samedi 15 août 2020

On ne vit que deux fois




Que veut dire exactement "a free replay"? Lorsqu’on lit le texte de Chris Marker consacré à Vertigo (1), on imagine volontiers le cinéaste actionnant la touche "replay" de son magnétoscope pour sélectionner les passages qui l’intéressent, allant et venant à l’intérieur du film, y naviguant avec d’autant plus de liberté que ce film, il le connaît par cœur (en 1982, il l’avait déjà vu dix-neuf fois, comme il est dit dans Sans soleil). Mais le replay renvoie aussi au jeu vidéo: la partie à rejouer. Si voir Vertigo une deuxième fois, comme nous y invite Marker, est indispensable pour relire la partie "Madeleine" à la lumière de la partie "Judy", c’est surtout dans la possibilité offerte au spectateur, via cette seconde partie - un rêve de Scottie, selon Marker (2) -, de revivre l’expérience initiale que se situe l’analogie avec le jeu vidéo. C’est ainsi qu’il faudrait voir Vertigo: une première partie, correspondant au film proprement dit - une histoire de "revenante" - et une seconde où, tel un jeu vidéo, il s’agirait pour le spectateur-joueur de recréer, à l’instar du héros, non pas l’histoire qui vient de lui être racontée, mais, plus simplement, l’image de la femme, de celle, mystérieuse, qu’il a eu sous les yeux pendant plus d’une heure. Recréer une image étant le sujet de Vertigo, on conçoit aisément que cela puisse être aussi le thème d’un jeu dérivé du film. C’est dans ce double programme de "re-création/récréation" que les principes d’immersion et de répétition, qui sont propres au jeu vidéo, trouveraient leur véritable application. Immersion, au sens où le joueur doit s’imprégner le plus profondément possible de l’image de la femme pour la faire exister de nouveau; répétition, au sens où, comme dans tout jeu vidéo, il peut recommencer la partie autant de fois qu’il le désire, une "seconde chance" lui étant systématiquement octroyée.
Revoir, rejouer, recréer... Vertigo est tout entier placé sous le signe de la reprise. C’est aussi le cas de la Jetée. Pour autant, si évident soit aujourd’hui le rapprochement entre les deux films, la reprise n’y est pas du même ordre. Il semble d’ailleurs que, à l’époque où le film de Marker est sorti, personne n’ait fait le rapprochement avec Vertigo. C’est Marker lui-même qui, dans le texte du film publié l’année suivante (3), suggéra le nom d’Hitchcock à propos du nom étranger prononcé par la femme devant la coupe de séquoia (4). Il faut dire que Vertigo ne bénéficiait pas encore de l’aura qu’il possède aujourd’hui. A sa sortie, la Jetée fit davantage penser à Bradbury qu’à Hitchcock, ce qui n’a rien d’étonnant si l’on considère que chez Bradbury (comme d’ailleurs chez Hitchcock) il est souvent question de ce que Marker appelle "le rapport particulier de la femme à la mort". Pensons simplement à la nouvelle Ainsi mourut Riabouchinska, écrite par Bradbury et diffusée à la télévision dans le cadre, précisément, de la série "Alfred Hitchcock présente", une nouvelle qui n’est pas sans évoquer Vertigo (5). Si l’on considère encore que Fahrenheit 451, adapté du même Bradbury, est, comme l’a souligné Dominique Païni, non seulement le "plus coctalien" mais aussi "le plus hitchcockien des films de Truffaut, le plus marqué par Vertigo". Pour étayer sa thèse, Païni s’appuie, outre les nombreuses références au film d’Hitchcock (la musique de Bernard Herrmann, Julie Christie interprétant, à l’instar de Kim Novak, les deux personnages féminins, etc.), sur le fait que Truffaut a préparé et tourné son film en même temps (1962-1966) qu’il élaborait son livre d’entretiens avec Hitchcock (6). Allons plus loin: si 1962 marque la mise en route par Truffaut de ses deux projets (film et livre), c’est aussi l’année où sort la Jetée, comme si le "photo-roman" de Marker se situait, historiquement, au croisement de Vertigo et de Fahrenheit; comme si le présent chez lui se conjuguait à la fois au passé (Hitchcock) et au futur (Truffaut), et que, pour accéder à Vertigo à travers la Jetée, il fallait se projeter dans Fahrenheit 451, le film de Marker, et ses images fixes, opérant finalement sur celui d’Hitchcock la même fonction que les expériences sur l’homme pour lui faire "revivre" son image d’enfance.

Sequoia sempervirens.

Si l’on excepte l’image de l’homme grimaçant pendant les expériences sur le temps, reprise possible de celle de James Stewart, dans son lit, lors de la séquence du cauchemar, et surtout l’image de la femme, vue de profil, cheveux relevés en chignon, rappel évident de la première apparition de Kim Novak en Madeleine - lorsque celle-ci croise Scottie chez Ernie’s -, il n’existe qu’une seule véritable citation de Vertigo dans la Jetée: le passage où l’homme et la femme se promènent dans un jardin (il s’agit du Jardin des Plantes) (7). "Ils s’arrêtent devant une coupe de séquoia couverte de dates historiques. Elle prononce un nom étranger qu’il ne comprend pas. Comme en rêve, il lui montre un point hors de l’arbre. Il s’entend dire: "Je viens de là…" Echo à la phrase: "Somewhere in here I was born and there I died", prononcée par Madeleine devant la coupe de séquoia située, elle, à Muir Woods (8), en même temps qu’elle pointe deux repères imaginaires sur l’arbre, correspondant donc à sa naissance et à sa mort, des éléments biographiques qui sont ceux en fait de Carlotta Valdes (1831-1857), l’aïeule devenue folle et dont la jeune femme pourrait être la réincarnation, cent ans après. L’image du séquoia coupé semble ainsi - à travers la question de la femme: "qui est-elle?", "d’où vient-elle?" - interroger le temps de chacun des films. Temps incertain, non localisable, juste "hors de l’arbre", comme dans la Jetée, qui convoque à la fois le futur et le passé, mais un passé proche, qu’on a vécu même si on l’a oublié (9); ou temps plus facile à localiser, "sur l’arbre", comme dans Vertigo, qui est uniquement celui du passé, mais d’un passé lointain, qu’on n'a pas connu même si on l’a peut-être vécu. Deux temps différents, à moins de les inscrire dans un autre temps, plus vaste encore, permettant d’associer le futur antérieur de la Jetée et le passé composé de Vertigo, soit le temps de la mélancolie, marqué par le deuil, ce deuil qu’on dit impossible, donc infini, expliquant qu’on le vive aussi par anticipation.

D’une mélancolie l’autre.

Si la Jetée et Vertigo se rejoignent, c’est bien dans la mélancolie et l’espace temporel si particulier qui lui est propre. C’est là que se situe la répétition. On connaît le mouvement de Vertigo: celui d’une spirale, plus précisément d’une spirale conique ou en hélice, à l’image de la figure tournoyante du générique (signé Saul Bass), du chignon de Madeleine ou encore de l’escalier qui mène au clocher de l’église (ici la spirale est carrée). Un mouvement qui ne se limite pas à traduire le trouble dont souffre le héros (pour cela le fameux "travelling compensé" fait l’affaire), ni l’état de fascination amoureuse proche de l’hypnose dans lequel il "tombe" dès que Madeleine apparaît (une spirale plane suffirait amplement) (10), mais vient signifier la circularité du temps, marqué à la fois par la répétition et l’impossibilité de revivre exactement le même événement puisque les boucles ne repassent jamais par le même point. Dans Vertigo, James Stewart fait l’épreuve de cette impossibilité. Quelque chose se répète et en même temps échoue. Pour autant, la figure de la spirale est insuffisante pour rendre compte de cette capacité, toute mélancolique, à joindre dans le même mouvement énergie et dépression, fantasme et réalité, passé et présent. Cela suppose une figure plus souple, élastique, non orientable. Or une telle figure existe, c’est la bande de Möbius, qu’on peut visualiser sous la forme d’un ruban dont l’un des deux bouts aurait été retourné - faisant subir au ruban une torsion d’un demi-tour - avant d’être fixé à l’autre: il ne persiste qu’une seule face, tantôt interne tantôt externe (11). Si l’on parcourt deux fois la bande, le second tour s’effectue à l’envers puisqu’il débute sur l'"autre" face que celle du point de départ. Mais à terme, c’est bien le point de départ qu’on rejoint puisque le second tour finit cette fois sur la "même" face.
Qu’en déduire? Dans le cas de Vertigo, c’est assez simple, il suffit de suivre Marker dans son approche du film. Et de concevoir les deux parties comme deux tours sur une bande de Möbius, Scottie cherchant lors du second à reproduire le premier, mais de l’autre côté du miroir, ce qui explique qu’il ne peut découvrir la vérité qu’au moment où il voit dans la glace le collier que porte Judy, miroir dans le miroir, brisant la spécularité du film. Car c’est un fait, Vertigo se présente comme un grand jeu de miroirs. Et qui ne se limite pas à la seconde partie. Pour preuve, les "portraits" de profil de Madeleine/Judy, filmée le plus souvent côté droit alors que dans la plupart des tableaux, comme ceux de la Renaissance (pensons au Portrait de femme de Piero del Pollaiolo), les personnages regardent vers la gauche, suggérant ainsi une image inversée. On laissera de côté l’existence d’un "meilleur profil" chez Kim Novak, ou le fait que l’actrice soit gauchère (manifeste dans la seconde partie), pour ne retenir que l’hypothèse d’un film soumis en permanence à des effets de miroir, des allers-retours entre réel et semblant, conscient et inconscient, endroit et envers, qui font de la répétition une figure plus complexe qu’il n’y paraît, qui ne se contente pas de faire revivre le passé (comme le voudrait Scottie) mais vise au contraire, à travers ce qu’en dit Marker, le "retour éternel". Soit une volonté plus forte encore, plus positive, qui est celle du revenir. Quand, la convalescence aidant, vouloir revenir dans la vie, dans cette même vie d’avant la "chute", est vécu si passionnément, si intensément, qu’on voudrait revenir indéfiniment. Avant la rechute.
Et dans la Jetée? Là aussi la spirale n’est pas assez élastique pour figurer la complexité du temps, quand ce n’est pas une temporalité "hors du temps". Si la bande de Möbius semble opérante pour permettre à l’homme de revenir à son point de départ - la grande jetée d’Orly -, comment se fait le retour? Ou, pour le dire autrement: que se passe-t-il à la fin du premier tour, qui marque aussi la fin des expériences souterraines effectuées sur l’homme, quand, invité par d’autres hommes, ceux de l’avenir, à les rejoindre, celui-ci préfère retrouver "le monde de son enfance, et cette femme qui l’attend peut-être" (12)? Il est évident que le mouvement ne se poursuit pas dans le même sens, c’est-à-dire à l’envers de la face de départ, comme dans Vertigo. Mais il ne se poursuit pas davantage en sens inverse, à la fois à l’endroit, sur la même face, et à rebours. En fait, il n’y a pas de second tour - au sens topologique - dans la Jetée. Pour que l’homme réintègre son passé, enfance et amour confondus, pour qu’il le réintègre directement, sans recourir au rêve, au souvenir ou à l’invention, il n’y a qu’une solution: passer à travers la bande, la traverser à l’endroit précis qui correspond au point de départ. (Rappelons que la Jetée relève de la science-fiction, là où Vertigo procède de la fantasmagorie.) Cette brèche, que Lacan appelle "la petite pièce manquante", qui court-circuite le second tour de la bande de Möbius, aurait à voir avec le réel de la jouissance. Pour l’homme, cela équivaut à sortir de la mélancolie, assimilable ici à un monde concentrationnaire. Une sortie qui aurait donc valeur de libération. Sauf qu’en traversant la bande, l’homme s’expose à la chute. Et pas n’importe quelle chute: c’est dans le vide, un vide spatio-temporel, qu’il est entraîné - à la différence de Scottie qui, lui, reste au bord.

Temps X.

Les moments les plus forts sont ceux qui touchent au sentiment amoureux, quand celui-ci est à son apogée, condition nécessaire pour accéder à la répétition. Chris Marker les pointe dans son texte. Concernant Vertigo, c’est la célèbre scène du baiser entre Scottie et Judy, dans la chambre de l’Empire Hotel, une fois la jeune femme "ressuscitée" en Madeleine, à la faveur d’une ultime transformation, et qu’elle apparaît dans la lumière verte que diffuse l’enseigne de l’hôtel. L’effet est si violent sur Scottie - comme si l’imaginaire se déchirait sous l’effet du réel - qu’il ne sait plus où il se trouve, ni surtout qui il tient dans ses bras: Judy ou Madeleine à l’instant de leur dernier baiser, ce que traduit Hitchcock en substituant au décor de la chambre celui de l’étable de Mission San Juan Bautista. Dans la Jetée, c’est le non moins célèbre plan (dans une chambre aussi?) où le visage de la femme endormie s’anime subrepticement via quelques battements de paupières. L’image est si présente dans l’esprit de l’homme qu’il ne sait plus si elle appartient à son passé ou si elle en est détachée. L’ensemble est accompagné de cris d’oiseaux, de plus en plus stridents, rappelant de façon prémonitoire les Oiseaux d’Hitchcock, ce qui ne fait que renforcer l’idée avancée plus haut: la Jetée est un film qui crée sa propre "zone" de temps, convoquant, outre Vertigo, les projets hitchcockiens de Truffaut et ce film qu’Hitchcock était, de son côté, en train de préparer, les Oiseaux donc, son film le plus expérimental, dans lequel la mélancolie fait place à l’angoisse, mais qui partage avec Vertigo une même influence, celle d’Orphée de Cocteau, lors notamment de la dernière séquence, comme l’a bien vu Bill Krohn (13). C’est que l’amour de Vertigo n’est pas que fétichiste chez Marker, il est, lui aussi, empreint de mélancolie, de cette mélancolie qui fait qu’on aime dans l’intensité du moment présent, ce pourquoi Marker a revu si souvent le film. Et quel présent plus intense que celui qui condense, à l’époque où Marker tourne la Jetée, tout ce que Vertigo a d’actuel, autrement dit ce qui vient réactiver le film, à travers les Oiseaux, le "Hitchbook" et l’adaptation par Truffaut du roman de Bradbury.

Vertigo et la Jetée: deux films traversés par la mélancolie, mais de manière différente. Déjà dans Vertigo, c’est une mélancolie à double face qui nous est présentée. Il y a d’abord celle de Madeleine, une fausse mélancolie, puisque simulée, expliquant qu’elle y revêt son aspect le plus traditionnel, pour ne pas dire conventionnel, ancré dans l'imagerie romantique. Soit la peinture du XIXe siècle, de Friedrich à Khnopff, en passant par les préraphaélites et Böcklin (14). Et puis il y a la mélancolie de Scottie, la vraie, qui rythme toute la seconde partie. Si "power" et "freedom" sont répétés trois fois dans le film, deux fois au début (la deuxième fois comme un rappel) et lors du finale, ainsi que l’a repéré Marker (15), c’est que les deux mots ne renvoient pas à une quelconque nostalgie, celle du San Francisco d’autrefois, quand les hommes avaient le "pouvoir" et la "liberté", tout pouvoir sur les femmes, y compris celui de les abandonner, en toute liberté, mais touchent à une forme particulière de mélancolie, qu’on pourrait qualifier de nietzschéenne, où alternent phases dépressives et phases maniaques. Dans Vertigo, succède ainsi à la phase de mélancolie aiguë, dans laquelle est plongé Scottie après la perte de Madeleine, la phase d’exaltation créatrice, phase "dionysiaque", déclenchée, elle, par la rencontre avec Judy. On notera que la première phase, la plus longue, qui dure plus d’un an, se réduit à une ellipse, ce qui prouve que le temps de Vertigo, s’il est chronologique dans sa première partie, relève davantage du temps vécu dans la seconde, et plus précisément d’un temps vécu positivement. Dans la Jetée, le temps, non linéaire, sans date, témoigne également d’une mélancolie profonde, mais qu’on ne surmonte pas à travers l’image de l’éternel retour. C’est que le temps n’y est pas seulement vécu de l’intérieur, il est aussi saisi de l’extérieur, l’homme étant à la fois créateur de ces images qui recomposent certains instants de sa vie et spectateur de son propre passé. Une position qui ne peut se concevoir que si le passé devient présent. Le temps de la Jetée serait alors comme une sorte de présent déployé, dans lequel l’homme reconnaîtrait le passé mais qu’il ne pourrait vivre qu’en se tournant vers l’avenir. On pense à la répétition au sens où l’entendait Kierkegaard (16). Là aussi, et comme dans Vertigo, il est question d’un amour qui ne peut se vivre. C’est le drame de la répétition. Scottie croit l’atteindre mais il ne fait que s’accorder une seconde chance. L’homme de la Jetée va au-delà. Peut-être accède-t-il à la répétition, à l’instant même où l’image qui l’avait tant marqué devient réelle, quand le passé coïncide enfin avec le présent. L’homme espérait se retrouver de nouveau lui-même, et de façon à en éprouver doublement le sens, mais la réalité est tout autre. C’est qu’on ne s’évade pas du temps, pas plus qu’on n’échappe véritablement à sa mélancolie. Ce que l’homme rencontre in fine c’est sa propre mort, son trou noir. "Après tout, il voulait la répétition et il l’obtint; et celle-ci l’anéantit. (17)"

(1) Chris Marker, "A free replay" (notes sur Vertigo), Positif n°400, juin 1994.

(2) Du moins dans la version originale du texte. Sur le CD-ROM Immemory, le paragraphe où Marker expose sa thèse a disparu.

(3) Chris Marker, découpage (photos et commentaires) de la Jetée, L'Avant Scène Cinéma n°38, 15 juin 1964.

(4) Dans le livre La Jetée, paru en 1992 aux éditions Zone Books, le nom "Hitchcock" est mentionné sous forme interrogative, comme si Marker n'en était plus très sûr.

(5) Ainsi mourut Riabouchinska raconte l’histoire d’un ventriloque obsédé par sa marionnette, réplique de la femme dont il fut jadis amoureux et qu’il transporte dans une petite caisse ressemblant à un cercueil. Accusé de meurtre (celui d’un homme qui voulait le faire chanter sur son passé), c’est par la "voix" de la marionnette qu’il finit par avouer, après quoi celle-ci n’a plus qu’à disparaître, l’homme perdant ainsi pour la seconde fois l’objet aimé. La nouvelle, initialement publiée dans The Saint Detective Magazine (1953), fait partie du recueil Les Machines à bonheur (1964). L’épisode de la série, diffusé le 12 février 1956, a été réalisé par Robert Stevenson.

(6) Dominique Païni, "Cocteau, Hitchcock, Truffaut... et retour", Cinéma 04, automne 2002.

(7) D’autres images peuvent renvoyer au film d’Hitchcock mais il s’agit plus de correspondances que de citations proprement dites.

(8) Contrairement à ce qu’on peut lire parfois, Marker n’a jamais considéré la Jetée comme un remake parisien de Vertigo. Dans son texte, il écrit seulement que, du fait que la coupe de séquoia du Jardin des Plantes n’existe plus aujourd’hui, alors que celle de Muir Woods est toujours là, au même titre que d’autres décors naturels de San Francisco, un remake de Vertigo à Paris serait impossible. Vertigo est un film-source, qui irrigue toute l’œuvre de Marker, émergeant lors de trois moments clefs (essentiellement la Jetée, mais aussi, sous forme de commentaires, Sans soleil et Immemory). On ne fait pas le remake d’un film-source.

(9) Pour Marker, ainsi qu’il le précise dans Sans soleil, "hors de l’arbre" signifie "à l’extérieur du temps". Reste que la femme tend elle aussi le bras et le point qu’elle désigne n’est pas nécessairement celui montré par l’homme, même si c’est dans la même direction, de sorte que lorsqu’elle dit: "Je viens de là", elle peut tout aussi bien commenter son propre geste que répondre à celui de l’homme. Qu’elle vienne d’une zone située hors du temps ou des limbes du temps, peu importe en définitive, puisque c’est justement cette impossibilité à situer qui fait que le temps de la Jetée n’est pas superposable à celui de Vertigo, symbolisé (dans la première partie) par les cernes de l’arbre.

(10) Voir Freud: "Il n’y a manifestement pas loin de l’état amoureux à l’hypnose. Les concordances entre les deux sont évidentes. […] Simplement, dans l’hypnose les rapports sont encore plus nets et plus intenses, si bien qu’il conviendrait plutôt d’expliquer l’état amoureux par l’hypnose que l’inverse" ("Psychologie des foules et analyse du moi", 1920, Essais de psychanalyse).

(11) La séquence où Scottie suit longuement Madeleine à travers San Francisco dessine - pour qui connaît la ville - une boucle dont la forme, vaguement en huit, évoque une bande de Möbius. Pour le plaisir, rappelons l’itinéraire: The Brocklebank Apartments où habite Madeleine, puis successivement le magasin de fleurs Podesta Baldocchi, le cimetière de Mission Dolores, le palais de la Légion d’honneur, le McKittrick Hotel (qui a depuis disparu) et de nouveau l’immeuble Brocklebank.

(12) On ne sait rien de la femme de la Jetée sinon que pour l’homme elle incarne le bonheur. Bonheur actuel (la rencontre amoureuse)? Ou passé (l’enfance)? Auquel cas l’image de la femme correspondrait à une sorte d’imago maternelle. Les instants de bonheur seraient ceux vécus par l’homme quand il était enfant et se promenait avec sa mère au Jardin des Plantes ou dans le muséum d’Histoire naturelle.

(13) Il s’agit du plan où Rod Taylor, ayant réussi à atteindre le garage, écoute les informations sur la radio de la voiture, à la manière de Jean Marais dans Orphée, écoutant lui aussi sur la radio d’une voiture des messages mystérieux. Voir Bill Krohn, Alfred Hitchcock au travail, 1999.

(14) Citons, parmi les références picturales, la forêt de séquoias où se promènent Scottie et Madeleine, ainsi que le passage à Cypress Point, évoquant les paysages de Friedrich et de Böcklin, ou encore la séquence de la fausse noyade sous le Golden Gate Bridge, quand Madeleine se jette dans la baie, écho à l’Ophélie de Millais et surtout Bruges-la-Morte de Khnopff (tableau inspiré du roman éponyme de Rodenbach dont le thème orphique a largement nourri - via le polar de Boileau-Narcejac - le film d’Hitchcock).

(15) Les deux mots sont d’abord prononcés par Gavin Elster dans son bureau et "Pop" Liebel dans sa librairie (The Argosy Book Shop). Scottie les reprend à la fin, lors de la séquence au sommet du clocher, mais de façon inversée ("freedom and power") puisqu’on est dans la seconde partie.

(16) Sans trop forcer l’analogie, on peut considérer la voix off du film de Marker comme l’équivalent du narrateur (Constantin Constantius) chez Kierkegaard, relatant l’histoire d’un homme qui tente (vainement) d’accéder à la répétition.

(17) Søren Kierkegaard, La Répétition, 1843.

jeudi 13 août 2020

La vie de Brian (3)




L'histoire de Brian Wilson et des Beach Boys, racontée par Michka Assayas (Les Inrockuptibles n°38, été 1992). Troisième partie: 1967 et après.

La symphonie inachevée (III).


D'une certaine façon, la subite disparition artistique de Brian Wilson fut la meilleure chose qui arriva, sur le plan professionnel, aux autres Beach Boys: à partir de 1967, ils commencèrent à exister par eux-mêmes. Après la parution de Smiley Smile, sorte de disque "sauvé" du naufrage de Smile, comme on parle d'un film "sauvé" après l'effondrement de la production, sort Wild Honey, un album léger, aérien, teinté de rhythm'n'blues, où s'épanouit le talent du tout jeune Carl Wilson. Décriés comme totalement ringards à l'époque de Woodstock - c'est l'époque où Mike Love, initié à la méditation transcendantale, se produit sur scène en sandalettes, frappant dans un tambourin, enveloppé d'une grande robe de yogi -, les Beach Boys conservent une immense popularité en Angleterre. Les disques se succèdent, plaisants et anodins: Friends en 1968, 20/20 en 1969, Sunflower en 1970, où l'on retrouve quelques chutes de Smile et une des plus belles chansons de Brian Wilson, This Whole World.

Une étrange poisse commence à s'abattre sur le groupe: Dennis Wilson se lie, dans des circonstances bizarres, à la "famille" de Charles Manson, un an avant le meurtre de Sharon Tate (Manson s'était un soir incrusté chez lui et Dennis, ayant trouvé le personnage intéressant, tint à enregistrer une de ses chansons, "Cease to Exist", en changeant les paroles, ce qui vexa profondément Manson et aurait pu entraîner de graves conséquences pour le responsable). Un beau parleur chevelu rencontré à la radio en 1970, Jack Rieley, parle un jour à Brian et aux autres de politique, de musique progressive, et les embobine tant et si bien qu'il parvient à se faire engager comme homme de relations publiques. Il se vante d'avoir été l'ami personnel de Robert Kennedy, d'avoir remporté le prix Pulitzer, etc. En réalité, ce personnage peu recommandable était l'agent d'une organisation d'extrême droite, appointé pour infiltrer les groupes pop. Mais, se prenant au jeu et réussissant d'ailleurs avec un certain succès à refaçonner l'image des Beach Boys, Rieley finit par devenir le manager du groupe. Il se distingue par une opération financière désastreuse, en 1972, faisant équiper et monter, pièce par pièce, un studio conçu spécialement pour l'enregistrement du disque suivant des Beach Boys en Hollande. On trouve sur l'album Holland le dernier signe d'activité de Brian Wilson, après le bouleversant 'Til I Die sur Surf's Up: Sail On, Sailor, un morceau sur lequel il renoue avec son ancien collaborateur Van Dyke Parks et qui reste certainement la dernière grande chanson des Beach Boys. Le petit conte de fées Mount Vernon and Fairway, joint comme bonus à l'album, était une suite musicale presque sans paroles, enregistrée très bas, comme captée par une radio aux piles usées, où était inscrit "please listen in the dark". Ensuite, c'est la nuit définitive.
Pendant toutes ces années, Brian Wilson ne fait rien, ou presque: il pense au suicide, fait une consommation importante de coke et entame une période de réclusion. Son père meurt en 1973. Brian passe alors, comme il l'avoue lui-même en 1976, près de trois ans au lit. Sa femme, ne sachant plus à quel saint se vouer, appelle en 1975 un psychiatre, le Dr Landy, au chevet de Brian. Encore une fois, intervient dans la vie des Beach Boys, selon une tradition bien établie, un personnage douteux, aux intentions troubles. Eugene Landy avait la réputation d'être un psychiatre spécialiste des déglingués du showbiz (il avait déjà retapé Alice Cooper). Il avait travaillé dans un cirque, été employé au département promotionnel dans plusieurs compagnies de disque, se vantait d'avoir découvert George Benson, avant de passer un doctorat de psychologie sur le tard. Sa thérapie réussit assez bien: Brian Wilson, qui avait en quelques années gonflé comme une outre, sort de sa dépression. Les Beach Boys soulagés, qui n'avaient pas fait d'album depuis Holland, peuvent le convaincre d'entrer en studio, d'écrire et de produire à nouveau. Une campagne "Brian est de retour" est lancée à grand fracas. Hélas, les fans doivent déchanter. La moitié des morceaux de 15 Big Ones, le grand album du retour, sont des reprises aussi excitantes que "Rock and Roll Music", et les originaux, chantés par Brian d'une voix de casserole rouillée, donnent l'impression qu'atteint de sénilité précoce, il a régressé à l'époque de Surfin' Safari. L'album suivant, The Beach Boys Love You, sortie à l'hiver 1977, est déjà meilleur: on peut y entendre quelques échos de la splendeur passée. Malheureusement, Brian semble adopter sur ces morceaux, dont la composition lui est inspirée par sa thérapie (par exemple l'ineffable "Johnny Carson", hymne à la gloire d'une vedette de talk-show), le point de vue d'un enfant de 8 ans. Sa voix, surtout, a des accents involontairement pathétiques. Le groupe, trop heureux d'avoir ramené au bercail la poule aux œufs d'or, engage Wilson dans une tournée. Landy, qui commence à demander des honoraires astronomiques, est remercié. Le clan des Beach Boys engage deux gardes du corps, supervisés par le frère de Mike Love, pour surveiller la conduite de Brian, et surtout empêcher Dennis de l'approvisionner en coke. L'un d'eux séduit la femme de Brian. Lui continue à boire et à se droguer en cachette, fuguant plusieurs fois. Un soir, clochardisé, il se retrouve à jouer du piano dans un bar gay de San Diego. A la fin de l'année 1978, sa conduite devient si alarmante qu'on le fait interner, pendant quelques mois, dans un hôpital psychiatrique. Une infirmière rencontrée là-bas devient sa fiancée: à sa sortie, elle s'installe avec lui dans une nouvelle maison. Dennis vient régulièrement lui rendre visite et l'approvisionne en coke et hamburgers (une chanson composée = un hamburger). En 1982, il ressemble à ce qu'était Elvis Presley quelques mois avant sa mort: énorme, boulimique. Les autres Beach Boys imaginent un plan machiavélique pour remettre Brian entre les mains du Dr Landy: en octobre 1982, ils convoquent Brian et lui annoncent qu'il est ruiné et renvoyé des Beach Boys. Il entame alors, sous la contrainte, dirigé par le psychiatre remis en selle, un programme de rééducation. Il est emmené, kidnappé pour ainsi dire, dans une retraite à Hawaï. Landy entraîne avec lui toute une mafia chargée de mettre en œuvre le "programme": exercices physiques, psychologiques, système de punitions et de récompenses. Wilson est pris en charge comme un enfant et n'a pas son mot à dire. Les honoraires de Landy atteignent des sommets extravagants: près de 60 000 dollars par mois, plus les frais, soit environ 500 000 F de l'époque. On comprend l'attachement du médecin pour son patient.
Le résultat au bout de cinq ans est spectaculaire. Pour la première fois depuis longtemps, Brian Wilson peut envisager de refaire de la musique. Un long processus, toujours surveillé par Landy, lui permettra d'enregistrer, en 1987-88, son premier album solo. Landy contrôle tout. Il se fait nommer "producteur exécutif" du projet, co-écrit la moitié des chansons. Tout est surveillé par un de ses hommes de main, qui enregistre les conversations de Brian avec ses producteurs pour les faire écouter à son maître. Landy met la bonne volonté de tous à rude épreuve, instaurant un climat de terreur. Malgré cela, l'album, sorti à la fin 1988, bien qu'inégal et surproduit, apparemment le fruit de trop de compromis, offre des moments magiques, comme la suite Rio Grande, où Brian renoue en partie avec le climat de frayeur des parties "maudites" de Smile.
A partir de 1985, la vie de Brian devient trouble. Il habite à Malibu, sous la surveillance étroite de son "assistant personnel", en réalité un sbire à la solde de Landy qui ne le lâche pas d'une semelle. Seul, coupé de ses amis, il se plaint parfois au téléphone de Landy qu'il appelle, paraît-il, "Napoléon" et d'autres noms sans doute moins aimables. Mais il reste là, trouvant sans doute son compte dans cette situation de prise en charge et d'irresponsabilité. Landy, officiellement, n'a plus le droit d'exercer son métier de psychiatre en Californie: il a été récemment condamné pour une affaire de viol d'une patiente placée sous sédatifs. En hiver dernier, le frère, l'ex-femme et les filles de Brian ont attaqué Landy en justice et ont obtenu gain de cause: Landy a été condamné à demeurer deux ans séparé de son patient, la fortune de Brian a été placée entre les mains d'un administrateur neutre et il doit voir régulièrement un psychiatre indépendant chargé de le "déprogrammer". Une tâche apparemment difficile. Un musicien, très proche collaborateur et ami de Brian, contacté au téléphone, nous a expliqué que le second album solo de Brian Wilson, intitulé Sweet Insanity, achevé en janvier 1991, a été totalement contrôlé et manipulé par Landy, qui en a écrit les paroles et assuré la production artistique. Le psychiatre a apparemment obtenu ce qu'il avait réclamé en vain trois ans plus tôt: faire le vide absolu, en studio, autour de son patient. Landy, musicien frustré, a pu réaliser son rêve: produire de la musique par Brian Wilson interposé. Si le disque a été rejeté par Seymour Stein de Sire et Lenny Waronker de WEA, pourtant fans inconditionnels de Brian, c'est, nous a assuré ce musicien, pour une raison simple: "C'est l'album de Landy et Brian n'a rien à voir avec".

Brian Wilson, aujourd'hui, éprouve une certaine fierté à comparer la longévité des Beach Boys à celle des Rolling Stones, même s'il déverse quantité d'insultes sur le "monstre" qu'il a créé: "Les Beach Boys sont de sales menteurs, et ça, vous pouvez l'imprimer", m'a-t-il déclaré au détour d'une longue tirade. Le groupe se produit régulièrement pour la fête nationale et dans d'autres occasions commémoratives. Encore récemment, Brian se joignait parfois à eux. Les Beach Boys sont restés, même dans l'état lamentable où ils se trouvent aujourd'hui, le groupe américain. Le fonds de commerce des Rolling Stones était la rébellion, l'insolence, la sauvagerie, l'asociabilité; celui des Beach Boys, l'harmonie, la douceur, le bonheur niais. Pourtant, les sauvages, les fous, les vrais cinglés ne sont pas ceux qu'on croit. Comme dans ces familles où, les volets clos, retentissent des coups et des hurlements et où, le lendemain, on fait de larges sourires aux voisins en taillant les rosiers, les Beach Boys ont toujours conservé les apparences. Des apparences dont personne n'a jamais été dupe. Un père tortionnaire, une mère alcoolique, un frère [Dennis] mort détruit par la drogue et l'alcool, une lutte entre deux clans et, aujourd'hui, un procès intenté par un frère [Carl] au psychiatre de l'autre, le tout fondé sur des histoires d'argent. Au milieu, étranglé par ce nœud de vipères, un génie intuitif de la musique, Mozart primitif, sourd d'une oreille, autodestructeur, revenu plusieurs fois de la mort et de la maladie mentale. Et, au bout du compte, une musique céleste, d'une beauté déchirante pour s'être frottée pour de bon à la terreur, à la folie et au diable, probablement.

12. Smiley Smile (1967)
13. Wild Honey (1967)
14. Friends (1968)
15. 20/20 (1969)
16. Sunflower (1970)
17. Surf's Up (1971)
18. Carl and the Passions - "So Tough" (1972)
19. Holland (1973)
20. 15 Big Ones (1976)
21. The Beach Boys Love You (1977)
...

lundi 10 août 2020

Viva Zapatow !

The King of Staten Island de Judd Apatow.

"Le cinéma doux-amer ou aigre-doux d’Apatow, c’est comme le sucré-salé - je ne sais pas pourquoi, je pense à un truc yiddish: le veau farci au raisin et à la cannelle -, il suffit d’un peu trop de sucré pour que ça devienne mielleux, et inversement, d’un peu trop de salé pour que ça devienne graveleux... Si Apatow n’a jamais fait dans la subtilité, le style de ses comédies repose néanmoins sur un savant dosage de vulgarité et de tendresse, de drôlerie et d’inquiétude, de férocité et d’émotion... En choisissant pour son dernier film, Funny People, la figure du stand-up, Apatow prenait un risque. Le stand-up c'est avant tout une question de rythme (c'est d'ailleurs dit dans le film). Une bonne vanne, lancée sur un mauvais rythme, risque de tomber à plat, alors qu’une mauvaise, si le rythme est bon, a toutes les chances de passer. Problème d’allure donc. Funny People manque-t-il d’allure? Pas vraiment. Le film a au contraire de l’allure, au sens où il fait preuve d’une réelle originalité, à défaut de rigueur, dans la conduite, totalement imprévisible, sinon cyclothymique, de sa narration. Sauf que le rythme n’est pas toujours adapté: ça commence à la bonne vitesse, puis ça ralentit, plus ou moins dangereusement, puis ça reprend de la vitesse, et puis ça ralentit à nouveau, ça patine même complètement, avant de repartir, pépère..."



Voilà ce que j'écrivais il y a une dizaine d'années à propos de Funny People, un film déroutant, pas spécialement aimable et pourtant attachant, ne serait-ce que par sa forme, plutôt flasque, s'étirant sur près de deux heures trente, avec ses envolées et ses tunnels, ses traits de génie et ses coups de barre... car l'intérêt de ce genre de film c'est que justement, à l'image du stand-up, ça fonctionne surtout sur le long cours. The King of Staten Island est du même tonneau, le film est presque aussi long, il est confié à des spécialistes du stand-up, Pete Davidson et Bill Burr ayant pris le relais d'Adam Sandler et Seth Rogen... et, à bien des égards, épouse la même structure, en phase avec le caractère indolent de son héros et son allure dégingandée. Sauf que ce qui marchait mais de façon "laborieuse" dans Funny People, comme les premiers pas d'un adepte de stand-up, se révèle dans The King... plus performant, comme si l'expérience avait joué, que le métier finissait par rentrer. Cela tient au personnage incarné par Pete Davidson, son évolution, pas au sens de maturation, nul "apprentissage" ici (le personnage conserve son côté immature, à l'instar d'un Jerry Lewis à qui d'ailleurs il fait penser quand il accompagne les enfants du "beau-père" à l'école), mais simplement d'adaptation, fait de hauts et de bas, de tensions et de relâchements, d'avancées et de surplaces, avec cette particularité que dans The King... c'est moins le sujet qui tente de s'adapter au monde que l'inverse, et ce à travers l'expérience que constitue non pas une vie de pompier, comme avait été celle du père, mais de vivre au milieu des pompiers, un vécu à valeur évidemment cathartique (on sait que Pete Davidson, qui a écrit le scénario avec Apatow, a lui-même perdu son père pompier, quand il était enfant, mort en intervention lors des attentats du 11 septembre) et dont la beauté réside dans le fait que s'y devine une ligne de force qui vient contredire l'aspect déstructuré, voire invertébré, du film. Et cette ligne, comme dans bon nombre de (bons) films américains, passe par la figure du Père. Pas la figure en soi, mais la façon dont elle est travaillée, ici à travers les tatouages et leur symbolique. De ceux que l'on se fait sur soi, comme autant de scarifications, à celui qu'on finira par graver, véritable tableau, sur le dos du "beau-père", qui est la copie du père (et son dos une page blanche), en passant par ceux qu'on exécute sur le corps des copains, qui servent alors de "cahiers de brouillons", et celui, avorté, sur le bras du gamin qui, lui, servira de médiateur (via toujours les dessins) dans le processus compliqué de réconciliation avec l'image du père... Des tatouages qui remplissent le film, symboles tout à la fois d'un mal-être, d'un besoin de reconnaissance et, in fine, d'un (ré)attachement au père. La ligne est là, qui n'a rien de lâche, au contraire bien solide, sur laquelle peuvent se développer toutes les déformations scénaristiques possibles, justifiant la durée du film, qui fait au bout du compte de The King of Staten Island un film merveilleux (le plus beau - avec Hotel by the River de Hong Sang-soo et Eva en août de Jonás Trueba - des films post-confinement vus jusqu'à présent), encore plus brooksien que Funny People, où il ne s'agit plus de concilier punchlines et notes mélancoliques, mais de laisser vivre le film en l'état, de le laisser s'épanouir, sans (trop) s'occuper du temps que ça prendra, d'abord parce que s'il y a quand même maturation, c'est de la lente maturation des fleurs, soumises à leur environnement, dont il est question ici, mais surtout parce que les choses qui doivent mûrir dans le film (pour être acceptées) ne mûrissent pas à la même vitesse, que le temps qu'il faut à Scott (Pete Davidson, qui a choisi pour le rôle le prénom de son père) ne peut être que plus long, déjà naturellement mais aussi de par son côté glandeur (Tanguy également), son recours à la drogue et aux antidépresseurs, comparativement au temps nécessaire à Ray (Bill Burr) et à Margie la mère (Marisa Tomei) pour reformer un couple, ce qui les oblige à patienter, créant de nouvelles tensions... Des différences de régimes que le film n'accentue pas, qu'il ne cherche pas non plus à atténuer, mais qu'il respecte, ni plus ni moins, et c'est en cela aussi qu'il est si beau. 

vendredi 7 août 2020

Les voyages d'hiver de Hong Sang-soo (3)




Hotel by the River.

Il faut donc aller plus loin. Se nourrir de ce qui a déjà été dit et filmé dans Seule sur la plage la nuit, tenir compte des expériences que furent le Jour d'après et Grass, pour atteindre, à travers Hotel by the River, à une forme de synthèse, cette synthèse que représente l'hiver, comme chez Rohmer avec le Conte d'hiver, comme chez Schubert avec le Voyage d'hiver, auquel le film fait écho, via le thème de la mort, la mort au bout du voyage, mais aussi la fatigue, la fatigue comme figure du neutre, car Hotel by the River, c'est ça aussi, un beau film du neutre. Soit l'hiver, un hiver qu'on pourrait dire psychologique, plus intérieur, qui voit la neige tomber pendant le sommeil des personnages, différente en cela de celle du Jour d'après qui se passe aussi en hiver. Le cycle qui nous occupe est une suite alternant automne et hiver, avec cette particularité que l'hiver dans Hotel by the River semble prolonger l'automne de Seule sur la plage... et que l'automne dans Grass pourrait précéder l'hiver dans le Jour d'après. Cet emboîtement des saisons, seulement des saisons froides (d'où la nécessité de Claire's Camera dans la filmographie de Hong pour rompre un tel climat "dépressionnaire"), témoigne de l'unité de l'ensemble, ce qui passe dans un premier temps par la couleur, appelée non pas à disparaître au profit du noir et blanc, mais à s'atténuer progressivement, une fois la couleur de Seule sur la plage... effacée, dans toute une gamme de gris, du gris soutenu du Jour d'après et de Grass au gris plus clair, à la limite du blanc, de Hotel by the River
Résumons. Hotel by the River reprend les motifs de Seule sur la plage la nuit, qu'il "dépasse", dans un bel effort de synthèse, fort du travail effectué avec le Jour d'après et Grass, ce dernier se présentant lui-même comme une variante plus épurée encore du Jour d'après. De sorte que chaque film finit par résonner avec les trois autres, sans qu'il soit possible d'établir avec précision ce qui progresse d'un film à l'autre, jusqu'à Hotel by the River, obligeant à considérer le "dernier Hong" comme un ensemble de quatre films. Certes, on peut toujours pointer les reprises, celles "hivernales" qui feraient correspondre le Jour d'après et Hotel by the River, celles surtout de l'automne qui font correspondre Seule sur la plage la nuit et Grass, à travers par exemple le titre des films, le premier étant celui d'un poème de Walt Whitman, le second d'un de ses recueils (Leaves of Grass, soit le titre original du film), ou encore la référence schubertienne, qui va de l'adagio du Quintette à l'Impromptu n°3 (pas de musique classique dans le Jour d'après, juste la figure de Bach pour arbitrer les débats), et fait communiquer vitalité et méditation, de même que la référence à Whitman fait communiquer mysticisme et sensualité. Reste que c'est bien dans Hotel by the River que la communication opère, alors que ne sont cités ni Whitman ni Schubert, simplement parce que c'est le film tout entier qui est communication, signe de sa dimension synthétique.
Ce jeu de correspondances plus ou moins intriquées, couplé à la dégradation chromatique, témoigne d'une harmonisation qui va de pair avec d'autres changements chez Hong Sang-soo. Le premier concerne les "incongruités" (identifiées par Jacques Aumont sous le terme générique, emprunté à Clément Rosset, d'idiotie), tous ces détails qui d'ordinaire scandent les films de Hong Sang-soo, sans lien manifeste avec ce que le film raconte, et qui aujourd'hui semblent se raréfier: je me souviens encore dans Seule sur la plage... de l'homme sur le balcon nettoyant la vitre et que ne voyaient pas les personnages (rappelant la mystérieuse tête de cochon qui frappait au carreau à la fin de Night and Day), mais j'ai déjà oublié ceux des films suivants, et dans le dernier, je n'en ai pas vraiment repéré (j'ai pensé à la plante de l'hôtel qui inquiète le vieux poète, mais elle n'a rien d'incongru)... A l'inverse, ce qui est de plus en plus marqué chez Hong Sang-soo, c'est la congruence, cette adéquation entre l'œuvre, délestée de toute fioriture, de tout gras au niveau narratif, et ce que visent les personnages (au départ féminins, par l'intermédiaire de Kim Min-hee, mais qui, dans Hotel by the River, touche tous les personnages): que leurs émotions, ce qu'ils ressentent, soient en concordance avec leurs idées, les décisions qu'ils ont à prendre, et la façon de les exprimer... Ce qui suppose des images de réconciliation, présentes tout au long du film et non plus simplement à la fin, comme dans le Jour d'après et Grass.
Quelles sont ces images? Elle sont de deux types. Il y a celles qui relèvent du champ hongien habituel, dominé par les rapports conflictuels entre l'homme et la femme, et qui, là, ont totalement disparu, remplacées par une forme de "dépassement" des conflits, que traduit l'image du vieux poète, qui ne fut pas un bon père, ni un bon mari, mais qui aime ses deux fils (amour réciproque) bien qu'il les ait abandonnés, ce qu'il tenait à leur dire avant de mourir. Et puis, il y a ce qui constitue le contre-champ, plus développé que dans les films précédents, contre-champ occupé par les femmes, ici deux femmes unies dans l'amitié, leur permettant de tenir, de supporter les blessures, celles que leur ont causé les hommes. Ces deux champs ne s'opposent pas, ils se font écho, le poète célébrant la beauté des deux femmes, dont il n'est pas sûr d'ailleurs qu'elles existent réellement: si elles voient (et entendent) tout, à l'instar de Kim Min-hee dans Grass, elles semblent n'être vues que par le vieil homme. Quoi qu'il en soit, cette indécision renforce l'impression d'homogénéité qui parcourt Hotel by the River, et le tapisse, à l'image de la neige (qui ne tombe jamais par hasard), faisant de l'espace du film une sorte de terrain neutre. Et de se demander si, avec ce film, marqué par la fatigue, revendiquant son désir de repos, où l'on aime s'allonger, comme le faisait Kim Min-hee sur le sable dans Seule sur la plage la nuit, Hong Song-soo, après les étapes nécessaires que représentaient les deux films suivants, n'avait pas réalisé le film dont rêvait justement le personnage du réalisateur à la fin de Seule... Un film d'élévation, qui transfigure les conflits du Jour d'après et de Grass, comme s'y essayait Hong (et Kim Min-hee) dans le dernier plan de Seule sur la plage... où l'on voyait la jeune femme de nouveau endormie au bord de la mer — rêvant à quoi? aux étoiles? (version Whitman) — avant qu'on la force à se relever, remettant l'essai à plus tard. Nouvelle tentative, réussie celle-là, dans Grass, avec ce dernier plan, fixe, sur une simple palissade, éclairée dans la nuit, plan merveilleux, digne d'Ozu, mais ce n'était qu'un plan. Là, dans Hotel by River, et son paysage enneigé qui est à peu près le même que celui de Seule sur la plage... (le froid et la neige en plus, expliquant que ce paysage, on le regarde surtout par la fenêtre, situation idéale pour la réflexion), Hong atteint l'objectif, imprégnant son film d'une poésie assez miraculeuse, du genre "haïku", évoquant Ko Un et ses Fleurs de l'instant, où une simple phrase (répétée deux fois), comme "les pies qui font leur nid ont du courage par ce froid" en dit mille fois plus que de longs discours sur les conflits hommes-femmes. Et que dire du poème composé par le vieux poète en l'honneur des deux femmes, écrit et illustré par Hong Sang-soo, dont le sens à vrai dire échappe, si ce n'est qu'il annonce ce qu'évoquait le réalisateur de Seule sur la plage... Et qui verrait l'incongruité, celle qu'on croyait perdue, ressurgir sous la forme d'une pompe à essence, tout en s'intégrant à l'impression générale de congruence dégagée par le film. Par quelle magie? Mystère.

Quant à la fin du film, manifestation de cette élévation tant attendue et longtemps préparée, qui renvoie à la mort du père (celui du film, mais aussi du propre père de Hong), filmée hors-champ puis accompagnée d'un dernier plan sur les deux femmes, allongées et pleurant (cf. la photo), elle est tout simplement sublime.

[...]




All My Life de Bruce Baillie, 1966.

 Caspar, été 1966: "vieille palissade ornée de roses rouges".
Ella Fitzgerald avec Teddy Wilson & His Orchestra, 1936.

jeudi 6 août 2020

Les voyages d'hiver de Hong Sang-soo (2)

Le Kim-film.

Avant Hotel by the River, avant l'hiver et la neige, il y avait eu Grass, l'automne et ses petites herbes sans grâce; Grass, sorti il y a près de deux ans — une éternité pour les inconditionnels du cinéaste, pas habitués à devoir patienter si longtemps — et qui m'avait laissé dubitatif. La gravité de son propos, conjuguée à l'austérité de la mise en scène — un vouloir-saisir trop manifeste —, que n'arrangeait pas le dispositif, genre "petit théâtre de Hong Sang-soo", joué justement comme au théâtre, où l'on célébrait le travail de l'acteur (les scènes comme autant de "répétitions" avant la représentation), tout ça m'avait paru tellement aride et, pour le coup, anti-hongien, que je n'avais pu m'empêcher de faire le rapprochement entre le réalisateur du film, en panne de scénario, et un Hong Sang-soo lui-même en mal d'inspiration, rapprochement d'autant plus facile que Jung Jin-young, qui incarne le réalisateur, est le sosie de Hong Sang-soo (il tenait déjà le rôle d'un réalisateur dans Claire's Camera).



Il y avait pourtant, parmi les petites échappées qui permettaient de "sortir" du dispositif, en même temps que du café, un moment magnifique, un simple travelling qui partait de Kim Min-hee, vue à travers la vitre du café, attablée devant son ordinateur, pour rejoindre le personnage du réalisateur, attablé, lui, à l'extérieur, dans l'attente d'une autre jeune femme. Ce mouvement, d'une grâce infinie, était en rupture avec ce qui précédait, mais aussi ce qui allait suivre, ne revenant, différent, qu'à la toute fin du film, magnifique elle aussi, où l'on voyait Kim Min-hee, alors que le réalisateur sortait du café pour fumer une cigarette, se lever pour prendre sa place et ainsi rejoindre le groupe dont elle venait d'écouter la conversation. Ces deux mouvements étaient comme des glissando dans la structure très rêche du film; des respirations, hélas trop rares pour faire contrepoint à l'aspect excessivement théorique, donc étouffant, de l'ensemble. Mais dans le premier mouvement, il y avait autre chose, un détail qui n'avait pu échapper à Hong Sang-soo: ce dessin sur la vitre, encadrant le visage fermé de Kim Min-hee et qui représentait deux jeunes femmes, souriantes, discutant devant un verre. Cette image ne renvoyait à aucune autre du film, et pour cause, sinon qu'elle reproduisait le plan-type du cinéma de Hong, à savoir deux personnes, filmées de profil, en train de converser. Image anodine, mais qui aujourd'hui, rétrospectivement, c'est-à-dire après avoir vu Hotel by the River et s'être souvenu des films précédents, établit comme un lien caché (via les personnages joués par Kim Min-hee), permettant de relier tous ces films, au-delà de ce qui les rapproche de façon évidente: la relation homme-femme, toujours échouée (le "non-rapport sexuel", ce qui dorénavant intéresse Hong Sang-soo, loin de l'amour physique qu'il ne filme plus): l'homme et sa lâcheté, dixit la femme (même de celui qu'elle aime); la femme et ses exigences, dixit l'homme (même de celle qu'il dit aimer); et ce bon vieux soju qui, outre sa fonction sociale, semble avoir chez Hong Sang-soo les mêmes propriétés qu'un sérum de vérité. Or ce qui fait lien aussi dans les derniers films, et de façon de plus en plus manifeste par rapport aux films des années 2000, c'est la relation entre femmes, l'aspect "femmes entre elles" (c'est le petit côté antonionien, plus que bergmanien, de Hong Sang-soo), relation d'autant plus forte que ces femmes ont été trahies par ceux dont elles étaient amoureuses, ou qu'elles ne croient pas à l'amour.

Ainsi Seule sur la plage la nuit, avec sa première partie très durassienne (une plage dans une ville imaginaire du Nord, la saison morte, une femme seule, partie loin de chez elle suite à une rupture amoureuse, et l'adagio du Quintette à deux violoncelles de Schubert, comme dans Savannah Bay, la pièce de Duras), le temps du souvenir et de la douleur, que la femme (Kim Min-hee) ne peut chasser malgré la présence réconfortante d'une autre femme (Seo Young-hwa, qu'on retrouve dans Grass), puis la seconde partie, centrée sur l'inévitable scène de soûlerie, où la femme de retour chez elle, à Gangneung, finit par trouver une forme d'apaisement, aidée par celle qui veut rester son "amie pour la vie" (Song Seon-mi, qu'on retrouve dans Hotel by the River — elle y tient le même rôle), puis les paroles d'un énième réalisateur qui, accusé par Kim Min-hee de faire toujours le même film, sur ses expériences personnelles et ses amours passées, lui répond (ce sera le point de départ de son prochain film) que lorsqu'on veut raisonner sur l'amour — le sien —, il faut partir d'un point de vue plus élevé que ceux de bonheur et de malheur, de péché et de vertu, ou alors... ne pas raisonner du tout. Difficile de ne pas y voir comme une note d'intention concernant les films à venir de Hong Sang-soo, du moins les deux qui vont suivre, le Jour d'après et Grass, dans lesquels Kim Min-hee apparaît comme une observatrice privilégiée des ratages de l'amour, au point d'en être elle-même victime (le Jour d'après), rendant sa vision de l'amour plus radicale encore (Grass), deux expériences — l'une où ça ne raisonne pas trop, Hong se contentant de décrire, l'autre où ça ne raisonne pas plus mais où ça "répétitionne", sur l'amour et la mort, l'adultère et le suicide, la vie par-delà le deuil... —, dont il ressort que la vie, eh bien, on essaie de la vivre au mieux, et que, comme le disent le vieil acteur et le réalisateur à la fin de Grass, "il n'y a rien de tel que le goût du soju, quand c'est l'automne et qu'il fait nuit". Sauf que ça, c'est le "point de vue" des hommes...

à suivre: Hotel by the River