jeudi 6 août 2020

Les voyages d'hiver de Hong Sang-soo (2)

Le Kim-film.

Avant Hotel by the River, avant l'hiver et la neige, il y avait eu Grass, l'automne et ses petites herbes sans grâce; Grass, sorti il y a près de deux ans — une éternité pour les inconditionnels du cinéaste, pas habitués à devoir patienter si longtemps — et qui m'avait laissé dubitatif. La gravité de son propos, conjuguée à l'austérité de la mise en scène — un vouloir-saisir trop manifeste —, que n'arrangeait pas le dispositif, genre "petit théâtre de Hong Sang-soo", joué justement comme au théâtre, où l'on célébrait le travail de l'acteur (les scènes comme autant de "répétitions" avant la représentation), tout ça m'avait paru tellement aride et, pour le coup, anti-hongien, que je n'avais pu m'empêcher de faire le rapprochement entre le réalisateur du film, en panne de scénario, et un Hong Sang-soo lui-même en mal d'inspiration, rapprochement d'autant plus facile que Jung Jin-young, qui incarne le réalisateur, est le sosie de Hong Sang-soo (il tenait déjà le rôle d'un réalisateur dans Claire's Camera).



Il y avait pourtant, parmi les petites échappées qui permettaient de "sortir" du dispositif, en même temps que du café, un moment magnifique, un simple travelling qui partait de Kim Min-hee, vue à travers la vitre du café, attablée devant son ordinateur, pour rejoindre le personnage du réalisateur, attablé, lui, à l'extérieur, dans l'attente d'une autre jeune femme. Ce mouvement, d'une grâce infinie, était en rupture avec ce qui précédait, mais aussi ce qui allait suivre, ne revenant, différent, qu'à la toute fin du film, magnifique elle aussi, où l'on voyait Kim Min-hee, alors que le réalisateur sortait du café pour fumer une cigarette, se lever pour prendre sa place et ainsi rejoindre le groupe dont elle venait d'écouter la conversation. Ces deux mouvements étaient comme des glissando dans la structure très rêche du film; des respirations, hélas trop rares pour faire contrepoint à l'aspect excessivement théorique, donc étouffant, de l'ensemble. Mais dans le premier mouvement, il y avait autre chose, un détail qui n'avait pu échapper à Hong Sang-soo: ce dessin sur la vitre, encadrant le visage fermé de Kim Min-hee et qui représentait deux jeunes femmes, souriantes, discutant devant un verre. Cette image ne renvoyait à aucune autre du film, et pour cause, sinon qu'elle reproduisait le plan-type du cinéma de Hong, à savoir deux personnes, filmées de profil, en train de converser. Image anodine, mais qui aujourd'hui, rétrospectivement, c'est-à-dire après avoir vu Hotel by the River et s'être souvenu des films précédents, établit comme un lien caché (via les personnages joués par Kim Min-hee), permettant de relier tous ces films, au-delà de ce qui les rapproche de façon évidente: la relation homme-femme, toujours échouée (le "non-rapport sexuel", ce qui dorénavant intéresse Hong Sang-soo, loin de l'amour physique qu'il ne filme plus): l'homme et sa lâcheté, dixit la femme (même de celui qu'elle aime); la femme et ses exigences, dixit l'homme (même de celle qu'il dit aimer); et ce bon vieux soju qui, outre sa fonction sociale, semble avoir chez Hong Sang-soo les mêmes propriétés qu'un sérum de vérité. Or ce qui fait lien aussi dans les derniers films, et de façon de plus en plus manifeste par rapport aux films des années 2000, c'est la relation entre femmes, l'aspect "femmes entre elles" (c'est le petit côté antonionien, plus que bergmanien, de Hong Sang-soo), relation d'autant plus forte que ces femmes ont été trahies par ceux dont elles étaient amoureuses, ou qu'elles ne croient pas à l'amour.

Ainsi Seule sur la plage la nuit, avec sa première partie très durassienne (une plage dans une ville imaginaire du Nord, la saison morte, une femme seule, partie loin de chez elle suite à une rupture amoureuse, et l'adagio du Quintette à deux violoncelles de Schubert, comme dans Savannah Bay, la pièce de Duras), le temps du souvenir et de la douleur, que la femme (Kim Min-hee) ne peut chasser malgré la présence réconfortante d'une autre femme (Seo Young-hwa, qu'on retrouve dans Grass), puis la seconde partie, centrée sur l'inévitable scène de soûlerie, où la femme de retour chez elle, à Gangneung, finit par trouver une forme d'apaisement, aidée par celle qui veut rester son "amie pour la vie" (Song Seon-mi, qu'on retrouve dans Hotel by the River — elle y tient le même rôle), puis les paroles d'un énième réalisateur qui, accusé par Kim Min-hee de faire toujours le même film, sur ses expériences personnelles et ses amours passées, lui répond (ce sera le point de départ de son prochain film) que lorsqu'on veut raisonner sur l'amour — le sien —, il faut partir d'un point de vue plus élevé que ceux de bonheur et de malheur, de péché et de vertu, ou alors... ne pas raisonner du tout. Difficile de ne pas y voir comme une note d'intention concernant les films à venir de Hong Sang-soo, du moins les deux qui vont suivre, le Jour d'après et Grass, dans lesquels Kim Min-hee apparaît comme une observatrice privilégiée des ratages de l'amour, au point d'en être elle-même victime (le Jour d'après), rendant sa vision de l'amour plus radicale encore (Grass), deux expériences — l'une où ça ne raisonne pas trop, Hong se contentant de décrire, l'autre où ça ne raisonne pas plus mais où ça "répétitionne", sur l'amour et la mort, l'adultère et le suicide, la vie par-delà le deuil... —, dont il ressort que la vie, eh bien, on essaie de la vivre au mieux, et que, comme le disent le vieil acteur et le réalisateur à la fin de Grass, "il n'y a rien de tel que le goût du soju, quand c'est l'automne et qu'il fait nuit". Sauf que ça, c'est le "point de vue" des hommes...

à suivre: Hotel by the River

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