, Porte de Champerret, et la chambre où dort le narrateur, rue Chauveau-Lagarde (chambre mansardée dans laquelle, du haut de son double mètre, l'écrivain ne pouvait se tenir debout! On pense à Remise de peine qui se passait dans le même quartier), ce qui renvoie à une époque où Modiano avait définitivement coupé les ponts, en franchissant justement le pont (autrement dit la Seine) entre la rive gauche de Paris, associée à sa vie contrainte d'adolescent (il habitait alors toujours chez sa mère), et la rive droite, quand devenu adulte (à un ou deux ans près) il pouvait enfin respirer, et ce d'autant mieux qu'il rejoignait les hauteurs de la ville, ces hauteurs qu'il avait arpentées enfant — le motif de la fugue chez Modiano — mais sans y habiter). C'est pourquoi ce mouvement de va-et-vient entre d'un côté "la discipline" et de l'autre "l'incandescence", doit s'entendre également de façon autobiographique, entre 1) la figure du père chez Modiano à laquelle font écho les injonctions de Kniassef à la danseuse, relativement à la discipline et à "l'ordre qu'il faut mettre dans tout ça", qui sont les expressions mêmes d'Albert Modiano à son fils quand celui-ci par exemple refusait de résilier son sursis (en tant qu'étudiant) et par-là de faire son service (cf. Un pedigree); et 2) toutes ces figures féminines au passé mystérieux, qui ont toutes en commun de faire preuve à l'égard du narrateur d'une constante sollicitude comme d'une infinie tendresse, contrepoint au peu d'affection que reçut Modiano de la part de sa mère.

Alors ce ruban? Si l'image marque un avant (les nœuds du ruban) et un après (l'aspect lisse du ruban), avec entre les deux le temps mystérieux, baroque, du dénouage, que représente-t-elle pour Modiano, en dehors de ce qui apparaît trop évident: les difficultés qui accompagnent nécessairement l'écriture d'un roman, son côté encore grossier, et puis, après rabotage, le rendu final, le roman prêt à être publié. Ou encore: un possible peaufinage du style chez Modiano, peut-être inconsciemment depuis son Nobel, qui le verrait non pas faire du Modiano, mais au contraire chercher à dépouiller encore davantage son style pour n'en garder que la quintessence, le suc, exemplairement avec Encre sympathique qu'on peut lire comme "L'encre de Saint Patrick". Mais aussi plus simplement, et c'est ce que je retiendrai: un nouveau tour de passe-passe de la part de Modiano, au sens où les nœuds du récit seraient comme par magie défaits sans qu'on s'en rende compte, à l'instar de Jacques Delord et ses cordes dans Baisers volés de Truffaut. Oui c'est ça: rien d'autre qu'un énième tour de magie. D'ailleurs, il est question d'un dîner-spectacle particulier dans La Danseuse, où se retrouvent tous les types de personnages qui composent habituellement les romans de Modiano: ceux qui un temps prennent la lumière, ceux qui au contraire restent dans l'ombre, du fait d'un passé trop louche, et puis les autres, les fantômes... Ils sont tous là, assistant à des "numéros étranges joués sur un rythme rapide par de non moins étranges interprètes". L'établissement s'appelle "La Boîte à Magie". La Danseuse, ce n'est que ça, une fois encore: une boîte à magie. Et c'est merveilleux.

(1) L'expression "présent éternel", qui revient deux ou trois fois dans le roman, n'est pas nouvelle en soi. Elle ne fait que confirmer ce qui a toujours prévalu chez Modiano: l'idée d'un passé qui demeure (et fait "demeure", comme une maison, dans le présent du souvenir quand celui-ci subitement ressurgit), ce qu'atteste le recours régulier dans ses phrases à l'imparfait de l'indicatif, pour décrire une action ou une situation, même là où on s'attend plutôt au passé simple.

mardi 3 octobre 2023

[...]


Peace Piece, Bill Evans, 1958.

"Il a aspiré une très longue bouffée de cigarette, puis, d'un geste gracieux, comme au ralenti, il a porté la tasse de café à ses lèvres." (Patrick Modiano, Un cirque passe)


[ajout du 09-10-23]

Souvenir de Balloonatic (2007-2020). Le blog a disparu, explosé, pffout... plus rien! J'en récupère quelques morceaux de temps en temps, comme celui-là, que je vous reposte tel quel, avec tous les commentaires, parce qu'on y trouvait — c'était en 2012 — ce que j'aimais le plus sur ce blog: les échanges, vifs, polémiques, parfois acerbes, souvent marrants...

Le guérillero.

Vu Guérillas aux Philippines de Fritz Lang, film mineur (et méconnu), considéré comme un de ses plus mauvais sinon le plus mauvais (aux dires mêmes de Lang qui n'y voyait là qu'un film alimentaire), mais en fait beaucoup mieux que ce qu'on en dit. L'intérêt se situe à plusieurs niveaux:
— D'abord, c'est de découvrir un bon petit film d'aventures, qui vaut surtout par le Technicolor (jolie palette à dominante vert) et le fait qu'il a été tourné sur place, aux Philippines, ce qui lui confère par moments un aspect documentaire (cf. entre autres la scène de tinikling, une danse locale qu'on exécute au-dessus de deux perches de bambou frappées en rythme l'une contre l'autre), compensant la partie romance du film, l'histoire d'amour longtemps différée entre Tyrone Power et Micheline Presle (orthographiée Prelle au générique!), partie très gnangnan, le sommet étant atteint lorsque les deux amants vivent leur première nuit d'amour, qui est aussi la nuit de Noël, et que Presle se met à chanter "Il est né le divin enfant" dans les bras de Power!
— Puis, c'est de repérer ce qu'il peut y avoir de langien, malgré tout, dans un film à la base très "kingien" (l'équipe technique était celle d'Henry King, jusqu'au réalisateur de seconde équipe). Ainsi, au début, l'exécution du traître en pleine nuit, alors qu'il cherchait à s'enfuir, la scène également où une villageoise, la tête recouverte d'une cagoule en osier, dénonce aux Japonais en les pointant du doigt ceux qui ont aidé les Américains, ou bien encore le finale dans l'église (le panoramique qui découvre les guérilleros cachés, à l'affût, d'un coin à l'autre de l'église, pendant que la messe se poursuit)... mais aussi la part de cruauté qui s'exprime, évidemment, à travers des Japonais sadiques à souhait, mais surtout dans certaines scènes d'exacerbation typiquement langienne, comme celle où Tom Ewell, dissimulé sous un tronc d'arbre, doit rester absolument silencieux alors que des fourmis, de plus en plus nombreuses, recouvrent ses pieds!
— Enfin, c'est d'essayer de concilier le savoir-faire des productions hollywoodiennes (souvent à visée de propagande dans les films de guerre) et le cinéma de Fritz Lang (et sa "hautaine dialectique" comme disait Demonsablon), ce qui dans le cas de Guérillas relève un peu de la gageure, à moins de voir le film sous un autre aspect. "I shall return", la célèbre phrase de Mac Arthur, replié en Australie et promettant de revenir délivrer les Philippines, est inscrite sur les paquets de cigarettes que fument les soldats américains et leurs alliés phillippins. L'objet n'a pas la même fonction que la barre de chocolat Lawson ou la bouteille de Coca-Cola, signes d'une Amérique déjà bien présente économiquement. Là, il s'agit plutôt de revanche. "Je reviendrai" parce que je (Mac Arthur) ne saurais rester sur l'humiliation d'une défaite cuisante... En attendant, il faut résister et faire feu de tout bois. C'est l'aspect le plus réjouissant du film, le côté à la fois ingénieux et artisanal. Guérillas célèbre ainsi des soldats contraints de se reconvertir en bricoleurs de génie pour assurer la liaison avec l'état-major américain, espionner la flotte japonaise et préparer, via un gouvernement civil clandestin, la future indépendance du pays. Pièces automobiles, vis, boulons, tringles, ferraille, accumulateur... tout est récupéré. On fabrique de la monnaie avec du papier d'emballage et de l'encre à base de suie et de glycérine, des câbles télégraphiques à l'aide de fil barbelé tendu d'arbre en arbre et de bouteilles utilisées comme isolant, du gasoil à partir d'huile de palme, des fusils avec des bouts de tuyau et de la poudre avec du souffre, du gros sel et de l'antimoine, une station radio avec le moteur d'une raffinerie, le générateur de la salle de cinéma et le circuit électrique de voitures... Si finalement on ne fait pas exactement ce pourquoi on était venu (se battre), on le fait quand même. Fritz Lang non plus n'a pas fait, loin s'en faut, le film qu'il aurait dû mais il a tenu ses engagements, respectant son contrat, sans autre ambition. A ce titre, il est à l'image du personnage de Tyrone Power, voire du général Mac Arthur (du moins au début), ravalant sa fierté, en espérant des jours meilleurs... A Hollywood.

Publié par Buster, 17 décembre 2012 à 00:44. Catégorie : L'ouvreuse

43 commentaires:

Christophe a dit…
des ravages de l'auteurisme à outrance... Eussiez vous accordé autant de lignes à ce film s'il avait été signé, je ne sais pas moi, Henry Hathaway? Parce qu'il aurait pu être signé Henry Hathaway. J'ai vu Guérillas l'année dernière. A part la scène de l'exécution du traître, c'est un produit de studio sans intérêt.
17 décembre 2012 à 11:02

Buster a dit…
OK, on passe... 
17 décembre 2012 à 13:22

Anonyme a dit…
Déceler le style (et/ou la thématique) d'un grand cinéaste à travers ses productions dites "mineures", c'est effectivement l'essence de la politique des auteurs, et vous avez raison de la pratiquer (et de citer Philippe Demonsablon, polytechnicien des Cahiers et que Truffaut n'appréciait pas)
17 décembre 2012 à 16:45

Brice a dit…
Dire d'un film méconnu d'un auteur qu'il mérite d'être découvert et y consacrer une note ne veut pas dire qu'on le considère comme un chef-d'oeuvre, parler d'auteurisme à outrance est débile. C'est bizarre toutes ces attaques en ce moment contre Balloonatic... dernièrement c'était les Spectres du cinéma qui dénigraient le blog sur leur page Facebook. Qu'en pensez-vous Buster?
17 décembre 2012 à 21:11

Buster a dit…
Rien. Je ne vais pas sur Facebook et je ne lis pas les Spectres du cinéma, alors une page Facebook des Spectres, vous imaginez... je m'en fous complètement.
18 décembre 2012 à 00:05

Anonyme a dit…
La page Facebook des Spectres est plus intéressante que leur forum grâce aux nombreuses photos qu’ils y mettent, ça nous repose de leur discours pontifiant et méprisant. pour le forum, il faudrait qu'ils pensent à débrancher slimfast ! :)
18 décembre 2012 à 01:15

bruno andrade a dit…
I know Miguel Marías finds this film one of the best, if not the best, by Lang.
18 décembre 2012 à 04:50

§ a dit…
Je me souviens d'une interview de Jean-Claude Biette dans un dossier Lang de la revue Cinéma, où il considérait American Guerilla comme l'un des plus beaux Lang. Je vais essayer de vous retrouver la citation.
18 décembre 2012 à 09:57

un spectre (ça n'engage que lui) a dit…
Baloonatic ou la cinéphile cinéphileuse au tarif syndical, aucun enjeu, pas de travail du regard sur un champ plus général que le carré de toile qu'il a sous les yeux, ce qui produit un effet de "déliaison psychique" qu'on ressent dans 90% de la "critique" qui sert à rien ni à personne: une quasi-amnésie instantanée, on passe d'un film à l'autre comme on passe d'un chokotoff à l'autre, y en a des bien, y en a des ratés, etc etc. C'est toujours les mêmes formules qui reviennent, une sorte de machine à recycler des concepts mous lus mille fois. Bref, autant regarder passer les trains dans un pré, ou collectionner des capsules de pepsi-cola... Le prob, selon moi, des mecs qui écrivent sur les films, c'est qu'ils semblent croire que c'est une démarche qui en soi a du sens, un intérêt. Mais pour moi (et ça n'engage que moi, bien sûr), ça n'a strictement aucun intérêt d'écrire sur les films qu'on voit les uns après les autres, en addition, la petite appréciation du jour, du lendemain de la veille, en attendant la suivante. Et qu'est-ce qu'il y a, "entre"? Or, tout est dans le "entre", c'est dans le "entre" que ça macère, vit, pense, affect, "des films". L'important, c'est: qu'est-ce qui demeure, entre, en moi, qu'est-ce qui se modifie, qu'est-ce qui se converse, se lie, se délie, quelle unité, même imperceptible, transférable, transposable par l'écriture, dans un mouvement d'universalisation, ou du moins d'extension.a lieu dans cette succession d'expériences... Cette activité de "critique", déliée du reste de l'existence, pour moi c'est l'éternelle machine à fabriquer de l'oubli instantané. Retiens la nuit, comme chantait Johnny, sinon, c'est pas la peine... "conserve" et non "converse", sorry. Mais c'est bon aussi: conserver, c'est converser, verser dans ou avec.
18 décembre 2012 à 12:11

Buster a dit…
Ah oui §, ça serait bien de retrouver l’extrait… En tous les cas je vois que Guérillas a (et a eu) ses défenseurs. C’est vrai qu’il y a de belles choses dans le film. J’aime beaucoup le côté abrupt, expéditif, du récit, réduit à l’essentiel, ramassant l’action en quelques gestes, il y a là une forme d’abstraction qui évoque aussi le Tourneur diurne de l’époque, c’est peut-être pour ça que Biette aimait le film.
18 décembre 2012 à 13:04

Buster a dit…
Sinon, pour ce qui est de la bouillie spectrale, je suis déçu c’est toujours le même blabla sur la manière de penser les films, cette espèce de cogito gluant appliqué à la critique où on parle de tout et de rien. Qui en est l’auteur?
18 décembre 2012 à 13:43

votre serviteur a dit…
Jerzy Pericolosospore.
18 décembre 2012 à 13:55

Anonyme a dit…
l’auteur de la bouillie c’est Jerzy
18 décembre 2012 à 13:57

Anonyme a dit…
l'affreux jojo s'appelle Jerzy
18 décembre 2012 à 15:51

Anonyme a dit…
Les spectres ce sont ceux qui ont commis le dossier sur Klotz? mdr...
AF
18 décembre 2012 à 18:25

Buster a dit…
Merci les gars mais le coupable s’est dénoncé lui-même! :-)
Alors c’est vous Jerzy l’auteur de cette petite cochonceté, remarquez je m’en doutais un peu, mais je ne polémiquerai pas avec vous, car aussi curieux que cela puisse paraître vous m’êtes plutôt sympathique, je me souviens qu’à l’époque (lointaine) où je lisais les Spectres, vous étiez mon préféré (infiniment plus drôle que le sinistre Borges avec lequel vous vous crêpiez le chignon), je ne comprenais strictement rien à ce que vous racontiez, mais ça me faisait toujours rigoler. Et des types qui me font rire, il y en a pas beaucoup sur le net. Donc voilà… Maintenant si vous avez un truc à dire sur Fritz Lang, un peu de pensée à nous offrir, surtout ne vous gênez pas!
18 décembre 2012 à 19:18

Christophe a dit…
ça risque pas qu'il ait quelque chose à dire sur Lang, Jerzy est incapable de regarder les films d'avant sa naissance.
Et contrairement à ce qu'on pourrait croire, il n'a pas 107 ans.
C'est une brêle dont la pédanterie et l'aigreur n'ont d'égale que l'inculture cinématographique.
18 décembre 2012 à 20:56

Buster a dit…
Hé hé… vous avez l’air de bien le connaître.
18 décembre 2012 à 21:35

Anonyme a dit…
Pour la citation de Biette il faudrait demander à Pierre Léon :)
19 décembre 2012 à 10:50

Buster a dit…
C'est pas idiot.
19 décembre 2012 à 13:01

Christophe a dit…
Lorsque Biette affirme que Guérillas est un des plus beaux films de Lang, il veut faire son malin c'est tout.
D'autant qu'à l'époque le film est quasi-invisible. Il avive ainsi le feu sacré cinéphilique en s'instituant comme une sorte de chaman QUI A VU ET QUI SAIT. Biette ne va surtout pas démystifier le truc.
Arrêtez s'il vous plaît d'accorder du crédit à chaque pet de ces momies. C'est grotesque.
19 décembre 2012 à 13:17

Anonyme a dit…
Je comprends pas, le pédant aigri, c'est Jerzy, Christophe, ou les deux ?
19 décembre 2012 à 23:06

§ a dit…
Quelle élégance Christophe !
Et puis, prendre la peine d'écrire 10 lignes sans intérêt pour démolir Le Champignon des Carpathes n'est-ce pas aussi un peu grotesque ?
Pour parler de tout ça sérieusement, il faudrait retrouver la citation de Biette. Je ne me souviens d'ailleurs plus exactement s'il disait que American Guerilla était l'un des plus beaux Lang, mais en tous cas il tenait à le défendre. Biette n'était pas du genre à faire son malin, mais il avait une façon assez saine de relativiser l'importance de certains films ou auteurs, et d'en défendre d'autres plus négligés.
A ce propos, je vous conseille d'écouter ça :
http://vimeo.com/52432337
20 décembre 2012 à 20:10

Buster a dit…
Proclamer que Guérillas n’est qu’un produit de studio sans intérêt me semble tout aussi grotesque que d’affirmer que c’est un pur chef-d’oeuvre. En fait il n'est pas sûr du tout que Biette ait dit que le film était l’un des plus beaux de Lang. Dans Trafic (le numéro Hitchcock-Lang) il écrit:
"Une fois en Amérique, Lang soumet chaque scénario à l’épreuve de la réalité qu’il symbolise, jusqu’à ce qu’il disparaisse en tant que tel: le film n’est plus qu’un continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques. Ces films-là, qui, souvent, plus que ceux que préfèrent les critiques, furent l’occasion pour Lang de diversifier son champ d’investigation, ce sont: The Return of Frank James, Man Hunt, Ministry of Fear, Scarlet Street, House by the River, Clash by nNght, The Blue Gardenia et Human Desire, et même American Guerrilla in the Philippines, victime d’une critique indûment idéaliste prenant cette fois des lanternes pour des vessies."
Disparition du scénario, complexité des points de regard (jusqu'au finale très sarcastique qui montre le retour triomphal de Mac Arthur, paradant avec ses lunettes noires), ça correspond bien au film.
20 décembre 2012 à 22:47

Anonyme a dit…
oui enfin, christophe n'a pas entierement tort, si le film n'etait pas signe fritz lang on n'en ferait pas tout un plat.
21 décembre 2012 à 10:11

Christophe a dit…
"Une fois en Amérique, Lang soumet chaque scénario à l’épreuve de la réalité qu’il symbolise, jusqu’à ce qu’il disparaisse en tant que tel: le film n’est plus qu’un continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques."
-> c'est de la branlette...
"Ces films-là, qui, souvent, plus que ceux que préfèrent les critiques, furent l’occasion pour Lang de diversifier son champ d’investigation, ce sont: The Return of Frank James, Man Hunt, Ministry of Fear, Scarlet Street, House by the River, Clash by Night, The Blue Gardenia et Human Desire, et même American Guerrilla in the Philippines, victime d’une critique indûment idéaliste prenant cette fois des lanternes pour des vessies"
->... évidemment mâtinée de posture de la part d'un mec qui peut pas s'empêcher de s'afficher comme plus malin que ses collègues.
Libre à vous de vous en repaître.
Pour ma part, j'ai dit tout ce que j'avais à dire sur le calvaire que fut cette projection sur mon blog. Je n'ai rien d'autre à ajouter.
21 décembre 2012 à 11:29

Buster a dit…
Branlette, posture... on connaît la chanson et franchement ça ne m'intéresse pas de débattre quand je lis des propos qui puent autant le mépris.
Rien à ajouter, vous dites, merci, c'est mieux en effet...
21 décembre 2012 à 15:25

Christophe a dit…
Je m'insurge. Je ne méprise personne, je commente.
Le mépris ici, c'est le père Delauche. Ce n'est pas moi.
21 décembre 2012 à 22:23

Buster a dit…
Relisez-vous, votre détestation d’une certaine critique transpire à chacun de vos commentaires. Et quand vous parlez de Biette c’est avec un mépris évident.
22 décembre 2012 à 00:27

Anonyme a dit…
je persiste, si le film n'etait pas signe lang vous ne lui accorderiez pas autant d'importance
22 décembre 2012 à 08:34

Christophe a dit…
vous vous méprenez à cause de votre conception des choses du genre "avec nous ou contre nous".
Je vous mets au défi de trouver dans mes propos quelque chose qui relève de la condamnation totale et définitive de Biette.
Et puisque votre séide anonyme a été fouiller les entrailles de mon blog pour y retrouver soi-disant "dix lignes de démolissage du Champignon des Carpathes", outre le fait qu'il n'était pas obligé de multiplier par trois le nombre de lignes réel, il aurait pu avoir l'honnêteté de dire que j’encensais le critique dans le même texte, références d'articles à l'appui. Car je sais de quoi je parle. Et c'est en ça que je ne "méprise" pas Biette. J'ai pris la peine de le lire et lorsque je le critique, aussi vertement soit-ce, c'est en connaissance de cause et non par a priori quelconque envers "une certaine critique". Quelle "certaine critique" d'ailleurs?
Simplement, je ne le considère par comme un gourou, ne considère par ses avis les plus farfelus comme de bonne foi, lui reconnais des limites d'écriture d'ailleurs récemment discutées sur Facebook avec des gens de Chronicart et Critikat, et reconnaît l'évidence à savoir, lorsque je lis les lignes que vous m'avez soumis, reconnaître ce qui relève 1. de la branlette 2. de la posture.
Ce, nonobstant le respect que j'ai pour l'inventeur du concept ô combien pertinent de "cinéma filmé". Tout comme mon immense admiration de Truffaut critique et l'importance que j'accorde à la politique des auteurs (il faudrait être débile pour la rejeter en bloc) ne m'a pas empêché de reconnaître, LORSQUE J'AI VU LES FILMS, ce qu'il y a de fallacieux dans sa défense de La Tour de Nesle ou de Ali Baba.
22 décembre 2012 à 09:52

Buster a dit…
"chaque pet de ces momies" (?), "un mec qui peut pas s'empêcher de s'afficher comme plus malin que ses collègues" vous parlez bien de Biette, non? Si ce n’est pas méprisant c’est bien imité… Vous ne pouvez pas exprimer votre désaccord autrement que de manière excessive et arrogante, c’est vous qui êtes dans le "avec nous ou contre nous" et bloquez tout dialogue par vos affirmations péremptoires.
En somme, vous encensez Biette quand vous êtes d’accord avec lui, et le descendez quand vous n’êtes pas d’accord.
22 décembre 2012 à 10:48

Christophe a dit…
"vous encensez Biette quand vous êtes d’accord avec lui, et le descendez quand vous n’êtes pas d’accord"
-> En effet! Tout comme je descends les films de Lang que j'estime mauvais et j'encense ses films que j'estime grands. ça s'appelle garder son esprit critique.
Pour le reste, votre absence d'humour et de distance par rapport à vos idoles est triste.
22 décembre 2012 à 11:58

Buster a dit…
Ah parce qu’il y a de l’humour dans vos propos... désolé, ça m’avait échappé.
Moi non plus je ne considère pas tout ce qu’a écrit Biette comme parole d’évangile, seulement quand je ne suis pas d’accord, je m’interroge, j’ai suffisamment de respect pour son travail de critique, pour ne pas réduire ça à de la branlette (humour ou pas), et essayer au contraire d’aller un peu plus loin, de comprendre sa position, qui n’est pas posture...
L'esprit critique commence là.
22 décembre 2012 à 12:51

Christophe a dit…
Il est évident que son jugement sur le film n'est pas purement esthétique mais aussi social.
Ce qu'il dit sur ce film est destiné à le distinguer de ses collègues!
Je n'extrapole rien. Il fait lui même référence à une critique "indûment idéaliste prenant cette fois des lanternes pour des vessies"!
Et c'est ce qui précisément s'appelle une posture. Les mots ont un sens.
Il ne s'agit pas de manquer de respect mais de juger sur pièce.
Pour moi, dire que dans Guérillas, "Lang soumet chaque scénario à l’épreuve de la réalité qu’il symbolise, jusqu’à ce qu’il disparaisse en tant que tel: le film n’est plus qu’un continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques."
ça n'a pas de sens ni ne s'appuie sur aucun élément tangible du film. En plus concis et moins élégant, c'est donc "de la branlette".
Maintenant peut-être est ce moi qui suis bête. Plutôt que de jouer les vierges effarouchées, vous pouvez toujours essayer de répondre sur le fond, de m'expliquer ce qu'est un "continuum invisible de réalités humaines emportées par un mouvement complexe de points de regard qui fait résonner tout l’ensemble dans ses perspectives morales, ou politiques, ou historiques." et surtout de montrer en quoi c'est particulièrement prégnant et impressionnant dans Guérillas au point d'en oublier toutes les tares que j'ai notées sur mon blog et d'en faire "un des plus beaux films de Lang".
22 décembre 2012 à 13:44

Buster a dit…
Bon, le style de Biette est parfois un peu lourd, les phrases sont longues et tortueuses, ce qui peut paraître amphigourique, mais sur le fond ce n’est pas si compliqué. Pour moi la phrase veut dire qu’il y a chez Lang, le Lang américain des années 50, une propension de plus en plus grande à la schématisation, ce qu’on retrouve de façon peut-être insatisfaisante mais néanmoins réelle dans Guérillas, à travers les différents personnages, chacun incarnant une qualité humaine (Tyrone Power l’abnégation jusqu'à l'absurde, le personnage de Miguel la confiance presque aveugle - cf l'opération chirurgicale -, celui du planteur les convictions...) ou un défaut (Jack Elam en profiteur de guerre, et lâche… il disparaît aussi vite qu'il est apparu), sans oublier Mac Arthur qui débarque à la fin et ramasse la mise sans considération pour ceux qui lui ont préparé le terrain… Ils sont là pour moi tous les points de regard dont parle Biette, ici sur la guerre, qui font résonner l’ensemble dans ses perspectives morales, politiques, historiques, ce qui fait que le film n’est pas qu’un produit de studio sans intérêt, qu’il se révèle au contraire particulièrement critique sur le genre même qu’est le film de guerre hollywoodien et son aspect propagandiste. Non?
Quant à la posture, elle est relative, Biette se contente de critiquer la majeure partie des critiques "idéalistes" de l’époque qui reprochaient au Lang américain un pessimisme exacerbé, de plus en plus noir, jusqu’à ne voir dans ses dernières productions (la Cinquième victime et Invraisemblable vérité), à l’image de Bazin, que bassesse et abjection.
22 décembre 2012 à 15:40

Christophe a dit…
1. Là où je vois des archétypes taillés à la hache très mal incarnés, vous voyez une préfiguration du schématisme des chefs d'oeuvre des années 50. Bon... Je dirais que c'est la mise en scène, le style général, qui m'empêche absolument d'apparier Guérillas aux films ultérieurs. On est très très loin de la proverbiale rigueur langienne. Ce côté vaguement documentaire, dont vous parlez et que je reconnais, n'a rien à voir avec la fascinante épure de Règlements de compte ou L'Invraisemblable vérité et c'est pourquoi je ne vois en Guérillas qu'un film boiteux ayant mal digéré ses conventions; un mauvais film de propagande tourné en pilotage automatique comme il s'en tournait des dizaines par an à Hollywood. Dans à peu près tous les films hollywoodiens, vous avez plusieurs personnages donc plusieurs points de vue... En faire une singularité du film est pour le moins capillotracté. Et Lang était je crois d'accord avec moi. Même si Moonfleet, les metteurs en scène n'ont pas toujours tort sur leurs films.
2. Soit. Je ne savais pas que La Rue rouge, Chasse à l'homme, Frank James... et, donc, Guérillas compagnie étaient dénigrés pour leur pessimisme.
22 décembre 2012 à 16:41

Buster a dit…
Fritz Lang détestait Guérillas comme il détestait Invraisemblable vérité comme il détestait beaucoup de ses films des années 50, comme il détestait Hollywood, etc… Je n’ai jamais dit que ce film comptait parmi ses plus beaux (et j’attends toujours qu’on me cite la phrase de Biette), à bien des égards il n’est pas convaincant, à commencer par l’histoire d’amour entre Tyrone Power et Micheline Presle et de la scène tartignolle de Noël, mais qui relève surtout du désintérêt évident de Lang pour cet aspect du film (sur ce plan le film est en effet sans intérêt, Micheline Presle c’est pour le marché français, Lang s’en fout complètement)… Les personnages tels que je les décris c’est pour aller dans le sens de Biette, mais il n’y a pas que ça évidemment et ce n’est pas ce qui m’a le plus retenu, même si je trouve le personnage de Tyrone Power finalement très beau…
Et là je réponds à l’anonyme qui veut savoir si j’aurais parlé autrement du film s’il n’avait pas été signé Lang… ce qui n’a pas de sens dans la mesure où la réception d’un film n’est jamais neutre, c’est justement parce que je sais que c’est un film de Lang que je le regarde non pas avec indulgence mais sous un angle forcément différent, particulier, qui ne peut qu’en enrichir la perception. Si le personnage de Power est si fort c'est aussi parce que sa "reconversion" dans des domaines qui ne sont pas les siens (comme monter et diriger une station radio...), l’ingéniosité dont il doit faire preuve, prennent encore plus de sens quand on connaît les rapports difficiles de Lang avec Hollywood (ici assimilé à l’armée américaine? Mac Arthur = Zanuck?), engagé pour tourner un film de propagande (la guerre de Corée est proche), genre dans lequel il n'est pas spécialement compétent, ce qui favorise le rapprochement avec le personnage de Power… Vous allez me dire que c’est extérieur au film, que ça ne doit pas entrer en ligne de compte dans l’appréciation du film, eh bien si, un film d’auteur suppose plusieurs niveaux de lectures, ce qui fait qu’il ne pourra jamais être réduit à un simple produit de studio quand bien même il ne serait pas totalement convaincant… Je ne dis pas qu'un film raté d'un auteur sera toujours supérieur à un film de studio même excellent (l'auteurisme à outrance serait là) mais qu'un film d'auteur même raté ne peut être dénué d'intérêt. Vous ne voyez en Guérillas qu'un film de guerre aux conventions mal digérées par Lang, moi j'y vois un auteur se débrouillant avec (à l'instar de son héros), en même temps qu'une envie chez lui vers plus de dépouillement (les deux ne sont pas incompatibles), ce qui rend le film beaucoup plus passionnant qu'il n'y paraît...
Sur le pessimisme OK, j'ai été un peu rapide, disons que la critique idéaliste c'est aussi celle qui considère que la période américaine de Lang ne vaut rien, que Lang s'est perdu après la guerre dans le système hollywoodien...
22 décembre 2012 à 19:25

Christophe a dit…
Votre raisonnement "un film d'auteur ne pourra jamais être réduit à un produit de studio" achoppe lorsque dans la même phrase, vous admettez vous appuyer sur des éléments "extérieurs au film".
D'autant que dans ces "éléments extérieurs", il y a de votre part une certaine torsion de la réalité ("Pas spécialement compétent dans le film de propagande", l'auteur de Ministry of Fear, Bourreaux meurent aussi, Chasse à l'homme...??? allons bon).
Plus (vous) ou moins (moi) implicitement, on admet alors que le film qu'on a vu aurait pu être signé par un autre que Lang. Donc l'application de la théorie de l'auteur dans le cas précis du film en question n'a plus lieu d'être.
"un film d'auteur même raté ne peut être dénué d'intérêt", c'est quand même effrayant de dogmatisme je trouve. C'est oublier que le cinéma, a fortiori le cinéma classique, est d'abord une industrie. Avez-vous vu Le Bled, Belle of the Nineties, Si bémol et fa dièse, Marie Stuart...?
P.S: fordien devant l'éternel, j'avais été étonné de la largesse dont vous avez fait montre à l'égard de Dieu est mort dans le tableau de Ed. Je comprends mieux maintenant. C'est une forme de dogmatisme (encore que le cas soit ici différent de Guérillas car nul ne saurait remettre en question le caractère personnel du film).
22 décembre 2012 à 23:50

Buster a dit…
Je crois qu’on ne se comprend pas, mais c’est pas grave… quand je dis qu’un film d’auteur ne peut être réduit à un produit de studio, ça ne veut pas dire qu’il n’est pas à la base un produit de studio, bien sûr que le cinéma est d’abord une industrie, je dis seulement qu’on ne peut pas le voir, quel que soit son niveau de réussite (ou de ratage), comme un simple film de studio… que d’autres facteurs entrent en jeu dans sa réception, qui ne se limitent pas au seul "cadre" du film… (facteurs extérieurs au film mais propres à l'auteur, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit)
Sur les films de propagande, je pensais surtout aux films de guerre, mais peu importe, ceux que vous me citez s’inscrivent dans un cinéma de propagande, en l’occurrence antinazie, dans un genre que Lang maîtrise parfaitement (films d’espionnage ou film noir pour les Bourreaux…), mais justement qu’est-ce qui fait leur grandeur, l’efficacité propagandiste commune aux autres films antinazis produits par Hollywood, ou au contraire qu’ils s’en démarquent par le génie de l’auteur?
En fait je conçois très bien que vous n’aimiez pas Guérillas en comparaison d’autres Lang infiniment plus grands, ce qui me gêne c’est que vous ne supportiez pas qu’on puisse y trouver des qualités ou même simplement de l’intérêt. Nul dogmatisme dans ma position. Quand on aime un cinéaste et j’aime Lang, rien d’anormal à ce qu’on s’attarde aussi sur ses films les plus méconnus, qu’ils soient mineurs, mauvais ou sous-estimés, peu importe… C'était le sens de ma note.
Pour ce qui est du Dieu est mort de Ford je ne me souviens pas avoir surcoté le film (qui d'ailleurs est loin d'être nul). Bah tiens, puisque vous l'évoquez je vous donne en primeur ma cotation du Lang pour le tableau 1951: deux étoiles, et toc!
23 décembre 2012 à 01:00

Christophe a dit…
notre divergence peut se résumer de la façon suivante:
la permanence ou non de l'état "auteur" d'un cinéaste.
Pour ma part, je considère qu'il y a des tournages où le plus grand des auteurs PEUT se comporter en pur et simple technicien exécutant une commande ne l'inspirant pas. Et que donc il y a des cas où on ne peut juger le film en tant que "film d'auteur", où ça n'a pas de sens.
Mais finalement, même si la mienne me semble plus "réaliste", les deux positions relèvent de la spéculation. N'étant pas dans la tête de Fritz Lang...
23 décembre 2012 à 10:23

Buster a dit…
Oui, on peut voir les choses comme ça. Le terme d’auteur, utilisé par commodité, tend aussi à crisper les positions. Pour ma part je pense qu’un cinéaste de talent lorsqu’il exécute une commande, qui ne l’inspire pas spécialement au départ, laisse quand même passer, à certains moments, dans sa manière de filmer, des éléments plus personnels, peut-être pas suffisants pour transformer l’oeuvre en film d’auteur, mais suffisants pour que le film se démarque de la production courante. C’est d’autant plus vrai si le film s’inscrit dans une période où le cinéaste a, par ailleurs, atteint sa plénitude artistique. Bon allez, sans rancune, bonnes fêtes à vous.
23 décembre 2012 à 11:40

Christophe a dit…
sans rancune évidemment et Joyeux Noël
23 décembre 2012 à 12:50