mardi 30 novembre 2021

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L'Evénement  d'Audrey Diwan (2021).

L'Evénement le plus important maintenant que les femmes ont décroché la Lune...

Je ne suis pas grand fan du cinéma de Julia Ducournau, mais au moins il y a là un univers... Chez Audrey Diwan, on le cherche en vain tant son film, l'Evénement, s'inscrit dans le courant actuel du cinéma d'auteur sociologisant, qui consiste à choisir un thème porteur (ici l'avortement à une époque — 1963 — où il était encore illégal), qui fasse écho aux grandes préoccupations du moment (la cause des femmes) et d'en faire un film qui reproduise l'esthétique aujourd'hui dominante du cinéma d'auteur (la caméra portée, qui durant tout le film va suivre le personnage principal, de près et souvent de dos...). De sorte qu'à la singularité outrageusement marquée, mais indéniable, d'un film comme Titane, on passe, avec l'Evénement, au pur "produit d'époque", le film fait au bon moment, qui coche les "bonnes" cases: sociologique, politique, esthétique... De sorte, là encore, que si l'attribution de la Palme d'or à Ducournau a fait "événement", non parce que c'était la première femme à la recevoir sans partage, mais bien à cause du film primé, pour le moins clivant... l'attribution du Lion d'or à Diwan relève d'une démarche, elle, essentiellement politique, qui tient compte davantage du sujet traité (qui plus est par une femme) que de la mise en scène. Autant dire que l'Evénement vient surtout sceller le triomphe cette année des femmes au cinéma (pour ce qui est du moins des lauriers), qui les voit ainsi réaliser le doublé Cannes-Venise (comme il y a le doublé coupe-championnat au football — désolé pour la comparaison), une première. Si L'Evénement est ainsi appelé à faire date, c'est seulement associé à Titane, et pour les raisons susdites. Car pour le reste, c'est un film plutôt quelconque.

Audrey Diwan écrit, c'est son rôle. Et comme tout écrivain scénariste, elle lit aussi. Et elle a lu L'Evénement d'Annie Ernaux, auteure très en vogue en ce moment puisque déjà adaptée en 2021 par Danielle Arbid (Passion simple), réalisatrice franco-libanaise comme Audrey Diwan d'ailleurs. Mais si L'Evénement est en phase avec notre époque, comme l'est toute l'œuvre d'Annie Ernaux, ça ne va généralement pas plus loin. On choisit Ernaux pour ce que ses livres ont d'actuel, oubliant le projet (littéraire) derrière le sujet (un moment de la vie qui a fait événement — car tous les romans d'Ernaux pourraient s'appeler "L'événement"), avec pour première conséquence que le film de Diwan n'a rien d'ernausien. On serait prêt à dire tant mieux si à l'occasion de l'adaptation d'un "auteur" (confirmé) s'était révélé un autre "auteur" (en devenir). Mais non. De L'Evénement, Diwan a privilégié le côté "parcours du combattant" de l'héroïne, pour ce qui est de l'avortement clandestin (certainement l'événement le plus marquant de tous les événements qu'a vécus Ernaux — elle l'évoquait dès son premier roman) et des risques encourus (judiciaires, médicaux), soit la part la plus naturaliste, la plus poignante, forcément, mais aussi la plus édifiante, comme si finalement le film était une sorte de gros métacommentaire (le péché mignon d'Ernaux), qu'on aurait ainsi extirpé du roman. Pourquoi pas, me direz-vous? Oui pourquoi pas, mais alors: comment le filmer? La réponse est toute trouvée, c'est Ernaux elle-même qui la donne lorsqu'elle écrit que "le récit d'un avortement la plonge dans un saisissement sans images ni pensées, comme si les mots se changeaient instantanément en sensation violente". Plongée, saisissement, sensation violente... la forme sera celle de l'immersion. Avec un modèle possible pour guider tout ça. Vous souvenez-vous de Sunset de László Nemes: caméra collée à la nuque de l'héroïne, effet bokeh en veux-tu en voilà...?

Non pas qu'une nuque de femme ce n'est pas émouvant, il n'y a peut-être rien de plus émouvant (je me souviens avoir vu le même jour que Sunset l'exposition consacrée au peintre danois Hammershøi, avec tous ces "portraits" de femmes vues de dos, seules dans une pièce, et ce petit carré de lumière éclairant leur nuque, quand il ne se projette pas sur un mur — on pense au "petit pan de mur jaune" de Vermeer)... encore faut-il laisser au plan qui fixe ainsi la nuque d'une femme le temps nécessaire pour que quelque chose advienne. 

L'Evénement c'est pareil, en moins systématique (soyons juste). L'immersion en tant que pur effet de style, aujourd'hui à la mode (plus encore que les écrits d'Ernaux), avec ce que cela suppose d'ostentatoire, le procédé idéal, facile à l'emploi, qui tout de suite vous intronise auteur. Il ne s'agit pas de condamner le principe, ça donne un style qu'on aime ou qu'on n'aime pas, mais la façon dont c'est utilisé. Car l'immersion ici, c'est pour dire quoi? L'histoire d'un trauma. Plonger avec l'héroïne dans l'horreur que représentait pour une jeune fille au début des années 60 le fait de se retrouver enceinte sans l'avoir désiré, étant entendu que devenir mère (= femme au foyer) portait un coup fatal à tout "projet de vie" un tant soit peu ambitieux (dans le cas présent la littérature, qui passe par la réussite des études). Et ainsi, pour ne pas compromettre ce à quoi on aspire, être prête à tout, c'est-à-dire aller jusqu'au bout, par tous les moyens, ceux qui transgressent la Loi... Ce qui fait événement pour l'héroïne, c'est bien sûr la révélation de sa grossesse (l'événement comme rencontre avec le Réel, le Réel comme impossible) puis l'avortement lui-même (le Réel du corps). En choisissant de "suivre" (en caméra portée) son personnage, Diwan opte, on l'a vu, pour la facilité (l'épreuve que doit endurer l'héroïne). En aucun cas, elle ne rend compte de l'événement en tant que tel (comme le faisait Ida Lupino), ou alors si c'est le cas il y a comme un contresens, puisque ça donne l'impression que le personnage va au-devant de l'événement, ce qui est une aberration, un événement ne pouvant être par définition anticipé. C'est pourquoi d'ailleurs le livre d'Ernaux est une "réécriture du trauma". L'auteure ne nous plonge pas directement dans ce qu'elle a vécu. C'est à l'occasion, bien des années plus tard, d'un dépistage du VIH (sida), qu'elle se remémore (incomplètement) la période de son avortement, l'événement relevant dès lors de ce qui aura été. Cet aspect "futur antérieur", pourtant essentiel, du roman, Audrey Diwan l'a supprimé, se privant du coup de ce qui fait la force du récit. Ce n'est qu'à la fin qu'elle se dégage du parcours héroïque trop bien balisé qu'on a dû suivre (nous aussi) tout au long du film, quand la caméra se pose, qu'un axe est choisi et qu'on s'y tient: 3/4 dos dans la séquence de l'avortement avec Anna Mouglalis en faiseuse d'ange, puis le champ-contrechamp au moment de "l'expulsion" — la scène emprunte au cinéma d'horreur — et que nous fixe le regard implorant de l'héroïne. Reste que le plus important, en termes de fiction, est ce qui dans le roman ouvre la voie à la littérature. C'était ça aussi l'événement, la part la plus provocante du récit: l'avortement subi par l'héroïne comme passage obligé pour que l'écrivaine advienne; visée à laquelle le film ne saurait prétendre, faute de l'avoir envisagé dès le début, se contentant de conclure dans les règles, autant dire de manière la plus banale qui soit (rien à voir avec l'écriture plate d'Ernaux), le long et douloureux chemin de son héroïne.

2 commentaires:

  1. Si je résume votre pensée : Audrey Diwan aurait mieux fait de s'inspirer d'Ida Lupino que de Laszlo Nemes.

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