jeudi 30 mars 2023

Tout twee


The Field Mice:
Michael Hiscock, Annemari Davies, Mark Dobson,
Bobby Wratten et Harvey Williams (de g. à d.)

Ah! The Field Mice... le plus beau fleuron du label Sarah Records (1987-1995) qui fut en matière d'indie pop (on y trouve également St. Christopher, Another Sunny Day, Heavenly, East River Pipe...) l'équivalent anglais, en plus artisanal encore, du célèbre Postcard Records (1980-1981) d'Alan Horne, établi à Glasgow. Peu appréciés par la critique, qui leur reprochait une certaine fadeur, d'où le terme de twee ("cucul") pour désigner ce genre de musique — dans la réédition du Dictionnaire du rock de Michka Assayas, le groupe, initialement évoqué en quelques lignes dans la note consacrée à "Sarah (Disques)", n'existe même plus, la note en question ayant disparu —, The Field Mice: deux mulots (Bobby Wratten et Michael Hiscock), rapidement rejoints par trois autres qui, à l'image de leur maison de disques, ne juraient que par les singles, les maxis et les mini-albums (un seul LP, For Keeps, et une compilation: Coastal), faute de moyens mais aussi par esprit anticommercial... n'auront vécu que quatre ans, même si l'aventure continua avec Northern Picture Library puis Trembling Blue Stars, les deux autres projets de Bobby Wratten.

En 1991, Les Inrockuptibles (les vrais, le mensuel) rencontraient Michael Hiscock, c'était pour le numéro 32 (avec Leos Carax et son toutou en couverture). Pas si twee que ça...

En Angleterre, la tradition du blason est toujours vivace. C’est ainsi que The Field Mice est devenu emblème de la pop adolescente. Un mariage incongru de maladresse et de sens mélodique inné. Ces gamins, réputés discrets et timides, polémiquent pour défendre bec et ongles leur premier véritable album après trois années au service du single.

Une souris verte, qui courait dans l'herbe...

Nous avons commencé à jouer à deux il y a environ cinq ans. Bob et moi étions très fans de groupes comme Felt, New Order et Echo & The Bunnymen, ce genre de trucs new wave. Nous étions copains depuis l’âge de 15 ans, nous nous étions connus en nous échangeant des pirates de Joy Division pendant les récrés, au lycée (rires)... Nous étions les seuls à aimer ça, les autres types de notre école écoutaient tous Level 42. Ensuite, à 18 ou 19 ans, je me disais sans cesse: "Pourquoi pas Bob et moi?" Alors un jour, nous nous sommes jetés à l’eau en formant les Field Mice. C’est aussi simple que cela. Nous n’avions jamais joué auparavant, nous connaissions tout juste trois ou quatre accords à la guitare. Et puis, nous n’avions envie de rien d’autre, je ne voyais vraiment rien de valable à faire de ma vie. Rien, sauf les Field Mice.

Considériez-vous déjà la musique comme une activité sérieuse?

Nous la considérions comme un dérivatif intéressant à la vie que menaient nos anciens copains de classe, les plombiers, les assureurs... Mais c’est seulement lorsque Sarah Records nous a contactés que nous avons compris que les Field Mice allaient peut-être réussir à nous faire vivoter. Nous n’arrivions pas à le croire. Ensuite, tout est allé très vite. Nous avons sorti un deuxième 45t, puis un mini-album, puis un autre 45t. Et à chaque concert, nous étions émerveillés de voir venir toujours plus de gens. Nous avons gardé l’innocence de ceux qui s’étonnent qu’on s’intéresse à eux. Nous avons gardé notre enthousiasme, notre joie de vivre, notre naïveté. Chez nous, rien n’est calculé, ni la musique ni les fringues. Nous n’avons jamais eu d’ambition dévorante, notre seul but en démarrant était d’être aussi connus que Felt. Il nous reste encore du boulot (rires)... Si un jour nous enregistrons un disque aussi bon que le dernier Felt, nous serons tout à fait comblés. Nous aimerions faire des disques aussi réussis que ceux des groupes que nous chérissons, comme les Feelies, Miracle Legion ou American Music Club. Nous ne leur ressemblons pas musicalement, mais nous nous sentons proches d’eux, dans l’âme. Et nous souhaitons le rester. Mais notre ambition s’arrête là, nous ne sommes ni carriéristes ni anti-carriéristes. Nous avons conscience de nos limites, nous savons qu’avec un nom comme le nôtre, avec les fringues que nous portons, en étant sur un label comme le nôtre, notre avenir n’est pas celui de Blur. Mais nous nous amusons beaucoup, jouer dans les Field Mice n’est pas un job, ça reste une activité très amateur, même si nous aimerions parfois y consacrer davantage de temps. Ce serait génial de gagner suffisamment d’argent avec le groupe pour pouvoir répéter chaque jour et consacrer plus de temps à l’écriture. Les groupes "pros" ont d’énormes atouts, mais le plus dur, c’est d’accéder à leur statut. Le rêve suprême serait de vivre à la manière de Talk Talk, d’écrire des morceaux psychés sans avoir de comptes à rendre à personne. Ce Mark Hollis a beaucoup de chance. Andy Partridge, de XTC, est aussi un type cool.

Comment expliques-tu que les Field Mice n’aient pas encore accédé à ce statut professionnel dont vous parlez?

Notre label n’est pas assez gros pour supporter les coûts qu’une telle aventure entraînerait. Sarah Records ne peut pas nous salarier, ce n’est pas un label qui a été conçu pour cela. Le but de Matt et Clare a toujours été de découvrir de jeunes groupes et de leur faire enregistrer leurs premiers disques. Ils n’ont ni le temps ni l’argent nécessaire pour promouvoir un groupe comme nous. Concrètement, nous n’avons pas de manager parce que nous ne pouvons pas nous en payer un. Et puis, il y a certains sacrifices à faire si l’on veut faire carrière dans le rock. Il faut mettre sa photo sur les pochettes de disques, il faut porter certaines fringues, il faut renoncer à sa naïveté... Si tu n’entres pas dans le rang, tu es foutu. Je crois que ce manque de largeur d’esprit typiquement anglais vient du fait qu’on oblige les gamins à porter des uniformes à l’école. On t’apprend à être comme ton voisin. Même le mouvement punk, qui était pourtant censé engendrer une anarchie folle, a en fait abouti à un bien triste résultat: au bout de trois mois, tout le monde se ressemblait. Nous ne supportons pas ce genre d’idioties. Nous n’accordons aucune importance au look, à l’attitude. Pour nous, seule la musique compte.

Mais le public attend peut-être plus d’un groupe, les gens aiment connaître certains aspects de la vie des groupes dont ils achètent les disques.

Dans ce cas, nous ne leur donnerons rien de ce qu’ils attendent. Nous n’allons pas nous comporter comme Blur, à jouer les putes pour la presse, car dans un an, lorsque la mode aura tourné, ces quatre-là vont passer pour des idiots. OK, ils se seront acheté une voiture de sport rouge, ils se seront tapé plein de filles... Et après? Crois-moi, les gens les oublieront vite. Ces types se trouvent juste au bon endroit au bon moment, il n’y a pas de quoi être fier. Par contre, si un jour les Field Mice ont autant de succès que Blur, nous pourrons être fiers de nous, car nous aurons refusé toutes les compromissions. Nous faisons exactement ce que nous voulons, nous sommes libres. Pas Blur.

Le problème, c’est que Blur tient exactement le même discours que vous.

Je les ai rencontrés, ce sont des petits branleurs. Si j’avais le sentiment qu’ils étaient sincères, je le dirais. Mais je ne le crois vraiment pas. Nous ne sommes pas comme eux, nous ne sommes pas comme tous ces groupes tellement imbus d’eux-mêmes qu’ils ont le culot de dire à leur public: "Regardez-nous, habillez-vous comme nous, coupez-vous les cheveux comme nous..." Tous ces groupes, Slowdive, Chapterhouse, me donnent envie de vomir. Mais au fond, je m’en fiche pas mal, je me fous de connaître ce que les autres groupes sortent. La seule chose qui compte pour moi, c’est de savoir que les disques des Field Mice sont bons. Notre nouvel album a des défauts, mais je le trouve mille fois meilleur que n’importe quel disque de Chapterhouse. Notre but est d’enregistrer un album que les gens considéreront comme un classique dans quelques années, un disque que l’on pourra comparer au dernier Felt ou au deuxième album des Byrds. Ce sera peut-être notre prochain album, peut-être notre troisième, je ne sais pas. Mais nous y arriverons et nous en serons fiers.

Penses-tu que les Field Mice originaux, sous forme de duo, auraient pu produire cet album "classique"?

Je ne crois pas, car notre duo était très limité. Le format du groupe actuel devrait amener un niveau de maturité bien supérieur. A deux, nous ne nous sentions pas très forts. Nous nous sommes bien sûr améliorés au fur et à mesure, concert après concert, single après single, mais cette évolution s’est faite en public, ce qui n’était pas toujours facile. Nous nous sentons bien plus forts aujourd’hui, c’est évident, nous avons plus d’idées à cinq qu’à deux. Sur scène, nous sommes beaucoup plus confiants. Avant, nous étions assez misérables. Une basse, une guitare, une boîte à rythmes, quelle déprime! (rires)... Je n’arrive pas à croire que nous ayons pu le faire. Nous avions toujours envie de nous excuser entre les morceaux.

Vous avez tout de même écrit ce fameux 45t "Sensitive" à deux, pas à cinq.

C’est vrai et nous en sommes très fiers, mais ça s’arrête là. Le morceau a eu un certain succès en France comme en Angleterre. Nous aurions pu nous reposer sur nos lauriers, nous aurions pu écrire quinze autres "Sensitive". Mais nous avons gardé la tête froide. Nous ne voulions pas en rester à un bon morceau, nous voulions progresser en écrivant d’autres chansons, très différentes. Ça a donné Snowball.

En passant de deux à cinq, en partageant du coup votre création avec trois nouveaux membres, n’aviez-vous pas le sentiment de perdre quelque chose?

Peut-être, mais nous étions heureux de partager les Field Mice avec ces trois personnes-là. Je crois que nous avons effectué un choix judicieux au niveau du recrutement car même notre batteur est intelligent (rires)... Nous ne regrettons pas cette évolution, elle était tout à fait nécessaire pour le groupe.

Vous êtes-vous jamais considérés comme des membres de la famille Sarah?

En fait, nous n’avons pas exactement les mêmes racines que Matt et Clare, les fondateurs de Sarah. Eux sont issus de cette flopée de fanzines qui existaient en 84 et 85. Matt avait son propre fanzine, Are You Scared to Get Happy?, qui marchait bien à l’époque. Mais Bob et moi ne nous intéressions pas à cette presse, nous étions fans de musique, pas fans de fanzines. Cela explique peut-être ce fossé qui se creuse maintenant entre Sarah Records et nous. Les Field Mice ont évolué, pas le label. Bien sûr, lorsque nous avons commencé, nous nous sentions proches des autres groupes du label, les Sea Urchins, les Orchids. On pouvait peut-être parler d’un son Sarah. Mais avec le temps, nous avons pris nos distances... Le virage, pour nous, ce fut "Sensitive". Ensuite, le mini-album Snowball est sorti, nous éloignant encore davantage de ce son Sarah que nous réfutions de plus en plus.

N’est-ce pas un peu agaçant à la longue de constater que votre groupe est constamment associé à son label?

C’est très énervant, mais je suppose que c’est le prix à payer. Sans Sarah, nous ne serions pas là aujourd’hui, à répondre aux questions de journalistes français, nous en sommes bien conscients. Notre groupe doit beaucoup à son label. En cela, le label Sarah peut certainement être comparé à d’autres comme Factory ou Creation, qui ont autant de succès que leurs artistes. Nous partageons toujours les grands principes de Matt et Clare, comme l’importance de la qualité et le côté "good value for money" [bon rapport qualité prix]. Nous sommes tout à fait d’accord avec eux pour ce genre de trucs, mais nous voulons maintenant mener le groupe plus loin. Nous ne savons pas exactement où, mais plus loin. Or, Sarah ne peut pas et ne veut pas nous emmener plus loin. Nous sommes toujours très gênés de leur demander quelque chose, parce que nous savons qu’ils ne gagnent pas beaucoup d’argent avec le label, et qu’ils doivent s’occuper de nombreux groupes. Il faut toujours qu’on lutte pour obtenir quelque chose, c’est très embarrassant. C’est assez triste d’éprouver ce genre de gêne face à sa propre maison de disques. Etre sur Sarah est presque devenu un handicap pour nous.

On pourrait imaginer Sarah évoluant à la manière de Creation. Ne souhaitez-vous pas les pousser dans ce sens?

Ce serait peine perdue, il n’y a aucun espoir de les voir évoluer dans le bon sens. Il a fallu qu’on se batte pendant des heures pour obtenir que "Missing the moon" sorte en maxi. Nous n’avons même pas osé leur parler de CD single... C’est pourtant un droit fondamental pour un groupe que d’exiger un son optimum pour ses disques. Eux voulaient le sortir en 45t, alors que le morceau fait plus de six minutes. Tu imagines la qualité du résultat? Trois écoutes et le disque était bon à jeter.

On se dirige donc vers un divorce à l’amiable...

Malheureusement. Matt et Clare savent ce qu’ils veulent et nous aussi, soit exactement l’inverse. Je vois mal comment nous pourrions bosser ensemble très longtemps. Mais que cela soit clair: nous n’avons aucun contact avec qui que ce soit, aucune major ne nous a approchés, nous ne savons pas où nous allons. Nous savons juste que nous pouvons difficilement rester avec Sarah. Leur philosophie a toujours été de réaliser un profit minimum sur la vente des disques, afin que tout le monde y trouve son compte: l’acheteur d’une part, la maison de disques d’autre part. Au bout du compte, les seuls qui se fassent entuber sont les groupes. Nous ne pouvons plus accepter d’enregistrer des disques bouts de ficelle pour réduire les coûts de production. Notre nouvel album a coûté 30 000 F, celui de Slowdive en a coûté 700 000. Comment veux-tu comparer deux productions aux budgets si différents? Il ne te viendrait pas à l’idée de comparer une Ferrari et une Fiat Panda, en disant: "Eh, elle ne roule pas vite, ta Fiat!" Bien sûr que leur disque est mieux produit que le nôtre, eux ont eu l’opportunité de retoucher des détails qui ne leur plaisaient pas, nous pas. Je crois que Matt comprend tout ça, il sait que nous attendons davantage d’un label qu’une simple amitié. Vraiment, je serais très surpris si les Field Mice sortaient un disque de plus chez Sarah. C’est très triste, mais c’est une fatalité. Maintenant, j’espère que nous allons vite trouver un label indépendant un peu plus robuste. De toute façon, nous ne pourrons jamais signer sur une major, nous avons trop de principes sacrés pour faire ce genre de conneries. Les Wedding Present sont le seul groupe à avoir signé sur une major sans changer quoi que ce soit à leur attitude. David Gedge avait toujours dit qu’il refuserait les offres des majors, à moins que celles-ci n’acceptent six points fondamentaux, parmi lesquels une liberté artistique sans limite. Et RCA a accepté, donc Gedge a signé avec eux. Nous ne sommes pas terriblement optimistes. Tant de groupes se sont fait baiser par des majors: James, Microdisney, The Railway Children ou Hurrah, qui avaient tous enregistré d’excellents disques lorsqu’ils étaient sur des labels indépendants. Nous ne voulons pas finir comme eux, à enregistrer des disques sur mesure, selon la mode du jour.

Craignez-vous les attaques dont vous êtes l’objet?

Beaucoup, car nous sommes très susceptibles. Nous attaquer sur les Field Mice, c’est un peu comme attaquer quelqu’un sur sa religion, c’est toucher au sacré. Nous considérons ce groupe comme d’autres considèrent la politique ou le football, c’est une partie de notre vie. Mais nous sommes aussi très sensibles aux compliments (rires)... Un type vient de nous dire que notre musique était de l’electronic folk, je trouve ça assez bien senti. C’est probablement une des meilleures descriptions qui ait été faite de notre musique. On a aussi parlé d’un croisement entre New Order et les Byrds, ce que nous prenons pour un compliment.

Depuis peu, vous avez donné à votre musique une coloration "dance".

C’est vrai, mais là encore, il n’y a rien de réfléchi. Notre musique sort d’elle-même. On peut danser dessus? Tant mieux! Nous avons toujours été sensibles à la dance-music, nous en écoutons beaucoup chez nous. Il est tout à fait naturel que cela se reflète sur nos disques. Un album compte environ dix morceaux, tu ne trouves pas que ce serait un peu triste de faire dix ballades à la guitare sèche?

Best of: (par ordre alphabétique)

— Bleak, The Autumn Store Part Two (single), 1990
Canada, Skywriting, 1990
Clearer, Skywriting, 1990
Five Moments, For Keeps, 1991
Freezing Point, For Keeps, 1991
Indian Ocean, So Said Kay (EP), 1990
I Thought Wrong, 1990
It Isn't Forever, Skywriting, 1990
Let's Kiss and Make Up, Snowball, 1989
Letting Go, Snowball, 1989
Loveless Love (The Feelies cover), 1989
Other Galaxies, The Waaaaah! (Various), 1991
Quicksilver, So Said Kay (EP) 1990
— Sensitive, 1989
— Song Six, The Autumn Store Part Two (single), 1990
This Is Not Here, For Keeps, 1991
— Tilting at Windmills, For Keeps, 1991
The World to Me, The Autumn Store Part One (single), 1990

Bonus 1: John Peel session ("Anoint", "By Degrees", "Fresh Surroundings", "Sundial") diffusée à la BBC le 23 avril 1990.

Bonus 2: The Field Mice au Dome Tufnell Park (21 novembre 1991).

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