mercredi 31 août 2022

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Mes petites amoureuses de Jean Eustache (1974).

La "déclaration d'intention" écrite en 1971 par Jean Eustache (avec l'aide de Luc Moullet) pour son film Mes petites amoureuses qui, à l'origine, aurait dû être son premier long métrage mais ne sera réalisé que trois ans plus tard, après la Maman et la Putain.

"Parce qu'il se trouve, incidemment, que je suis né là et pas ailleurs, qu'il m'est arrivé ceci, et pas cela, l'action de Mes petites amoureuses est déterminée, inéluctable, nécessaire. C'est, me dira-t-on, donner à l'autobiographie une valeur suprême, incompatible avec cet art de masse que serait le cinéma. En fait, me reprochera-t-on de faire un film autobiographique, ou d'avoir eu une vie somme toute assez banale? Si j'avais été coupeur de têtes dans le Swaziland ou contrebandier au Cachemire, on ne m'aurait certes pas reproché d'avoir fait une autobiographie. Certains disent que l'art commence là où l'on quitte sa vie personnelle pour imaginer quelque chose d'autre. Mais c'est ce que font la plupart des gens au cinéma depuis cinquante ans. C'est usé. Et la seule façon de trouver quelque chose de neuf, c'est de puiser dans ce qui vous est proche. Un domaine peu défriché ou à peine. [...] Comme ce qui vous touche le plus, ce sont les périodes de mutation — le passage de l'adolescence, donc — et qu'il vous faut hélas des années entre le passage de l'adolescence et le premier long métrage, 1955 à 1972, ce sera en quelque sorte un film historique, sur un passé proche et révolu qui exige une reconstitution historique." (Luc Béraud, Au travail avec Eustache, 2017)

[04-09-22]

Eustache, de Pialat en Bresson.

Quand, en 1971, Jean Eustache envisage de tourner Mes petites amoureuses, ce qui à l'époque aurait donc constitué son premier long métrage, le film s'inscrit dans le prolongement de ses précédents courts, les Mauvaises Fréquentations et le Père Noël a les yeux bleus. Eustache imagine faire un film dans l'esprit de celui de Pialat, l'Enfance nue, sorti en 1969, qui était aussi le premier long métrage du réalisateur. Et quand trois ans plus tard le projet se concrétise, Pialat est toujours présent. Déjà à travers le titre, "Mes petites amoureuses", dont Luc Béraud rappelle qu'il renvoie au poème éponyme de Rimbaud (écrit à l'âge de 16 ans en 1871, soit un siècle exactement avant le scénario d'Eustache), avec ce passage: "Blancs de lunes particulières / Aux pialats ronds", dans lequel le pialat, en patois ardennais, désigne le trou du cul, aux dires mêmes (et amusés) d'Eustache, les blancs de lunes évoquant alors les fesses des petites amoureuses. Pialat donc, à qui Eustache demandera de jouer dans le film, un petit rôle, en l'occurence celui de l'ami peu avenant d'Henri, le réparateur de cycles, de même qu'il confiera le rôle de la grand-mère à Jacqueline Dufranne, l'inoubliable Maman Jeanne dans la Maison des bois.
Reste que lorsqu'on voit le film, on pense davantage à Bresson qu'à Pialat: le jeu "neutre" des acteurs non-professionnels, la démarche "raide" de Martin Loeb, les gros plans sur ses mains (baladeuses), la mise en scène épurée, le découpage tout en ellipses, etc. Ce n'est pas une surprise, Eustache était un grand admirateur de Bresson (la Maman et la Putain convoquait déjà le maître sur un mode profane). Il n'en demeure pas moins que le film, envisagé initialement comme pialatien, apparaît à l'arrivée bressonien. Où est passé Pialat? On met volontiers le côté un peu contraint du film (loin de Pialat pour le coup) sur le compte d'un tournage chaotique, marqué par les absences répétées d'Eustache, enfermé dans sa chambre, seul ou avec une fille, en tout cas jamais sans ses bouteilles de whisky — au point que dans le générique il fera ajouter, lucide: "conseiller technique: Mr. Jack Daniel —, ce qui sur ce plan le rapprochait d'un Nicholas Ray... Cet aspect qui, malgré la lumière du Midi, confère au film une touche sombre et inquiète, c'est aussi la douleur de la perte, celle de la propre grand-mère d'Eustache, décédée au début du tournage, perte inconsolable (le film lui est dédié) dont on peut penser qu'elle a fragilisé encore davantage un cinéaste déjà fragile, là où chez d'autres, plus résistants, faire un film permet au contraire de surmonter la douleur.

Mais il y a autre chose. Si Mes petites amoureuses dégage une tonalité moins lumineuse à mesure que le film avance, c'est d'abord que cette période du passage à l'adolescence, si "doux" soit-il car pas encore totalement conflictuel — objectivé ici par le passage, passé la demi-heure, de Pessac (où vivait Daniel/Eustache, chez sa grand-mère) à Narbonne (où il doit vivre dorénavant, chez sa mère) —, n'a pas été des plus heureux (Il y a quelque chose de modianesque dans la façon qu'a Eustache de rapporter les faits — cf. Un pedigree —, sans compter le personnage "distant" de la mère, joué par Ingrid Caven, qui par bien des côtés fait penser à la mère-actrice de Modiano.)... c'est surtout qu'entre 1971 et 1974, il s'est passé deux événements:
— le premier, ultra-confidentiel et, de fait, resté longtemps secret: le tournage de Numéro zéro, ce film qu'a réalisé Eustache sur sa grand-mère (Odette Robert), un entretien filmé en continu, deux heures durant, dans l'appartement de la rue Nollet, et qui, rétrospectivement, par le retour aux origines que représentait une telle entreprise, est considéré par le cinéaste comme son "vrai premier film", premier film qu'on peut voir également comme une version brute, pré-écrite, de Mes petites amoureuses (c'est à la même époque que le scénario du film est rédigé), et que la référence à l'Enfance nue, finalement, s'y devine assez clairement (rappelons que dans le film de Pialat, le petit François, enfant indocile et à fleur de peau, aimait profondément Mémère, la grand-mère qui l'avait recueilli), si bien que, trois ans plus tard, c'est peut-être moins au niveau de ce qu'il raconte (puisque c'est déjà fait) que dans la façon de le raconter (répliques donnant l'impression d'être récitées et autres maladresses voulues par Eustache), que Mes petites amoureuses se révèle pialatien, ce qui à première vue pouvait être interprété (à tort) comme du Bresson un peu gauche...
— le second, évidemment, c'est la Maman et la Putain qui a apporté à Eustache la renommée, ce que le cinéaste supporte de moins en moins, jusqu'à détester ce film auquel on le réduit systématiquement. De sorte que le suivant ne peut être qu'un anti-Maman et la Putain, un film qui, quelque part, contredise le "chef-d'œuvre", un film plus classique, plus apaisé (ce que permet la distance du temps, les souvenirs lointains), tout en sachant qu'il a été écrit avant et que, par conséquent, pour qu'il se démarque de la Maman... Eustache devra puiser encore plus profondément en lui, quitte à perdre toute énergie, comme s'il se vampirisait lui-même, pour accoucher d'un autre chef-d'œuvre, radicalement différent, mais chef-d'œuvre quand même, un chef-d'œuvre bis. Où il ne sera plus question de choisir entre Bresson et Pialat, puisque les deux sont là, le premier, bien visible, tel un totem, le second, plus discret, à l'image du rôle que tient Pialat dans le film, et surtout plus intime, comme une photo-souvenir... souvenir non plus de l'enfance, mais de celle qui l'a bercée, l'être aimé, plus que tout, et aujourd'hui disparu.

[05-09-22]

Post-scriptum.

"Jacques Rigaut, le poète surréaliste rédigeait ainsi sa fiche anthropométrique:
Nez : Nez
Œil : Œil
Bouche : Bouche
Barbe : Barbe
Teint : Teint
Il écrivait quelque temps avant de se tuer, à 30 ans, d'une balle au cœur: "Je vais vous dire une bonne chose, la perte de la personnalité, c'est la seule émotion qu'il me reste."
Ça peut se dire autrement: Jean Eustache, quelque temps avant de se tuer d'une balle au cœur, vit reclus chez lui, couché, souvent déprimé, devant la télé. Il téléphone à Maurice Pialat qu'il n'a pas vu depuis assez longtemps:
— Allô ! Maurice, salut, c'est Jean...
— Salut!
— Ecoute, je vais faire un film, et j'aimerais que tu joues le rôle de moi. ­
— Mon pauvre Jean, tu n'y penses pas! Je vis reclus chez moi, couché, déprimé, devant la télé!" (Jean-Jacques Schuhl, "Jean Eustache aimait le rien", Libération, 13 décembre 2006)

Jean Eustache: "sans suite, sans fin, sans rien". (en conclusion d'une déclaration d'intention, intitulée "(Sans) intention", pour un court-métrage qu'il n'a jamais réalisé)

samedi 27 août 2022

Who is the GOAT ?


Le match Fischer-Spassky, Reykjavik, 1972.

A l'heure où l'on célèbre les 50 ans du "match du siècle" entre Bobby Fischer et Boris Spassky, quand la guerre froide se jouait à Reykjavik sur un échiquier, avec pour enjeu le titre de champion du monde, match-événement, ultra médiatisé (une première), qui vit la victoire de l'Américain sur le Soviétique (une première là aussi)... à l'heure encore où les prétendants au titre que détient actuellement le Norvégien Magnus Carlsen viennent de s'affronter (tournoi remporté par le Russe Ian Nepomniachtchi qui donc défiera pour la seconde fois Carlsen, si toutefois celui-ci accepte, ce qui semble compromis, auquel cas c'est le Chinois Ding Liren qui lui sera opposé pour le titre)... oui eh bien, à l'heure de tout ça, une question: quel est le plus grand joueur de l'Histoire? Qui est le GOAT? — des échecs, hein, pas du tennis, ce qui nous change un peu... José Raúl Capablanca, quasi invincible dans les années 20? Bobby Fischer qui, lui, tenait Paul Morphy pour le plus grand de tous? Garry Kasparov, qui a succédé à Fischer au sommet du classement Elo? Ou Magnus Carlsen, qui à son tour a dépassé Kasparov? Impossible de répondre évidemment, d'autant que le classement Elo, apparu seulement dans les années 70, n'est qu'un indicateur, valable pour comparer des joueurs d'une même époque.

Cela dit, si on découpe l'Histoire en tranches, on peut avancer ce qui suit:
< 1900: 1. Morphy — 2. Steinitz — 3. Staunton
1900-1940: 1. Capablanca — 2. Alekhine — 3. Lasker et Rubinstein
1940-1970: 1. Fischer — 2. Botvinnik, Smyslov, Petrossian et Tal
1970-2000: 1. Kasparov — 2. Karpov — 3. Kortchnoï
2000-2020: 1. Carlsen — 2. Anand — 3. Kramnik

Et se risquer à un classement:
1. ex aequo
— Bobby Fischer (Etats-Unis), parce qu'il s'est battu, seul, contre l'armada soviétique, qu'il a donc réussi à vaincre
— Garry Kasparov (Russie), parce qu'il s'est battu lui aussi contre Moscou, mais également contre des superordinateurs, de plus en plus performants, qu'il a réussi à tenir en échec (sa défaite contre Deeper Blue est quand même liée à un bug informatique)
— Magnus Carlsen (Norvège), parce que c'est lui qui a le score Elo le plus élevé jamais atteint (2882), et que son style de jeu rappelle celui des logiciels d'échecs les plus puissants (Stockfish, AlphaZero), logiciels devenus aujourd'hui totalement injouables pour n'importe quel humain (leur score Elo avoisinerait les 3500 — sachant que 3600 serait le maximum, le classement de Dieu selon un spécialiste)
4. José Raúl Capablanca (Cuba)
5. Paul Morphy (Etats-Unis)
6. Anatoli Karpov (Russie)
7. Alexandre Alekhine (Russie)
8. Mikhaïl Botvinnik (Russie)
9. Wilhelm Steinitz (Autriche)
10. Viswanathan Anand (Inde)

A lire: Blockbuster sur 64 cases par Laurent Vergne.

jeudi 25 août 2022

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Sparkle Up, The High Llamas, 1996.

Sur la BO de I Went Down (Irish Crime), film peu connu de Paddy Breathnach (1997).

dimanche 21 août 2022

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Que la bête meure de Claude Chabrol (1969).

Sur quelques films vus/revus cet été:

Que la bête meure de Claude Chabrol.

Les Paul et les Charles.

"Je n'y vois pas d'abjection". Réponse de Jean Yanne à Claude Chabrol lorsque celui-ci lui a demandé si ça ne le gênait pas de jouer le rôle d'une ordure.

"Il y a beaucoup de Paul et de Charles dans mes films. Avec un vrai cahier des charges pour les uns et pour les autres. Par exemple, un Charles ne tuera jamais un Paul, il ne peut pas, à aucun moment. En revanche, un Paul peut très bien tuer un Charles. Ça s'est vu. Je n'appellerais jamais Charles un personnage dont on se demande s'il va en tuer un autre ou pas. Parce que, s'il s'appelle Charles, il n'y a plus de suspense, personne ne peut penser une seule seconde qu'il va en tuer un autre. Alors qu'en l'appelant Paul, tout reste ouvert..." (Claude Chabrol, Pensées, répliques et anecdotes)

Et dans Que la bête meure? Il y a du suspense... on se demande tout au long du film si Charles (Michel Duchaussoy) va tuer Paul (Jean Yanne). Est-ce l'exception qui confirme la règle ou faut-il aller plus loin, creuser un peu plus, pour se rendre compte que, en effet, Charles ne pouvait pas tuer Paul (lequel en revanche pouvait tuer Charles à tout moment, à partir du moment où il avait découvert son journal).
Si Charles ne peut tuer Paul, c'est peut-être qu'un autre peut le faire à sa place. D'où la question: l'autre qui tue Paul, meurtre dont d'ailleurs s'accuse Charles, le fait-il sous l'influence de ce dernier? Non, Charles ne peut tuer Paul même indirectement, par l'intermédiaire d'un autre. Car si Paul doit mourir, c'est pour ce qu'il a fait et non pour ce qu'il est. Or le personnage se révèle tellement haïssable que pour Charles l'envie de le tuer devient beaucoup plus complexe. Comment désirer la mort de quelqu'un sans qu'intervienne le fait que ce quelqu'un est, en plus, un être parfaitement abject. Qui vais-je tuer si j'exécute mon plan? D'abord, bien sûr, le meurtrier de mon fils, que j'estime être en droit de tuer, mais aussi l'ordure qui tyrannise sa famille, et que, là par contre, je n'ai pas de raison (personnelle) de tuer. A mesure que le film avance et que Charles découvre qui est Paul, l'envie de tuer, bien que toujours là, violente, se heurte à une forme d'impuissance. La haine contre celui qui a tué son enfant évolue... elle devient une haine plus générale, contre tout ce que représente Paul. Le sentiment de dégoût se mêle au désir de vengeance. Et on ne tue pas par dégoût. C'est l'ignominie rencontrée chez Paul qui paradoxalement fait que Charles ne peut le tuer.
On peut aller encore plus loin. D'autant que chez Chabrol, ce n'est jamais si simple — c'est son côté langien. Si Charles ne peut tuer, c'est aussi parce que se venger et se faire justice, ce n'est pas tout à fait pareil. La vengeance, au sens strict, celui auquel, on l'imagine, se réfère Charles, c'est la loi du talion. Elle suppose une totale réciprocité, alors que "tuer celui qui a tué" entre davantage dans le cadre de la sanction. La vraie vengeance serait de faire subir à l'autre exactement ce qu'il vous a fait subir. Et donc, puisque Paul a tué le fils de Charles, pour Charles, tuer le fils de Paul, ce qui, évidemment, est impossible. D'abord parce que, on l'a vu, Charles est incapable de tuer quiconque, encore moins un innocent, mais aussi parce que, si cela arrivait (supposition purement théorique), la douleur éprouvée par Paul, si tant est qu'il y en ait une, vu la dégueulasserie du personnage, ne saurait être égale à celle de Charles, qu'elle ne serait donc pas réciproque. Là encore, c'est la personnalité de Paul qui conditionne l'acte. Charles ne pouvait tuer Paul, simplement parce que, qu'il s'agisse de se venger ou de se faire justice, l'acte n'aurait jamais été à la mesure de ce qu'avait commis Paul. Et ça c'était écrit depuis le début. Dans le cahier des charges...

La Nuit du 12 de Dominik Moll (2022).

Bon, le titre n'est pas terrible, La Nuit du 12, ça fait très années 40, vous savez... Lacombe, Clouzot, ces films adaptés de S.A. Steeman (1)... enfin bref, si Moll et Marchand ne se sont pas foulés pour le titre (écho à tous ces rapports de police qu'on rédige dans les bureaux), le film, lui, est quand même remarquable. D’une certaine façon, cette histoire de meurtre non élucidé, vu du côté de la PJ et de son quotidien, c’est un peu du Lynch, genre "Qui a tué Clara Royer?" mais à l’envers, ou plutôt à l’endroit, c'est-à-dire côté "straight". Sans folie donc, mais qui tient vraiment la route, en termes d'écriture, mené de surcroît par un excellent Bastien Bouillon (et sa bouille à la Yves Renier), hanté qu'il est par l'horreur du crime... Avec cette question, centrale, obsédante, qui dépasse celle plus technique des flics quant à l'identité du meurtrier, recherché parmi tous les ex de la victime, décrite, elle, comme "pas compliquée" avec les mecs: pourquoi? Oui pourquoi on a tué Clara? La réponse nous cueille au beau milieu du film, balancée par Nanie sa meilleure amie... On l'a tuée, tout simplement parce que c'était une fille. Terrifiant.

(1) Je ne croyais pas si bien dire, je viens de découvrir que Steeman a aussi écrit un polar intitulé, je vous le donne en mille... La Nuit du 12 au 13!

Two Lovers de James Gray (2008).

Les corps conducteurs.

Qu'est-ce qui fait la beauté de Two Lovers? Qu'est-ce qui fait que ce film de James Gray me touche à ce point? C’est assez mystérieux, mais je crois que cela tient d’abord aux trois femmes du film: la belle voisine, insensée et fragile, sur laquelle a flashé Joaquin Phoenix mais qui n’est qu’illusion; la mère, douce et inquiète, qui veille sur lui; la future épouse, tendre et posée, qu’on ne voit quasiment pas et qui pourtant est bien là. Trois femmes pour faire oublier la quatrième, celle qui a disparu et dont le souvenir hante le héros.
Quelque chose relie toutes ces femmes, une circulation d'affects, comme un flux d’amour, qui loin de découper le film en scènes d'anthologie, sous haute tension, crée au contraire une charge émotionnelle continue, plus ou moins forte selon les scènes, mais toujours là, potentiellement là, traversant le film, l’éclairant de l’intérieur, à la faveur d’un geste (Gwyneth Paltrow), d’un regard (Isabella Rossellini), d’une expression (Vinessa Shaw), établissant pour le coup, via le héros à qui tous ces moments d’attention et de grâce sont destinés, une sorte de feeling avec le spectateur.
C’est ainsi que je ressens le film. La sensation (mot faible en français) lorsqu’elle vient de l’acteur et de ce qu’il raconte, en marge du récit, dans sa façon d’occuper l’espace (sa présence) et de vivre son personnage (rien à voir évidemment avec la performance), tous ces petits bonheurs fictionnels qui, émotionnellement parlant, sont comparables à ceux qu'on éprouve lorsqu'on écoute une chanson napolitaine. C'est d'une nudité bouleversante.

The Brown Bunny de Vincent Gallo (2003).

Point ligne plan.

La première fois que j'ai vu le film, c’était lors de sa sortie il y a presque vingt ans. Puis j’y ai repensé à chaque fois que j'écoutais la bande originale composée en partie par John Frusciante, l'ancien guitariste des Red Hot Chili Peppers, mais dont les cinq titres (sublimes) ne sont présents que sur l'album — Gallo ne conservant dans son film que la musique additionnelle (elle aussi sublime), de "Tears of Dolphy" de Ted Curson à "Smooth" de Francesco Accardo en passant par "Come Wander with Me" de Jeff Alexander et interprété par Bonnie Beecher, "Beautiful" de Gordon Lightfoot et "Milk and Honey" de Jackson C. Frank. Pourquoi ont-ils disparu ces morceaux? Frusciante dit lui-même que sa musique et le film étaient pareils à des jumeaux. Et c'est vrai que la ligne mélodique de ses chansons épouse exactement celle, douloureuse et fragile, du film. Reste que les cinq titres manquants, qui font de la Fender de Frusciante le pendant de la Honda 250 de Gallo, elle-même cachée une bonne partie du film à l'intérieur du van, participent de cette impression d'étrangeté véhiculée par The Brown Bunny, une étrangeté qui tient d'abord au mouvement du film, avançant tout droit vers sa résolution finale, son "pipe-show" turgescent et son flash-back explicatif, mais aussi de tout ce qu'a retiré Gallo du film après sa présentation cannoise. Bon, je ne connais pas la version qui avait été montrée à Cannes en 2003, mais la nouvelle, amputée de presque une demi-heure, soit un quart du film, serait celle voulue par Gallo — et pas, bien sûr, pour faire plaisir au public cannois qui l'avait copieusement sifflée, ni au critique Roger Ebert qui, lui, l'avait qualifiée de pire film jamais vu à Cannes, ce qui par la suite avait valu une belle bordée d'injures entre les deux hommes.
Or, de tout ce qui a été coupé, le plus important est certainement la fin de la scène dans le salar de Bonneville, où l'on voit Gallo, sur sa moto, flottant entre le bleu du ciel et le blanc des salt flats, et disparaître à l'horizon. Dans la première version, on le voyait ensuite revenir à son point de départ... Là non, ce qui crée une trouée dans le tissu du film, d'autant que cette scène se situe exactement au milieu et qu'un tel "point de non-retour" ne peut qu'éclairer différemment la seconde partie. Jusque-là, on avait affaire à un road-movie somme toute classique dans son déroulement minimaliste, ponctué de rencontres éphémères avec des inconnues aux noms de fleurs, comme celui de l'être aimé et à jamais perdu (Daisy). Et la sortie à moto sur le speedway s'inscrivait dans cette succession de petits faits insignifiants, soit une simple parenthèse dans l'itinéraire du film (la traversée Est-Ouest des Etats-Unis), le temps de se faire plaisir. Sauf qu'en supprimant le plan du retour, Gallo modifie la donne...
D'abord au niveau de la forme. Par cette coupe, le cinéaste renforce encore plus la sensation d'aplat que dégage la séquence. La profondeur de champ est comme définitivement abolie. Le personnage s'efface progressivement, jusqu'à devenir un point minuscule où s'annule, via le flou de l'image, toute perspective. Exit la vision albertienne, on nage en pleine abstraction, et pas n'importe laquelle: la colorfield painting, de Rothko et B. Newman, avec ses bandes d'aplats monochromes (ici bleus et blancs). Plus encore: Gallo élimine le changement d'axe qu'aurait impliqué le retour du personnage et prolonge ainsi tous ces plans où il apparaît de dos, silhouette hirsute envahissant une partie de l'écran, qu'il soit au volant de sa camionnette ou en train d'embrasser une femme, ce qui accrédite l'idée d'un road-movie filmé comme une fuite en avant, jusqu'aux retrouvailles avec Chloë Sevigny où cette fois Gallo est vu de face, et pour cause (la modernité de Gallo passe par une utilisation assez désinvolte du champ/contrechamp).
Mais là n'est pas l'essentiel. Ce qui fait la grandeur du film c'est sa temporalité. The Brown Bunny est un film de l'inconsolation et comme tout grand film de ce type, trouve sa force dans des questions moins de surface que temporelles (pensons à Vertigo, film matriciel s'il en est, et à la superbe scène du séquoia, l'une des plus belles du film). Je m'explique. En ne nous montrant pas le personnage revenir de sa virée dans le désert, Gallo crée une fausse fin, en plein milieu du film, qui rend la seconde partie plus indécise, quant à l'enchaînement des faits, et à leur durée, d'autant que la séquence se trouve raccordée brutalement avec le plan du van avançant vers nous, en lieu et place de la moto. Et si c'était vraiment la fin? Je parlais plus haut des femmes rencontrées qui portent toutes des noms de fleurs: Violet, Lilly puis Rose, en attendant Daisy. Mais qui évoquent aussi des couleurs (Daisy se nomme Lemon, à la fois marguerite et citron) — ce qui renvoie peut-être aux pull-overs de couleurs différentes qu'arborait Warren Oates dans Two-Lane Blacktop de Monte Hellman, un film auquel celui de Gallo fait davantage penser qu'au Gerry de Gus Van Sant, mais surtout identifie le personnage de Daisy à la Honda jaune de Gallo, et pour le coup le van noir à un fourgon mortuaire. Dès lors, comment ne pas voir la séquence du désert comme une sorte de cérémonie funèbre, à la fois moderne et romantique, autant dire ultra mélancolique, donc sans retour possible. The Brown Bunny ne serait rien d'autre qu'une version moderne du mythe d'Ophélie. Toute la seconde partie, au statut temporel incertain (puisque arrivant après la fin), témoigne de cette ophélisation, ce que confirmerait la sulfureuse scène finale puisque le personnage de Daisy y apparaît tel un fantôme (elle est bien morte) qui pourtant "existe" (c'est une hallucination, donc bien réelle pour celui qui en est la proie). Un peu vampire aussi, dans la mesure où les vampires la nuit...

Nope de Jordan Peele (2022).

Le film est sympa mais ne justifie pas à mes yeux cet accueil dithyrambique que lui réserve la critique... Disons déjà qu'il présente les mêmes défauts que les premiers Peele (Get Out, Us), à savoir une mise en place du récit beaucoup trop longue et, à l'autre bout, un dénouement qui lui aussi s'éternise, sans raison valable, surtout qui va en se délitant, à l'image des skydancers, ces personnages en forme de tubes qui, une fois gonflés, s'agitent dans tous les sens, comme si Peele ne savait pas trop comment finir son film, partagé entre nécessité et envie: d'un côté, respecter les règles du "bon récit", celles qui permettent de boucler la boucle, en refermant consciencieusement toutes les portes qu'on a ouvertes, à commencer par celle qui ouvre le film — le sitcom et le carnage provoqué par le chimpanzé — mais dont on ne saura rien finalement ou si peu; de l'autre, se faire plaisir, avec un finale plus éclaté, plus évasif aussi, pour ce qui est du sort du héros, de son cheval... et de la "créature", une sorte de baudruche qui tient tant que Peele arrive à insuffler du suspense, mais finit par se dégonfler quand à la fin la pression se relâche, donnant alors l'impression d'un grand "pschitt" (au point de se demander si une suite n'est pas envisagée, un Nope n°2).
Le film souffre ainsi d'un gros problème de rythme, avançant de façon plan-plan, ce qui est franchement gênant vu le genre abordé, sauf à imaginer — c'est le côté amusant du film — que ce rythme est raccord avec l'aspect indolent du personnage principal. Pour le reste, c'est plutôt l'inverse, une manière assez lourde, très appuyée, de faire passer le message (plus "meta" tu meurs), qui voit par exemple l'anecdote concernant le cavalier dans le protofilm de Muybridge sur le mouvement (Animal Locomotion) — le fait qu'il s'agissait d'un Noir, ce que l'Histoire avait oublié —, rappelée deux fois durant le film (voire trois si on tient compte de l'épigraphe), de même que l'insistance chez Peele pour faire correspondre la dimension "minoritaire" de son film, du point de vue ethnique, mais aussi éthologique (toutes ces minorités qu'on exploite à des fins scientifiques et/ou commerciales depuis plus d'un siècle et l'essor du capitalisme) avec le cinéma des origines, pour son côté forain (la foire, là où on vient voir le monstre — le cinéma est originairement un art de la monstration), période que Peele surligne par tout un ensemble de gadgets (de la pellicule argentique au vieux boîtier à manivelle), et — last but not least — ce qui constitue le noyau (biographique, cinéphilique, cf. ses premiers films) de l'auteur: les seventies, via le polaroid, seule façon de "dompter" l'alien, du moins son image qui, ainsi fixée, serait "Oprah-compatible". Tout ça fait de Nope un film certes distrayant, fourmillant d'idées (la plus belle: l'idée — à vrai dire plus amérindienne qu'afro-américaine — du nuage immobile, toujours fixe par rapport aux autres) mais sans qu'aucune ne s'impose vraiment, qui puisse conférer au film une ligne narrative forte, comme c'était le cas dans Us avec le "peuple des tunnels"... En résumé (et pour le dire autrement), un beau film-baudruche, métaphore auteuriste (méta-fort) du cinéma des premiers temps — dans une version "color people" — que Peele célèbre de façon redondante, depuis l'exergue (Muybridge, la chrono-photographie) jusqu'au Barnum final (le cinéma forain), de sorte que Nope finalement peut se voir, à l'image du monstre, comme une bonne grosse pelloche, avec sa couche de gélatine, susceptible de s'enflammer à tout moment, et ainsi tout faire exploser, mais aussi de résister longtemps à l'épreuve du temps — au contraire du numérique, ha ha —, ce qui fait qu'il y aura peut-être une suite... Bref, au niveau discours, l'équivalent de ce qu'est déjà le film au niveau format (du 65mm IMAX argentique): massif et un peu toc. Mastoc.

Wind Across the Everglades / La Forêt interdite de Nicholas Ray (1958).

La ligne d'ombre.

C'est quoi cette fin? La mort de Burl Ives, mordu par un serpent et, alors qu’il agonise, "regardant" pour la première fois dans le ciel les oiseaux qu’il avait chassés toute sa vie. Fin magnifique mais aussi très troublante lorsqu’on sait que ce n’est pas Nick Ray (qui avait dû abandonner le film pour des raisons, disons... "médicales") mais Budd Schulberg, le scénariste, qui l’a tournée, à la va-vite, après avoir réécrit la scène (au grand dam de Ray d'ailleurs — cf. Bernard Eisenschitz, Roman américain: les vies de Nicholas Ray). Et si le secret de ce finale proprement halluciné — qui voit Christopher Plummer, debout sur son embarcation, poursuivre lentement son chemin à travers les marais (il est censé en sortir, une fois atteint le grand cyprès, mais le film ne le montre pas), laissant son compagnon d’infortune mourir seul au milieu de la mangrove, ainsi qu’il le désirait — et si le secret, donc, résidait justement dans son "absence de mise en scène", laissant les acteurs livrés à eux-mêmes, l’un perdu, l’autre ailleurs, comme si l’effacement de l’auteur parachevait un long processus de décomposition (d’autodestruction?), déjà pressenti dans l'interminable scène de beuverie qui, loin de faire seulement tituber le film, le condamnait à disparaître dans un abîme sans fond... Pour le dire autrement: cette disparition n’est-elle pas la "matérialisation" de ce qu’un film laisse habituellement dans l’ombre, sa part secrète et donc inexpliquée, qui existerait en-deçà du récit, mais qui là, de façon sidérante, se donnerait soudainement à voir, à la manière des romans de Joseph Conrad. Une sorte de lyrisme à l’état brut.

The Reluctant Debutante 
Qu'est-ce que maman comprend à l'amour de Vincente Minelli (1958).

Brindezingue.

Un régal. Minnelli oppose aux corps guindés, droits comme des piquets, des jeunes Anglais de la haute société — une jeune fille, du même monde mais qui a été élevée en Amérique, est lancée dans les fameux "bals des débutantes" où elle doit affronter les assauts d’un horse guard à la conversation aussi passionnante que celle d'un "poteau indicateur" — les corps agités, à défaut d’être souples, des parents de l'héroïne (le père, Rex Harrison, toujours un verre à la main, et la belle-mère, Kay Kendall, toujours pendue au téléphone), courant à droite et à gauche pour s’assurer que leur fille n’est pas partie avec le batteur de l’orchestre (présenté comme un effroyable tombeur, en fait un parfait gentleman fasciné par les danses africaines) mais incapables, au moment fatidique, de l’en empêcher car stoppés net dans leur élan par le protocolaire "God save the queen" (séquence hilarante), traînant à quatre pattes pour mieux écouter aux portes, multipliant jusqu’à l’épuisement les entrées pour ne pas laisser la demoiselle seule avec son prince charmant... Bref, on imaginait une délicieuse comédie sur les mœurs de la society londonienne et on découvre un drôle de ballet complètement brindezingue. Minnelli n’est jamais là où on l’attend.

[22-08-22]

Micheline Presle a aujourd'hui 100 ans. Pour fêter ça, je republie (c'était sur l'ancien blog) la critique par Hervé Le Roux du film de Gérard Frot-Coutaz, Beau temps mais orageux en fin de journée (1986), produit par Paul Vecchiali:

Plus "vrai" que nature.

A mal voir Beau temps..., on pourrait se croire dans un téléfilm, ou à "Au théâtre ce soir". Prenons deux scènes du film. Celle du petit déjeuner: un vieux couple (Claude Piéplu et Micheline Presle) se disputent devant un bol de chicorée. Celle du salon: le même couple, leur fils (Xavier Deluc) et sa petite amie (Tonie Marshall), embarqués dans les petites querelles qui constituent l'ordinaire des après-déjeuners familiaux. Deux situations, vues et revues mille fois, et qui constituent la trame habituelle d'un navet boulevardier du samedi soir. La comparaison s'arrête là: aux situations. Car le téléfilm comme la pièce filmée portent la marque indélébile de leur destin télévisuel. Ils ont la force centripète de la petite image: il y a celui ou celle qui parle et, autour (quand la logique centripète n'est pas poussée à son paroxysme: le champ/contre-champ ou, mieux encore, le "zoom qui tue" cher aux novelas brésiliennes ou aux feuilletons cheap, genre Santa Barbara), un décor qui est là pour meubler et les autres acteurs qui attendent leur tour (de parole). Beau temps..., lui, est un film de cinéma. Il n'a du téléfilm ou de la pièce filmée que le tronc commun, emprunté au théâtre, de la frontalité. Pour le reste, c'est un film pour le grand écran, un film où l'on peut entrer dans l'image. Si l'on reprend la scène du salon évoquée plus haut, quand Micheline Presle parle, les autres acteurs ne sont pas là en stand by. Ils jouent en silence. A "Au théâtre ce soir", les autres acteurs ne jouent pas. Ou alors, ils font semblant. Ou alors, ils jouent pour les spectateurs. Pas pour les téléspectateurs: à quoi bon? L'image est trop petite petite pour que le téléspectateur puisse la fragmenter, ne regarder que Piéplu quand c'est Presle qui parle. Il faut que le réalisateur la fragmente pour lui, lui impose son gros plan, son détail. Dans la scène du salon, regardons donc Piéplu. Pourquoi lui? Parce que la télévision l'a souvent réduit à l'image de sa voix (la fameuse voix "Shadock"). Là, on lui trouve, silencieux, un poids, une densité, une lourdeur, bref un vrai corps.
Beau temps... incite à de telles digressions de l'œil. C'est un film centrifuge. A peine s'est-on installé dans le décor, ce fameux intérieur "pyjama-robe de chambre" qu'on prend parfois un peu vite pour preuve d'une nature télévisuelle, que l'on retrouve Micheline Presle en peignoir dans la rue, et bientôt sur le marché de Belleville, à la poursuite de son mari parti faire des courses. Le film est parcouru de ces lignes de fuite, comme ce poulet acheté pour le déjeuner familial, et dont la trajectoire, de la boucherie Halal au chat du voisin, épouse la trajectoire du film. Ligne de fuite dans la scénographie: c'est l'envie (assez vecchialienne) de toujours porter l'intérieur, la scène (inscrite comme telle: voir le décor "faux-rustique" de la cuisine) vers l'extérieur (comme lorsque Piéplu découpe le poulet dans la cuisine et aperçoit, en levant les yeux, Micheline Presle en train d'enjamber la balustrade du balcon). Lignes de fuite dans le dialogue: c'est la manière qu'a Micheline Presle de s'emparer de chaque mot pour reprendre la direction de la conversation. Cette volonté, sur une trame minimaliste, de faire fuser le scénario, les dialogues, la scénographie, rappelle, loin du programme télévisuel, la grande comédie américaine, dont le petit théâtre de la domesticité (la famille, le couple, où chacun est déjà et toujours en représentation), constituait un des terrains de prédilection.
Le cinéma n'en finit plus de se reposer la question du réel, hésitant entre sa négation pure et simple (l'univers du clip et de la pub) et son calquage malhabile (le télévisuel vériste). Le choix de Beau temps... c'est de revendiquer son hyperreprésentation. Théâtrale: en ajoutant la théâtralité des acteurs et de la mise en scène à celle des personnages et de leur situation. Picturale: par une volonté d'hyperréalisme qu'on retrouve dans les inserts du générique et qui est d'ailleurs clairement explicitée dans le film (les parents suivent des cours de dessin et ceux de Micheline Presle indiquent clairement quelle est son Ecole). C'est la parallaxe au réel induite par cette hyperreprésentation qui fait le charme du film et qui lui permet d'atteindre de vrais moments de grâce (je pense surtout à la scène du balcon, à cette image de la famille réunie, du bonheur familial qui, littéralement, s'en-chante). Et la clé de Beau temps... tient peut-être dans la remarque de Micheline Presle à Tonie Marshall, quand elle lui offre une de ses œuvres, et qu'elle lui précise que ces poireaux, peints à la maison, ont fini le lendemain à la vinaigrette. C'est un peu ça, l'image du film: des poireaux si "vrais" qu'ils ont déjà le goût de la vinaigrette. (Cahiers du cinéma n°387, septembre 1986)

Bonus: le témoignage de Paul Vecchiali:

Film jumeau de Rosa, tourné en même temps, Beau temps est une réussite qui doit infiniment au talent conjugué de Micheline Presle et Claude Piéplu. Avec une finesse étonnante, ils n'expliquent jamais les terribles secrets de leurs personnages. J'étais donc très bousculés avec ces deux films concomitants. Une nuit, Gérard me réveille, surexcité! "Il me faut une chanson pour mercredi!" Nous étions vendredi; Je l'envoie aux pelotes. Une heure après, je rallume ma lampe de chevet, écrit à toute allure un poème que je dépose dans la boîte vocale de Roland Vincent, alors aux USA. Une de ses amies vient à Paris le lendemain, porteuse de la musique. Et le mercredi, Micheline et Claude chantaient "Tes visages" dans le film. C'était ça, Diagonale. A la première projection du film dans une salle privée de la rue Washington, tout le monde était au rendez-vous. Je me souviens de l'émotion de Biette: elle se lisait seulement dans ses yeux...

[31-08-22]

Kinuyo Tanaka.

La Princesse errante de Kinuyo Tanaka (1960).

De tous les films vus cet été (je parle des nouveaux et des inédits), les plus beaux sont sans conteste ceux de Kinuyo Tanaka. Après Maternité éternelle, son "kessaku" (masterpiece), vu lui au printemps, il me restait les cinq autres: Lettre d'amourLa lune s'est levéeLa Princesse erranteLa Nuit des femmes et Mademoiselle Ogin... C'est fait et c'est magnifique. S'il est facile de pointer les correspondances entre tous ces films et ceux des grands maîtres avec lesquels Tanaka a tourné en tant qu'actrice — de Shimizu à Mizoguchi en passant par Ozu et Naruse — au niveau des thèmes abordés, des titres également (La Nuit des femmes et Mademoiselle Ogin font directement écho à Femmes de la nuit et Miss Oyu de Mizoguchi), ce qui frappe avant tout c'est l'étonnant parallèle entre la carrière de Tanaka et celle d'Ida Lupino, leur trajectoire respective (de l'actrice à la réalisatrice) et plus encore la façon de traiter leurs sujets, le regard qu'elles y posent (La Nuit des femmes est aussi un film "lupinien"). La différence se situerait du côté esthétique, beaucoup plus marqué chez Tanaka, qui culmine dans La Princesse errante, biopic absolument sublime (et ce dès l'ouverture puis le générique) sur la vie de Hiro Saga (Ryuko dans le film), l'épouse du prince Pujie (Futetsu dans le film), le frère de Puyi (bah oui, "le dernier empereur"), où Tanaka déjoue en permanence les pièges de l'académisme (cf. la séquence de la fuite dans les montagnes, ce réalisme que la cinéaste transcende par la picturalité de ses plans  ah la petite tache rouge que représente l'enfant de Ryuko dans le paysage). Mais de tout ça je reparlerai...

The River's Edge d'Allan Dwan (1957).

Le secret.

A propos de Dwan, on a souvent parlé de secret... "on" c’est-à-dire Biette et Daney... le secret de fabrication (Biette), secret perdu car non transmissible, comme chez Tourneur... celui aussi qui touche à l’intimité des êtres (Daney), qui fait que chaque film de Dwan serait "l’aventure d’un secret et de sa disparition"... l’intimité, parce que cette aventure, cette histoire, est aussi "celle de l’amitié comme secret, amitié d’un homme pour un autre, d’une femme pour une autre (les deux rouquines), amitié de l’homme pour ce qui l’entoure, pour le paysage où il est plongé". Revoyant The River’s Edge, et me rappelant vaguement ce qu’avaient écrit Biette et Daney (j’ai relu leurs textes depuis), je me disais qu’en effet il y avait du secret dans ce film (dans le découpage, dans l’utilisation des décors), qu’il y avait de l’amitié aussi... oui mais où?
Le film met en scène un triangle amoureux, deux hommes et une femme, deux hommes pour une femme, encore une rouquine, mais seule cette fois, de sorte que l’amitié ici serait entre la femme (Debra Paget) et celui qui en est follement amoureux (Anthony Quinn), jusqu’à tout sacrifier, mais qu’elle n’a suivi que pour oublier son passé, étant entendu qu’avec l’autre (Ray Milland) qui, lui, l’avait séduite puis abandonnée (comme on dit), il ne saurait y avoir d’amitié, plutôt du désir, un désir subitement réveillé... pour mieux s'évanouir.
Sauf que non. Debra Paget est plutôt fade (ce n'est pas une vraie rousse), juste bonne à tuer les serpents, comme plus tard à les charmer (chez Fritz Lang). Quelque chose ne fonctionne pas dans sa relation avec les deux hommes, au contraire de ce qui se passe entre Quinn et Milland. Entre ces deux-là l'inimitié est totale, chacun rêve de tuer l’autre et d’ailleurs a l’occasion de le faire, à la fin, mais curieusement ne le fait pas. D'abord quand Quinn se retrouve bêtement coincé sous un bloc de pierre, alors qu’il maîtrisait la situation, et que Milland l’abandonne, puis que s’offre à celui-ci, imposé par Quinn, le choix entre deux routes, celle qui lui permettrait de gagner la frontière, et donc d’échapper à la police, et celle qui lui permettrait de gagner le village, et ainsi d’alerter les secours (ce que Debra Paget, restée avec Quinn, aurait pu faire tout aussi bien), et que bien sûr, puisqu’on est dans un film de Dwan, il fait le bon choix, ce qui le perdra...
Cette rédemption dépasse l’entendement. Il y a là un mystère non résolu, donc un secret, celui qui liait les deux hommes mais dont nous ne saurons rien, qu’eux-mêmes peut-être ne connaissaient pas, en tous les cas que Milland emporte avec lui, non pas dans sa tombe mais dans le ravin, ne laissant échapper que son argent, tout cet argent volé qu’il transportait dans sa mallette, maigre butin voltigeant dans les airs, jusqu’au bord de la rivière...

lundi 18 juillet 2022

Exit le fantôme


Gene Tierney dans The Ghost and Mrs. Muir de Joseph L. Mankiewicz (1947).

"J'ai constamment le sentiment, disait-il, que ma vie réelle est derrière moi, et que je vis une existence posthume." (Philip Roth citant Keats, in Exit le fantôme).

Deuil et mélancolie.

Dans The Ghost and Mrs. Muir, Mankiewicz convoque aussi le poète, et le romantisme qu'il incarne, quand le capitaine Gregg, du moins son fantôme (Rex Harrison), cite les premiers vers de "Ode to the Nightingale" — cf. . Ce qui est merveilleux dans ce film, parmi mille autres choses, c'est le mouvement qui l'imprègne: un lent va-et-vient, à la manière des vagues sur le sable, entre les deux états que connaît Lucy (Gene Tierney), le deuil et la mélancolie, le second venant recouvrir le premier, de sorte que le travail de deuil qui vise à se détacher de l'objet perdu (ici les désillusions de l'amour) semble s'effacer, au profit de la mélancolie, lorsqu'il ne persiste de l'objet perdu qu'une trace, puis que le deuil revienne, comme réactivé, à l'occasion d'un nouvel échec amoureux et que, pour apaiser la douleur et oublier le présent, la mélancolie se transforme en nostalgie, qu'elle ne soit plus qu'un refuge, le souvenir de cette étrange "aventure" que Lucy a vécue — ou rêvé d'avoir vécue — avec un fantôme (le véritable amour). Il y a quelque chose de durassien chez la jeune femme, qui fait que son aspiration au bonheur ne peut se concrétiser ici-bas, dans le monde des vivants, qu'elle doit attendre le terme de sa vie pour prendre à son tour l'apparence du ghost: non plus Lucy mais celle que le capitaine appelait Lucia, seule forme possible pour que le rêve enfin se réalise.

[...]


Le Zapruder Film, Abraham Zapruder, 1963.

Gore-Tex.

On connaît la théorie de Thoret qui fait du film super 8 de Zapruder, cette petite bande de 26 secondes et 477 photogrammes sur laquelle a été enregistré l’assassinat de Kennedy, un film matriciel, la source non seulement du cinéma de De Palma mais aussi d’une bonne partie de la production américaine, du cinéma gore (dans sa veine réaliste) au "cinéma du complot" des années 70 (The Parallax View de Pakula, The Conversation de Coppola, etc.), en passant par les films expérimentaux qui s'y réfèrent directement (Report de Bruce Conner...). Il est d’ailleurs étonnant que personne n'y ait pensé plus tôt tant cela paraît évident. Comme s’il avait fallu attendre les attentats du 11 septembre et les images en boucle de CNN pour que le rôle fondateur du film de Zapruder, dans ce qu’il convient d’appeler l’ère moderne (sinon déjà postmoderne) du cinéma américain, devienne manifeste.
Pourtant les images du 11 septembre sont à l’opposé de celles de Dallas, elles en sont même le négatif parfait. Thoret a pointé les différences dans son livre: direct/différé, image nette/image floue, cadre fixe/cadre mobile, mouvement vertical/mouvement horizontal, explosion des tours/éclatement du crâne, nuage de poussière/tache de sang, des milliers de morts mais pas de cadavres/un mort, un cadavre... De toutes ces différences, la plus importante est bien sûr la dernière: l’assassinat d’un seul homme — et pas n’importe lequel, le plus puissant et le plus séduisant des chefs d'Etat de l'époque — qui confère d’entrée à la scène une dimension mythologique que ne pourront jamais atteindre les corps anonymes (et invisibles) du World Trade Center. D’autant que les images de Dallas sont elles-mêmes restées longtemps cachées, circulant sous le manteau à la manière d’un vulgaire snuff movie, avant d’être diffusées pour la première fois à la télévision en 1975 (l’effet Watergate?), au contraire des images du 11 septembre, vues elles instantanément par des millions de téléspectateurs qui n’en croyaient pas leurs yeux.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit: le 11 septembre 2001, réel et fiction se sont télescopés dans le grand fracas de l’horreur mondialisée, là où le 22 novembre 1963, le réel n’avait fait que destructurer la fiction, la trouer de l’intérieur, le terrain ayant été déjà préparé par quelques éclaireurs géniaux, au premier rang duquel on placera l'inévitable Hitchcock (cf. Psycho et The Birds), avant que d’autres (je pense aux Italo-Américains du Nouvel Hollywood) ne viennent exploiter le filon. Est-ce pour cela que le 11-septembre n’a pour le moment rien engendré de très stimulant sur le plan fictionnel, comme si la fiction avait elle aussi été détruite, éventrée à l'image des deux tours, anéantissant tout autre récit, sauf ceux, mineurs, du faux documentaire? Alors que Dallas, de par sa dimension mythologique, a irrigué (et irrigue encore) de nombreux films d’action américains, surtout ceux où culmine l’hyperviolence, et même si le cauchemar vietnamien, qui en a été le prolongement, me semble avoir joué un rôle plus déterminant encore.
Reste une question: cette part mythologique, dont serait privé le 11-septembre pour son côté disons trop abstrait (surgissement ex nihilo des images, anonymat des morts, etc.), vient-elle du film de Zapruder proprement dit ou s'inscrit-elle, plus généralement, dans le destin tragique de JFK, indépendamment de toute représentation? Car l’événement — et à la rigueur l’idée qu’il existerait un film de cet événement, même s’il n’est pas visible — ne suffit-il pas à nourrir les fantasmes, ceux qui justement font les bonnes fictions? Et de se demander finalement si le film de Zapruder n'aurait pas davantage matérialisé, en le condensant, un processus déjà en cours — la perte d'une certaine innocence — qu'il ne l'aurait véritablement initié. Ce qui ferait de ce petit film amateur moins la matrice d'un régime fictionnel que le creuset par excellence de la figure gore: l'éclatement d'un corps, cette "giclée de sang et de substances", comme l'écrit DeLillo, qui va alimenter ad nauseam tout un pan du cinéma américain.

vendredi 1 juillet 2022

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Running Up that Hill, Kate Bush, 1985.

37 ans après sa sortie, "Running Up that Hill (A Deal With God)", un des plus gros succès de Kate Bush (extrait de l'album Hounds of Love), devient n°1 des charts au Royaume Uni, grâce à la série "Stranger Things".

mercredi 15 juin 2022

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Don Juan de Serge Bozon (2022).

Bien porter le cocard.

Si tu m'crois pas, hé
Tahar ta gueule à la récré
(Alain Souchon)

On sait l'esprit mac-mahonien qui gouverne la cinéphilie de Serge Bozon. Présent dans ses écrits comme dans ses entretiens, cet esprit infuse également ses films mais de façon plus secrète, en tous les cas qui n'est pas immédiatement repérable, justifiant pour cela qu'on les revoie deux fois. Or ce qui frappe dans son dernier film, c'est qu'on y décèle tout de suite, au niveau esthétique, une forme d'évidence, comme une clarté étrange, au sens où, même si l'on ne sait pas d'où elle vient, et peut-être qu'on ne le saura jamais, elle nous saisit d'entrée, dès le premier plan: le héros devant un miroir se préparant au mariage tout en "jouant" — on apprendra assez vite qu'il est comédien — avec les extraits musicaux que son ami-régisseur Naël — ça rime avec Sganarelle, "ce gars Naël", celui qui aide à ouvrir les yeux — lui fait écouter sur son portable. Autant d'éléments de pure mise en scène qui annoncent ce que sera le film, via la lumière, le cadre, l'espace, le découpage... la primauté que Bozon accorde depuis toujours, mais là plus précisément, à la mise en scène. Ce que traduit aussi le traitement du personnage de Don Juan que le cinéaste déleste de ce qui jusque-là le caractérisait et nourrissait le mythe, à savoir sa maîtrise de la rhétorique, au profit d'un "je-ne-sais-quoi" de charme, une attirance mystérieuse dont, à vrai dire, on peine tout au long du film (mais c'est voulu) à en comprendre les ressorts. Peut-être que ce "je-ne-sais-quoi" passe par la voix légèrement fêlée de Tahar Rahim, ou quelques traits de son visage, mais rien qui nous rappelle l'image du grand séducteur telle que le mythe l'a véhiculée pendant des siècles. Exit le "beau parleur", Don Juan se nomme Laurent et son talent pour embobiner les femmes a proprement disparu. Ainsi démuni, il ne lui reste plus que le support, ce par quoi se met habituellement en place le jeu de la séduction, avant même d'avoir ouvert la bouche, je veux parler bien sûr du regard. Et ça, c'est une idée de mise en scène, une idée de mac-mahonien. Serge Bozon fait de la figure de Don Juan non pas un anti-Don Juan mais une sorte de Don Juan originel, débarrassé du mythe, où transparaît peu à peu ce qui le meut, par-delà son désir de séduire les femmes. Non pas un Don Juan déconstruit, comme le voudrait la pensée du moment (le regard dont je parle n'a rien à voir avec un quelconque male gaze), mais, de la part du cinéaste, travaillé par des questions de cinéma, sa propre vision du séducteur; un Don Juan qu'il s'agirait au contraire de reconstruire, empruntant à la tradition du personnage mais pour n'en conserver que l'essence, et ainsi le réinventer. Quelque chose de la "révélation", au sens photographique du mot: un personnage qu'on "développe", plongé qu'il serait dans le bain révélateur, avant de le fixer (via tous ces miroirs et autres surfaces vitrées — on pense à Fassbinder — dans lesquels il se regarde, se réfléchit, y dévoilant sa véritable image), avant le grand lavage final, musical, transformant définitivement l'image "négative" du personnage (Don Juan le libertin, Don Juan le cynique, etc.) en celle d'un homme, certes abandonné, errant seul, plus seul que jamais, mais aussi libéré, guéri — semble-t-il — de son obsession. (1)

Et pour "dire" ce que la mise en scène évoque, convoque et par moments révoque (la beauté du film est là aussi), des chansons, de celles qui disent le plus simplement du monde l'amour et ses ravages (c'est par elles que passe l'émotion), loin des grandes théories (philosophiques ou autres) que le cinéaste, à l'image de l'image de Don Juan, réduit à quelques lignes élémentaires, à la manière des derniers Fritz Lang. Pour aller vite: de la sensualité extrême que seule la musique serait capable de produire — et tout particulièrement le Don Giovanni de Mozart —, ce qui faisait dire à Kierkegaard que "Don Juan est l'essence de la musique", à l'affirmation lacanienne que Don Juan est un fantasme féminin, un rêve, qui ferait qu'en se référant à un homme qui séduit toutes les femmes, chaque femme trouverait l'opérateur qui la fait "exister" (au sens de Lacan: la "femme-toute", qui elle n'existe pas), ce qui résoudrait l'énigme de la féminité (2). Deux thèses qui s'opposent, le film n'épousant aucune des deux, même si la première s'accorde au mieux avec le caractère mac-mahonien dont je parlais au début — alors que l'assertion lacanienne, on croit seulement la deviner, par instants, à travers certaines répliques entre Laurent et Julie (Virginie Efira) ou ses avatars —, le but n'étant pas de faire triompher une thèse par rapport à une autre mais de résoudre la tension qu'engendrent les oppositions (Don Juan et les femmes, Don Juan et celui qui joue le personnage, l'acteur décrit comme égocentrique et impudique), permettant d'arriver au finale en toute logique, avec la figure mélancolique du Commandeur (Alain Chamfort) — figure récurrente chez Bozon — rappelant en douceur sa culpabilité au héros, la deuxième chance dont celui-ci aura bénéficié et qu'il gâchera de nouveau (un regard trop appuyé sur une autre femme, signe de trahison amoureuse plus que de tromperie, la preuve que l'amour n'était pas totalement sincère), mais aussi ce qui lui restera de cette expérience redoublée (le souvenir d'une femme qu'il a aimée, à sa manière, qu'il a perdue mais qu'il continuera d'aimer, toujours), bref un autre Don Juan.

Le film, une "non-comédie du non-remariage" selon la jolie formule de Marcos Uzal, se présente telle une œuvre musicale, avec ses dissonances et son crescendo mesuré, qui se conclut paradoxalement par une "ouverture", non seulement l'ouverture de Don Giovanni (on sait que celle-ci a été écrite à la fin, et même au dernier moment par Mozart), mais plus généralement l'ouverture que représente le dernier plan, le héros allongé sur l'herbe, regardant vers le ciel (qu'on imagine étoilé, c'est la nuit), y voyant — bel état de quiétude — le visage de sa bien-aimée, avant l'arrivée du jour (le ciel et les nuages qui se dispersent lors du générique de fin). Image céleste qui confère au finale une dimension cosmique (soit une part de divin, ce que Don Juan recherchait peut-être in fine en séduisant les femmes qu'il abandonnait dès le lendemain), convoquant possiblement le Godard des années 80-90 (il y a d'autres références, plus sixties, à Godard: le théâtre ouvert sur la mer qui n'est pas sans rappeler la villa Malaparte vue de l'extérieur dans le Mépris, ou encore la balade dans les dunes, rappelant les déambulations du couple dans Pierrot le Fou). Pour autant, si Don Juan est imprégné de Nouvelle vague (pensons également à Truffaut, via la question de l'obsession masculine, qui fait écho à l'Homme qui aimait les femmes, évidemment, mais aussi à la Chambre verte), c'est surtout à travers la Série B, qui depuis le début nourrit le cinéma de Serge Bozon (S.B. ce sont les mêmes initiales — je n'insiste pas, j'en ai déjà parlé), et dont l'une des particularités est que c'est toujours à petite échelle, qui fait du super-séducteur un héros fragile, un peu raide et maladroit, l'équivalent du super-héros chez Shyamalan, un "petit séducteur", repoussé et de plus en plus violemment par les femmes, celles-là mêmes qui au départ lui cédaient, toutes ces femmes qu'il voit maintenant avec le même visage que celle qui l'a quitté, parce qu'il n'arrive pas à l'oublier mais aussi parce qu'elle incarne "La femme", qu'elle symbolise toutes les femmes, écho au "mile e tre" dans Don Giovanni (le nombre de femmes que Don Juan a séduites en Espagne), et que Bozon réduit au chiffre cinq, le portrait de cinq femmes très différentes les unes des autres. Ce qui fait que le film n'oscille pas entre deux extrêmes, entre l'excès de passion et un trop grand détachement, mais plutôt entre des niveaux de faible amplitude, niveaux suffisants vu que Bozon ne cherche pas à escalader les sommets, se contentant de reproduire ce qu'on pourrait appeler le "mouvement donjuanien", une suite de scènes aux allures souvent d'ébauches, qui ne vont pas jusqu'à leur terme, à l'image des nuits sans lendemain que passait Don Juan avec ses conquêtes. Pas d'élévation donc, il s'agit juste d'évoluer sur trois marches, comme sur un escabeau, entre la première marche, la plus basse, la plus triviale, mais une trivialité déjà un peu smart (pas celle à la Desproges, telle sa blague sur ce que disait Mozart quand il draguait les femmes du haut de son mètre soixante: "la flûte enchantée c'est moi!") et qui dans le film se manifeste surtout dans les rapports de Laurent avec les avatars de Julie, jusqu'au point d'orgue que constitue le "cocard", et la dernière marche, qui est celle, plus noble, d'un certain maintien (propre à l'acteur peut-être), ce charme indéfinissable que j'évoquais plus haut et qui parcourt tout le film. Bien porter le cocard, c'est un peu ça le cinéma de Serge Bozon.

(1) Il est amusant de noter que la fin du film revisite la fin de Mods avec ce personnage (mutique et mythique) qui restait enfermé dans sa chambre après que sa fiancée l'a quitté, obligeant la fille à revenir pour lui dire que c'était fini, puisque — c'était la morale du film — "aux garçons, il faut toujours tout expliquer deux fois". — cf. .

(2) On rappellera que les meilleurs commentateurs de Don Juan, ceux qui dans des domaines divers ont repris et/ou interprété la figure de Don Juan créée par Tirso de Molina, à savoir Molière, Mozart, Da Ponte, Kierkegaard, Lacan, étaient eux-mêmes de grands séducteurs.

[18-06-22]

Incroyable mais vrai de Quentin Dupieux (2022).

Quatre de couple barré.

Si esthétiquement parlant le dernier film de Dupieux s'inscrit dans la suite des précédents, ajoutant simplement à la traditionnelle lumière blafarde un flou des plus disgracieux, au niveau récit, en revanche, il se situe dans le prolongement direct de Réalité. C'est l'après Réalité, ce qui tombe bien parce que justement le film traite de ça, de la post-réalité, et ce qui l'accompagne, la post-vérité, ce à quoi renvoie le titre, Incroyable mais vrai, davantage bien sûr qu'à Jacques Martin. La post-vérité, en ce qu'elle a de grossier (Magimel en beauf équipé d'un "joujou" électronique made in Japan qu'il pilote à volonté depuis son smartphone) et surtout de mensonger (Léa Drucker en bourge narcissique, accro à des microcures de jouvence, et par-là exposée à la déglingue), un concept, la post-vérité, en fait pas facile à cerner (d'où ce flou de l'image). Pour mieux la fixer, la matérialiser, Dupieux creuse un trou par lequel il faut passer, qui vous fait remonter le temps en descendant du sous-sol au... premier niveau. Bonjour l'angoisse. Chabat, lui, s'y refuse, méfiant comme un chat, incarnant une sorte de mâle gnangnan, mou du gland et pétochard. Le film se révèle ainsi une drôle de "lacanerie" (le non-rapport sexuel, le réel du corps, la "norme mâle"), celle des années 70, années bénies pour Dupieux, qui pour l'accompagner s'appuie sur une partition d'époque, du Bach joué sur un orgue Farsifa par un physicien et musicologue allemand (Andreas Beurmann, aka Jon Santo), wow... badinerie, courante, corrente et autres préludes dont celui du célèbre choral de "Wachet auf..." sans oublier bien sûr le tout aussi fameux "Jésus ma joie demeure"... Ces deux derniers morceaux se trouvaient déjà sur le Switched-On Bach de Walter/Wendy Carlos entièrement interprété, lui, avec le synthétiseur Moog. Pourquoi je précise cela? Parce que passer de l'orchestre de Bach au Farsifa de Santo, via le Moog de Carlos, il y a là une forme de réductionnisme qui non seulement confère à cette musique un côté presque enfantin, genre Bontempi (alors que les personnages du film, eux, n'ont pas d'enfants et que le film n'est pas fait pour les enfants — le cinéma de Dupieux aime à cultiver le paradoxe, c'est d'ailleurs de là que naît l'absurde), mais surtout s'accorde avec l'esprit "bas de gamme" revendiqué par le cinéaste, qu'il s'agisse de la forme, volontairement moche, ou des personnages: un quatre de couple barré, gentiment décalé (Chabat/Drucker en proie à un décalage horaire permanent) ou méchamment obsédé (Magimel/Demoustier) par la chose évidemment... Comme si Dupieux devait lui aussi descendre par la trappe, pour atteindre cette espèce de rétrofuturisme minimaliste, au ras des pâquerettes, auquel il aspire, qui voit ses maîtres (Lynch, Dalí plus que Buñuel) réduits à quelques notes élémentaires (une maison mystérieuse, les fourmis qui sortent de la main). Eh bien ça, il faut oser, l'Oizo ose et j'aime ça. C'est pourquoi j'attends avec impatience son prochain film, Fumer fait tousser, pas de la haute philosophie là non plus — plutôt de la sci-fi lo-fi —, et pourtant, qui fait de Dupieux beaucoup mieux qu'un simple bricolo, tout juste rigolo, ainsi que beaucoup le voient... non, un vrai cinéaste au sens où se devine, à travers ses films, même s'ils visent d'abord à faire rire, un dialogue continuel entre le musicien et le cinéaste, "les problèmes de rythme qui se posent au premier se transformant pour devenir ceux que tente de résoudre le second" (ainsi que je l'ai déjà écrit, cf. dans Incroyable mais vrai, l'accélération "fulgurante" du récit aux 2/3 du film, en accord avec le temps nécessaire pour que Léa Drucker — enfermée dans son monde parallèle — retrouve ses vingt ans, mais aussi la vitesse et toutes ces "inégalités" dans le rythme qu'on trouve chez Bach et dans la musique baroque en général, que celle de Jon Santo accentue encore plus)... soit un cinéaste de la recherche, toujours dans l'expérimentation, expliquant d'ailleurs que tout n'y est jamais totalement abouti, en tout cas un "oiseau" suffisamment rare aujourd'hui pour qu'on prenne son travail au sérieux.
Bonus: la Badinerie de Bach par Jon Santo.

[20-06-22]

La Maman et la Putain de Jean Eustache (1973).

Quelques mots sur le film d'Eustache, enfin ressorti — dans une version restaurée — après cinquante ans de quasi invisibilité:

1) "Dans la Maman et la Putain, la mise en scène apparaît non seulement comme mise en ordre, mais aussi comme instance suprême chargée de faire surgir la vérité, si complexe soit-elle... le long monologue de Françoise Lebrun est à cet égard singulièrement impressionnant: lorsque sourdent de vraies larmes, on ne sait plus si c'est l'actrice ou le personnage qui vacille. Un moment de vérité d'une telle force n'est possible que parce qu'a été mis en place un système hyper-rigoureux de mise en scène. Ce système, comment le définir? Essentiellement par l'attitude de Jean Eustache à l'égard des possibilités de la prise de vues et du montage. Une caméra calme, dépourvue de toute hystérie (inutile de redoubler celle des personnages), dévore lentement et calmement le flux langagier des protagonistes. Cette caméra se refuse à toute séduction, à tout ce qui pourrait la détourner (et détourner le regard et l'écoute du spectateur) de son objet: on chercherait en vain dans le filmage et le montage la moindre trace de virtuosité, esthétique que Jean Eustache avait en horreur. Si de ce filmage austère se détache pourtant, et de manière incontestable, une très forte séduction, il s'agit d'une séduction perverse: séduire par le refus même de séduire, telle est l'une des clés esthétiques de la Maman et la Putain..." (Alain Philippon, 1986)

2) Rappeler également que la Maman et la Putain est un film très drôle, grâce à Jean-Pierre Léaud bien sûr, qui occupe tout le film (et lui donne un côté stand-up avec ses mimiques et ses répliques — si la vanne qui explique la différence entre la myxomatose et la blénnorragie est drôle, dite par Léaud elle est encore plus drôle), mais aussi Bernadette Lafont qui, en personnage sacrifié, apporte son écot à la drôlerie des scènes, Françoise Lebrun étant davantage sur le versant de l’émotion. Le film dure 3 heures 40 et s’il passe si vite, aussi vite qu’un film d’action, c’est en grande partie dû à ça: la tchatche de Léaud et l’humour d’Eustache, cet humour dont on ne sait jamais d'ailleurs si c’est du lard ou du cochon. Humour jubilatoire, qu'on peut déguster pleinement aujourd’hui vu qu’il ne tient plus, sauf pour quelques uns encore, à son côté provocateur, ce langage très cru, suscitant à l’époque ce qu’on imagine avoir été des petits rires étouffés, sinon gênés, sans comparaison de toute façon avec les nombreuses réactions, elles indignées, provoquées — un exemple parmi d'autres — par l’usage du mot "baise", muselé pendant près d'une heure avant d'être lâché puis répété à l’envi jusqu’au dégoût (cf. là encore le monologue final de Françoise Lebrun qui dégueule littéralement les mots "baise" et "pute")... Parce que la Maman et la Putain, c’est ça finalement: pas du tout un regard nostalgique sur Mai 68 et la libération sexuelle, mais un film profondément baudelairien, marqué par le dégoût. Et en réaction à ce sentiment de dégoût qui imprègne le film, témoin comme chez Baudelaire d’un idéal qui ne s'est jamais réalisé, eh bien, multiplier les bons mots, les anecdotes, faire assaut d’humour pour égayer le propos et estomper l'aspect "réac" et anti-moderne (la modernité contre les modes) du personnage que joue — génialement, on ne le répétera jamais assez — Jean-Pierre Léaud.

En prime, mon Top 10 des films de l'année 2022 à mi-parcours: (par ordre alphabétique)

Apollo ½ de Richard Linklater
Don Juan de Serge Bozon
Incroyable mais vrai de Quentin Dupieux
Introduction de Hong Sang-soo
Licorice Pizza de Paul T. Anderson
Maternité éternelle de Kinuyo Tanaka (1955)
Petite Solange d'Axelle Ropert
Suis-moi, je te fuis / Fuis-moi, je te suis de Kōji Fukada
Viens je t'emmène d'Alain Guiraudie
Vortex de Gaspar Noé