jeudi 12 novembre 2020

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— Mes Cahiers du cinéma n°5.

Photo: Fritz Lang en 1956.

Fritz Lang: l'épure et l'impur

Manoel de Oliveira
1. L'être-ange: Oliveira et la jeune fille
2. Bouche bée ou la défaite du récit dans Un film parlé
La Vengeance d'une femme de Rita Azevedo Gomes
L'archirusse: L'Arche russe d'Alexandre Sokourov

Supplément: La caverne.

Themroc de Claude Faraldo.

mardi 10 novembre 2020

[...]

Eloge du rien.

Tout ce que je peux dire au sujet des œufs, et encore avec une marge d'incertitude, c'est qu'ils avaient été pondus entre le 31 mars, date de ma précédente visite, et le 12 avril, date à laquelle je les ai remarqués pour la première fois: quant à la marge d'incertitude, c'est dans la mesure où rien ne garantit que le cygne vu le 31 mars installé sur son nid n'était pas déjà en train de couver quelque chose. Tout d'abord, les œufs ne furent que deux, d'un blanc légèrement teinté de bleu. Puis, progressivement, il y en eut jusqu'à cinq. L'incubation, d'après le site oiseau.net, durant "environ 36 à 38 jours" - selon d'autres sources, de 34 à 45 jours -, l'éclosion des œufs, si la date de leur ponte coïncidait à peu près avec celle de ma première observation, pouvait être envisagée lors de la troisième semaine du mois de mai. Le 12 avril, j'avais pu voir les œufs en profitant d'un moment où le cygne qui couvait s'était levé du nid et se tenait debout à côté de celui-ci, fourrageant de son bec dans les plumes de son poitrail avec la même fureur que s'il avait été rongé par la vermine: ce que rendait plausible, malheureusement, l'envahissement de la berge, dans la proximité du nid, par les détritus de toutes sortes. C'est le même jour, celui de la découverte des œufs, que j'ai marché sur la rive droite de la Seine jusqu'à Argenteuil, et que dans cette ville, après avoir traversé l'autoroute A 15 à trois reprises, deux fois par en dessous puis une fois par au-dessus, j'ai fait l'ascension de la butte d'Orgemont, jusqu'au moulin qui en marque le point culminant.
Avant d'y parvenir, et sitôt sorti de Saint-Denis pour entrer dans Epinay, j'avais exploré le terrain vague, de dimensions modestes, qui occupe une partie laissée en friche de l'ancien fort de la Briche, comme semble l'attester ce fragment de mur portant les deux dates de 1870 et 1872 (dans l'intervalle, la France avait été défaite, Paris assiégée par les Prussiens et la Commune écrasée dans le sang). Ce qui invitait à le visiter, ce terrain vague, c'était le grillage que l'on avait tendu en travers de la brèche permettant d'y accéder, et que de précédents visiteurs s'étaient chargés d'aplatir. A tels ou tels de ces visiteurs était également imputable la présence d'une paire de gants de boxe, de couleur rouge, dont la taille indiquait qu'ils étaient destinés à un enfant, et celle de deux petits singes en peluche, tout cela éparpillé autour d'un cercle de cendre marquant l'emplacement d'un feu (à mes yeux, la présence énigmatique de ces objets, à elle seule, justifiait que je me sois introduit sur ce terrain, piétinant à mon tour le grillage préalablement aplati: et lors d'une visite suivante, les gants rouges avaient disparu mais non les deux petits singes, à moins que ce ne soit l'inverse).
Peut-être cette journée était-elle placée sous le signe de la transgression de clôtures - sinon du bris de ces dernières - et de la découverte d'objets insolites, deux activités plus ou moins consubstantielles, il est vrai, à la démarche que j'avais adoptée. Sous le pont que forme l'autoroute A 15 au-dessus de la Seine et du port de Gennevilliers, une moto tout-terrain, apparemment en état de marche, était suspendue au ras de l'eau par un système de sangles, comme si son propriétaire n'avait rien trouvé de mieux pour la mettre à l'abri d'un vol, cependant qu'en retrait de la berge, dans l'herbe, une moto du même type achevait de rouiller, debout sur sa béquille et amputée de la plupart de ses organes. Quant aux clôtures, j'ai encore contourné ce jour-là, successivement, celle qui au-delà du pont autoroutier délimitait le terrain d'une énième entreprise de sable et graviers, puis celle, faite de planches épaisses et déjà vandalisée lorsque je l'atteignis, qui obstruait le tunnel pratiqué sous les voies du chemin de fer afin de relier le quai Saint-Denis à la rue Claude-Monet à Argenteuil. Et parmi toutes les rues que, de là, il faut emprunter pour atteindre l'escalier gravissant la butte d'Orgemont, ou l'allée qui fait la même chose de façon moins abrupte, il en est une qui porte le nom de rue des Cas-Rouges, dont on ne sait s'il se réfère à une maladie ou à une page glorieuse de l'histoire du prolétariat. (Jean Rolin, Le Pont de Bezons, 2020)

dimanche 8 novembre 2020

Le système Dupieux


Wrong de Quentin Dupieux (2012).

Passez notre amour à la machine
Faites le bouillir
Pour voir si les couleurs d'origine
Peuvent revenir.
(Alain Souchon)

Décontrasté...
(José Garcimore)

A défaut de pouvoir découvrir Mandibules, le nouveau film de Quentin Dupieux, je me réjouis que les Cahiers du cinéma en aient fait leur couverture pour leur numéro de novembre. Voilà un geste fort. On pourra toujours dire que cet honneur est lié au contexte actuel et à la relative pauvreté où se trouve aujourd'hui le cinéma en termes de distribution, ou encore, qu'en cette période de sinistrose généralisée, promouvoir un film qui fasse rire témoigne davantage du besoin de réconfort que d'un véritable choix éditorial. Je ne le crois pas. Dupieux en couverture des Cahiers, c'est tout un symbole. Non pas qu'il ait été jusque-là ignoré par la précédente équipe, bien au contraire, Dupieux y a toujours été défendu et ce dès Steak, son premier film sorti en salles. Non pas que le dernier soit plus clivant que les précédents, justifiant qu'on le mette en avant, la majorité des critiques s'est "gondolée" en le voyant à Venise. C'est tout simplement que Dupieux en couverture des Cahiers, c'est la consécration d'un auteur. Plus que la célébration d'un film, c'est la reconnaissance d'un style, hautement identifiable, et d'une œuvre, entamée il y a plus de treize ans et dont on a pu suivre la progression autant que la cohérence. Plus encore, c'est l'affirmation qu'il y a auteur et auteur et que, dans le cas précis de Dupieux, on a bien affaire à l'auteur dans son acception "cahiériste" et non à sa forme dégradée, faite de poses et de tics, qui tend à prévaloir de nos jours, notamment dans le cinéma français. Mais je m'arrête là (à reprendre plus tard, peut-être...), pour m'interroger sur ce qui, à mon sens, caractérise le mieux le cinéma de Dupieux: la question de l'angoisse (plus déterminante encore que celle de l'idiotie qui lui est sous-jacente), une question que posait de façon explicite Réalité (1), et, au niveau formel, ce goût chez Dupieux pour les couleurs "passées", qui dépasse l'idée un peu trop simple d'un attrait du cinéaste pour les images vintage, la désaturation des couleurs dans ses films visant un autre but que celui de recréer une esthétique très lo-fi de VHS vieillie, à la chromatique faiblarde, tels les premiers modèles apparus à la fin des années 70, même si, bien sûr, cette donnée d'une nostalgie dupieussienne pour ces années-là, qui imprègne toute son œuvre, du bicross dans Steak à la veste à franges dans le Daim, est une réalité.

(1) Sur l'angoisse, je reviendrai une fois vu Mandibules. Je me contente pour l'instant de republier ce que j'avais écrit sur Wrong, Réalité et le Daim:

Si c'est Wrong c'est pas carré.

Comment parler de Wrong sans dire une seule fois le mot "absurde", sans prononcer une seule fois le mot "poétique"... Parce qu’évidemment, à celui qui vous dit que le film n’est pas drôle, vous répondez "normal, c’est absurde", et à celui (le même généralement) qui vous dit que c'est ennuyeux, vous répondez "normal, c’est poétique"... Poétique et absurde, poétiquement absurde, Wrong l’est assurément. Mais une fois dit ça, on n’a rien dit... Alors? Reprenons. Absurde, ça veut dire quoi? J’ouvre mon dico, en l’occurrence le Petit... Rubber, je cherche le mot "absurde" et je lis: du latin absurdus, "discordant" [Moullet dirait "discrépant"], de surdus: "sourd". Donc "absurde", ab-surdus, ça veut dire ça précisément: "complètement sourd". Chez Dupieux, être "wrong" - le faux est une autre définition de l’absurde, du point de vue de la logique cette fois -, c’est être complètement sourd. Mais sourd à quoi? Au monde bien sûr, qui fait du personnage joué par Jack Plotnick l’héritier direct de ce grand clown blanc, lunaire, que fut Stan Laurel (la preuve, Plotnick est coiffé pareil)... Sourd au monde, c’est-à-dire "étanche" - comme on l’est ici aux trombes d’eau qui s’abattent dans le bureau - à un monde de toute façon pas fait pour vous, monde fade, aux couleurs délavées, qu'on voudrait bien fuir (tel le voisin jogger qui déteste le jogging), le monde du politiquement correct, celui qui pense right. Car le "poétiquement absurde" - qui permet par exemple à un réveil de passer de 7h59 à 7h60! - c’est aussi et surtout l'inverse du "politiquement correct". Son contraire absolu. Or en quoi le film de Dupieux est-il non politiquement correct si ce n'est qu'il y court en filigrane - à travers cette histoire d'un type alone, à l'ouest (et pas seulement parce que cela se passe en Californie), qui visiblement a peur de la femme (jusqu'à la "tuer" via son jardinier qui est aussi sa mauvaise conscience) et dont la vie s'écroule le jour où son chien Paul, le seul être qui compte pour lui, disparaît, victime d'un "dognapping" - l'idée que cet amour passionné pour un toutou pourrait renvoyer (métaphoriquement parlant) à une autre passion, beaucoup moins avouable celle-là puisque touchant à la pédérastie, dont on sait par ailleurs que dans les années 70 (époque de référence chez Dupieux), elle n'avait pas auprès de certains ce parfum de scandale et d'abjection qu'elle a aujourd'hui (la scène où maître Chang propose au héros de lui confier un enfant en remplacement de son chien est pour le coup parfaitement inutile). J'ai dit pédérastie, pas pédophilie. Pédérastie au sens premier du mot (pas la peine de rouvrir le dictionnaire). Tout ça pour en arriver à la question suivante: Peut-on faire de nos jours un beau film, poétiquement absurde, autour de la pédérastie, même si celle-ci finalement y apparaît moins comme signe de transgression que comme motif (parmi d'autres) des années 70?
A la toute fin du film (c’est-à-dire après le générique), telle une postface, on voit maître Chang installé dans sa piscine, devant une machine à écrire, comme si c’était lui qui venait de nous raconter l’histoire. Normal, l’histoire il en est le concepteur: enlever momentanément un animal de compagnie, renforcer, par le manque ainsi créé, l’amour que lui porte son maître, puis assister aux retrouvailles en espérant que l’émotion soit la plus intense possible. Jouissance perverse. De son côté, Dolph, le héros, outre la douleur de la perte, aura dû aussi affronter les assauts du normatif: la femme et son désir de foyer, les collègues de bureau refusant qu’il vienne travailler puisqu'il a été viré, etc. Portrait d’une certaine Amérique? Si l’horizon du cinéma de Dupieux est américain cela ne veut pas dire qu’il nous offre là une image, même démythifiée, de l’Amérique. C’est que l’Amérique a plutôt valeur d’universalité. C’est à la fois le centre et l’ailleurs. Dolph est de nulle part. Sa souffrance est la nôtre et en même temps il représente ce dont on ne veut pas souffrir, ce qui est "tabou". Ce tabou, on peut lui donner le nom qu’on veut, je l’ai appelé pédérastie, peu importe, on peut dire aussi folie, en tous les cas c’est ce qui exclut. Wrong est entièrement gouverné par ce principe d’exclusion, qui fait que le personnage ne peut trouver sa place, non seulement au travail mais également chez lui. Ce qui le fait tenir c’est d’avoir pu élire un objet d’amour, quitte à en devenir prisonnier. Si l’homme aime son chien, cela ne veut pas dire qu’il aime tous les chiens, de la même manière que s’il aime un enfant, cela ne veut pas dire qu'il aime tous les enfants (il s’agirait dès lors moins de pédérastie que d’attachement pédéraste). La force du film vient de cette adéquation entre exclusion (du monde) et fixation (sur un objet), sans qu'on sache laquelle est cause de l'autre.

Y a quoi sur cette p... de cassette?

Réalité de Quentin Dupieux est un beau film d'angoisse, plus précisément sur l'angoisse. L'angoisse de l'artiste, évidemment (créer → produire), mais aussi l'angoisse tout court. Au-delà du jeu entre rêve et réalité, rythmé par la boucle répétitive de Glass, de son univers lynchien, sur fond délavé (lumière sans contraste, couleurs désaturées...), typique de l'esthétique de Dupieux, Réalité est peut-être plus lumineux qu'il n'y paraît.
C'est quoi l'angoisse? Ou plutôt, ça ressemble à quoi? Au niveau structure, c'est comme le fantasme: une fenêtre encadrant un trou. L'angoisse est là quand le sujet, disons Chabat, alias Jason, regarde l'objet de son désir, disons "Waves", son film, celui qu'il a dans la tête (comme l'eczéma de l'animateur télé), à travers sa fenêtre, disons le cadre virtuel qu'il forme régulièrement avec ses mains - il est cadreur de métier -, et que ce film qui n'existe pas se met à son tour à le regarder, de sa propre fenêtre (l'écran de cinéma sur lequel est projeté ledit film), ce qui fait que les deux fenêtres seraient chacune l'envers de l'autre, à la manière d'une bande de Möbius. La VHS bleue que la petite fille, qui ne s'appelle pas Reality pour rien, a vu sortir du ventre d'un sanglier, vient matérialiser cette angoisse.
C'est le côté "réel" de Réalité. Le réel de l'angoisse. Surgissant quand le désir, toujours trompeur, ne fonctionne plus; quand Chabat rencontre, non pas son double - un Chabat bis - mais son avatar (il ne s'appelle pas Tantra pour rien), dévoilant ce qu'il y a de divisé en lui. D'où le cri. Pas seulement le cri munchien, intérieur, de l'angoisse existentielle mais aussi le cri angoissé d'une "jouissance" toujours insatisfaite (ici le meilleur gémissement de l'histoire du cinéma), qui donc se répète sans cesse... jusqu'au finale, un finale que, bien sûr, on ne révélera pas.

D comme Dupieux.

Ah le Daim! une tuerie ce film... Du daim, Dupieux, Dujardin, tous les D du film, auxquels on ajoutera Denise, celle qui fait la "monture", et aussi Dassin, qui ouvre le film: "Et si tu n'existais pas... dis-moi pourquoi j'existerais?... pour qui... comment... je pourrais faire semblant d'être moi, mais je ne serais pas vrai"... C'est un peu l'idée du film. Et à qui il parle Dujardin? D'abord à sa femme, qui l'a plaqué, puis à Denise, à qui il raconte n'importe quoi... mais surtout à son blouson, un beau blouson à franges, pur daim, qu'il a payé cash à un vieux du cru (ça se passe dans le Béarn)... Combien? 7500 euros! Sauf que dans sa tête, à Dujardin qu'on appellera désormais Georges, c'est peut-être 7500 francs, ce qui fait déjà moins même si c'est encore beaucoup, quoique, j'y reviendrai, ce blouson est aussi une pièce unique.
Parce que le film, il est temps de le préciser, se déroule dans les années 70, du moins comme si on y était: Georges roule dans une Audi 80 (enfin je crois), se dirige à l'aide d'une carte routière, porte déjà - avant d'acheter son blouson en daim - une veste en velours côtelé, et utilise les petites annonces pour ses "bons plans". Ce qui est d'aujourd'hui ne lui sert pas: sa carte bancaire a été bloquée et son téléphone portable, il l'a jeté à la poubelle; il n'y a que le caméscope, offert par le vieux, qui lui est utile, bien qu'il n'y connaisse rien (le numérique, késako?), parce qu'il n'a pas le choix. Pour se filmer, lui et son blouson, et raconter comment devenir "le seul type à porter un blouson de ce type". Parce que ce blouson qui est unique, c'est son double, mieux un doppelgänger, son pousse-au-crime, à mesure que lui, de son côté, devient de plus en plus "daim", 100% daim.
En fait, c'est sur l'ensemble du film que le daim déteint. Par son esthétique seventies, couleurs délavées (chères à Dupieux), comme passées au soleil ou simplement altérées par le temps, ici marronnasses, avec des taches de blanc, tel le pelage du daim. Mais aussi à travers le petit film que tourne Georges, dont la fonction est moins de conférer à l'ensemble une dimension méta que d'évoquer, par son côté bâclé autant que rudimentaire, les films suédés... suédés comme il y a le "cuir suédé", autrement dit le daim, qui en fait, faut-il le rappeler, n'est pas du daim (ou alors très rarement) mais du veau, qu'il soit nubuck ou cuir retourné... retourné, bah comme l'est le film suédé - ici des scènes de film d'horreur (de slasher en l'occurence) "retournées" avec les moyens du bord. De sorte que s'il fallait préciser le thème du Daim ce serait, plus encore que la folie, la passion. Georges est fou, on est d'accord, mais c'est surtout un idéaliste passionné... passionné par le daim, qu'il aime passionnément, à la folie... à en devenir dingue, à devenir complètement dingue, au point de devenir daim lui-même, au risque d'être confondu avec, par un chasseur, à moins que... je m'arrête là.
Etre "le seul type à porter un blouson de ce type", disais-je. Ça porte un nom: le dandysme. Un autre D. Le Daim, c'est aussi le portrait d'un dandy. Le dandysme dans sa définition première. Le désir d'être "unique" (qui est aussi le premier sens du mot "idiot"). Et par là de supprimer tous les autres blousons, pour être l'Autre, l'Unique. Un geste qui vous singularise, en même temps qu'il vous efface, vous met en retrait du monde. Geste poétique s'il en est. Ainsi Georges à la fin, en daim de la tête aux pieds, tout-en-daim, demandant à Denise de le filmer. Non plus seulement lui, mais lui au milieu de la nature, dans laquelle il se fond désormais.
Reste Denise, un personnage qu'Adèle Haenel a paraît-il étoffé à mesure que le tournage avançait. Bien lui en a pris. Il apporte un autre regard sur le film, son contrechamp, un regard féminin, tout aussi passionné, mais également politique, à travers son évolution, qui la voit passer symboliquement du poste de serveuse-monteuse, faussement naïve, à celui de productrice autoproclamée, et ainsi contester la position dominante, un rien sexiste (je n'ai pas dit spéciste), occupée par Georges. Jusqu'à prendre sa place. Voilà, c'est ça le Daim. On ajoutera que le film est vraiment très drôle, le plus drôle qu'on ait vu depuis très longtemps. Carrément.

Bonus: la chanson du générique de fin, qui scelle la "prise de pouvoir" par Denise: Don't make the good girls go bad par Della Humphrey (1968).

Sur les couleurs délavées, en revanche, pas la peine d'attendre Mandibules, on peut d'ores et déjà y aller:

Le monde de Dupieux (du moins depuis Wrong) apparaît donc comme vu à travers un filtre: la lumière y est adoucie, les couleurs affadies. En cela, il témoigne d'une fonction euphémisante de l'art dupieussien, dont il n'est pas sûr pour autant qu'il vise à une représentation pacifiée du monde. Il s'agit plutôt d'une forme d'homogénéisation, par le biais d'un "détrempage", que Dupieux obtient en "surexposant" ses films, donnant à l'image cet aspect voilé, blanchi, les "personnages" (au sens large: humains, non-humains, paysages...) se trouvant ainsi baignés dans une sorte de clarté irréelle. L'irréel, par opposition au surréel, ce à quoi tend au contraire le numérique, par ses capacités techniques qui dépassent celles de l'œil humain. Quelque chose de l'ordre de l'infra, en accord avec le minimalisme de l'ensemble (une forme d'arte povera, symbolisé initialement par l'utilisation du fameux Canon 5D, qui allégeait considérablement les coûts de production), en accord surtout avec le Dupieux musicien (Mr Oizo), ce qui était, esthétiquement parlant, le sujet de Wrong Cops. Je (me) recite:

Wrong Cops, c'est moins bien que Wrong mais c'est bien quand même. Moins pour sa galerie de personnages, des flics aussi tarés que pourris, quand ils ne sont pas tout simplement défoncés (la palme à Duke, la grande saucisse branchée musique qui vend sa came planquée dans le ventre de rats crevés), que pour le plaisir d'invention qui s'en dégage. Si Dupieux n'est peut-être pas aussi "grand cinéaste" que Lynch auquel son film, comme le précédent, fait écho - le Lynch de la série Twin Peaks, voire de sa petite BD The angriest dog in the world -, il n'en reste pas moins un cinéaste singulier, inventif, inspiré, dont les films ne ressemblent à rien de connu. Wrong Cops, c'est paraît-il du Z (on pense à un autre Quentin), ça se veut régressif, cradingue, très premier degré, oui mais c'est d'abord du Dupieux - zédifié, si vous voulez, mais d'abord du Dupieux -, où l'on retrouve tout ce qui fait l'originalité de son cinéma, marqué par son sens non seulement du nonsense mais aussi du cadre et bien sûr du rythme. Si le recours aux coupes abruptes, avec arrêts sur image, peut se révéler irritant à la longue, ça reste néanmoins cohérent avec le projet d'un film "amateur", bricolé, à l'image de ce que produit - musicalement - le personnage joué par Eric Judor. On peut voir ainsi le film comme un set de DJ foireux, dans lequel le DJ, faute de savoir bien caler ses mix, se limiterait à couper bêtement les morceaux. Travail de con, oui mais en apparence seulement tant il s'avère que ce découpage est, en même temps, parfaitement en phase avec le caractère disjoncté des personnages. Beaucoup voient le film comme un portrait peu amène, c'est le moins qu'on puisse dire, de l'Amérique... l'essentiel n'est pas là. Ce qui fait la force de Wrong Cops, c'est qu'avec ce film Dupieux réussit le pari d'un film déglingué, ce qui suppose, à l'inverse, de trouver le bon tempo. Et ça, c'est vraiment le travail du cinéaste, pas du musicien, quand bien même la structure du film évoque, par ses effets de reprise, celle d'un morceau d'électro. De même qu'il existe des cinéastes-peintres ou des cinéastes-sculpteurs, il existe des cinéastes-musiciens. Quentin Dupieux, alias Mr. Oizo, est de ceux-là évidemment. Pas au sens où ses films seraient des équivalents cinématographiques de sa musique, mais au sens où se devine, à travers ces films, un dialogue entre le musicien et le cinéaste, les problèmes de rythme (ici la question du beat) qui se posent au premier se transformant pour devenir ceux que tente de résoudre le second... C'est que le Dupieux cinéaste est encore jeune par rapport au Dupieux musicien. Il est dans la recherche, l'expérimentation - peu importe finalement les erreurs (elles seront corrigées la fois d'après) -, c'est ce qui fait que son œuvre vit, et même pleinement.

Ainsi les couleurs délavées chez Dupieux ne se limitent-elles pas à un quelconque effet de style, ni même à une sorte d'adéquation entre le Dupieux musicien et le Dupieux cinéaste. Sans aller jusqu'à parler de Weltbild, elles témoignent néanmoins, par l'insistance avec laquelle le cinéaste y recourt, d'une véritable vision du monde, vision non pas "éclairée" mais estompée, comme embrumée de lumière, qui émousse les angles, annule les contrastes, au point que tout semble noyé dans le même bain. Cette vision, faussement tranquille, que traduit-elle? Je parlais plus haut d'homogénéisation. On peut se demander en effet si un tel délayage n'aurait pas pour fonction d'atténuer, mieux: de contrebalancer, le côté "grosse tâche" qui caractérise le personnage dupieussien, sommet de bêtise s'il en est, de sorte que, justement, il ne se réduise qu'à ça: sa bêtise. Pour le dire autrement: que sa bêtise, si abyssale soit-elle, ne soit rien d'autre que la manifestation (burlesque) d'une idiotie plus fondamentale - qui est celle du réel, dirait Rosset - à laquelle l'homme (plus raisonné, plus menteur) évite, lui, de se confronter, du moins frontalement. De sorte encore que la méchanceté, qui bien souvent accompagne la bêtise, se retrouve au second plan. Quoi qu'il fasse, le débile dupieussien est toujours plus bête que méchant, même sous les traits d'un serial killer (cf. le Daim), ce qui le différencie par exemple du débile coenien. Cela tient bien sûr au jeu des acteurs, au regard porté sur eux par l'auteur, mais quelque part c'est aussi l'effet de cet estompage qui nivelle tout, "empathise" en quelque sorte les personnages, et fait que ce qu'ils expriment, directement, naïvement, c'est toujours une part de nous-mêmes.

à suivre

Bonus: Nonfilm (version courte), le tout premier film de Quentin Dupieux (2001).

samedi 7 novembre 2020

Quel est ce coeur?


La Vengeance d'une femme de Rita Azevedo Gomes (2012).

C’est sur du rouge, celui du générique, un beau rouge sang, plein cadre, que s’ouvre la Vengeance d’une femme (1). Avant que le spectateur, invité par le narrateur, n’entre lui-même dans le film, via les coulisses d’un studio et son magasin d’accessoires, et découvre ainsi le dispositif mis en place par Rita Azevedo Gomes pour nous raconter, à sa manière, cette histoire de vengeance, écrite par Barbey d’Aurevilly il y a plus d’un siècle. Un dispositif éminemment théâtral, que la réalisatrice exacerbe en multipliant les cadres et les reflets, en y introduisant, outre le narrateur, de mystérieux témoins, en dynamitant même le quatrième mur, par les adresses du narrateur au spectateur, en jouant surtout avec la temporalité, qui voit dans un même plan, à la faveur d’un déplacement - du personnage principal, passant d’un décor à l’autre - ou d’un simple changement de lumière, les différents types de narration se succéder, faisant communiquer présent, passé récent et passé plus lointain, sans qu’il ait été besoin de découper les scènes.
C’est que le film est lui-même tendu, tel un arc, vers ce qui en constitue le secret, on pourrait dire le cœur, ce pourquoi une duchesse (magnifiquement interprétée par Rita Durão), jeune femme mariée mais sans amour, est devenue prostituée. Un secret qu’elle raconte à l’homme - un dandy, décrit comme libertin mais blasé de tout (à commencer par les soirées mondaines) - qui, intrigué par la noblesse de sa beauté, lui rappelant une "autre femme", l’avait suivie, était monté chez elle, l’avait payée, etc., comme les autres hommes, sauf que lui avait accepté d’écouter son histoire, une histoire si inouïe, si insensée, qu’il s’en trouva complètement bouleversé, au moins le temps d’une nuit.

Rouge vif

L’appartement où se prostitue la duchesse est construit comme une scène, avec sa pièce centrale, un petit salon rouge, tout rouge, en forme de chœur, au fond duquel on peut voir, accroché au mur, un tableau de Rubens: L’Union de la terre et de l’eau. Rubens, peintre idéal pour définir la rubescence du film. "Rubens, rubescent, rubis. [...] Rubens est né rubens comme on naît blond ou brun. Participe présent 'rougissant', verbe au présent perpétuel, c’est-à-dire en action, hier, demain, aujourd’hui, maintenant, immédiatement, dans le centre du cercle, dans sa circonférence, et tout au long des courbes et des contre-courbes. Rubens est la couleur et le temps en même temps (2)." Mouvement circulaire, intégrant plusieurs nappes de temps, que l’on retrouve au début de la longue séquence dans l’appartement, dans le tournoiement de la caméra autour du personnage féminin, réactivant ainsi, à travers l’acte sexuel, la douleur du passé. Où il apparaît que le rouge tapissant les murs du salon est le même que celui du générique, ce qui lui confère une fonction à la fois symbolique et prédictive, quant au secret du film: un cœur, de l’amour et du sang. Mais encore? Revenons au tableau. Il s’agit d’une allégorie, célébrant à travers les figures de Cybèle, la déesse de la terre, et de Neptune, le dieu de la mer, la prospérité retrouvée d’Anvers (la ville natale de Rubens) après le désastre économique qu’avaient entraîné coup sur coup, dans le cadre de la guerre qui opposa au XVIe siècle le roi d’Espagne et ses alliés catholiques aux rebelles protestants du Nord, le siège espagnol puis, une fois la ville tombée, le blocus hollandais, fermant alors l’accès à l’Escaut. Cette histoire-là, évidemment, n’est pas la nôtre, la "vérité" est ailleurs. Il y a d’abord, au bas du tableau, situé au premier plan, cet ange qui nous regarde, rappelant le festaiolo du théâtre antique, véritable intermédiaire entre la scène - qu’il commente - et le public, soit la structure même du film. Il y a surtout, au centre du tableau, symbole de cette union entre la terre et l’eau, une jarre renversée sur un rocher, laissant l’eau se déverser sur le sol, telle une fontaine. A la gauche du tableau, un lion (animal associé à Cybèle). Or cette image est dans le film, elle est même dans la nouvelle de Barbey, lorsque la duchesse révèle qu’elle a jadis aimé un homme, d’un amour brûlant bien que chaste, "d’âme à âme", au contraire de son mariage, "une affaire de race à race", qui avait fait d’elle l’épouse d’un grand d’Espagne (le duc de Sierra-Leone), la condamnant, si elle n’avait rencontré Don Estêvão (le cousin du mari), à perpétuer la longue et triste lignée de ces "femmes irréprochables et majestueuses", ainsi qu’elles apparaissaient sur les portraits qui ornaient les murs du château, "ces femmes dont la vertu était gardée par la fierté, comme une fontaine par un lion". Le lion serait l’équivalent de la fierté, d’une fierté haut placée, inscrivant le rougissant du tableau sur un autre registre, quelque chose de plus offensif, de plus violent, de rugissant peut-être, et dont témoignerait le personnage aux pieds des deux divinités, à savoir Triton soufflant de toutes ses forces dans sa conque pour déchaîner quelque tempête.
C’est que le rouge, à l’image du sang, n’a rien de pur. Si, dans la Vengeance d’une femme, il procède de petites touches, glissées incidemment (ici une jeune fille "empâtée de rouge", là des roses rouges, posées sur une table ou une robe, là encore ces "montagnes de marbre rouge" qui entourent Sierra-Leone), comme des traces de coagulation, le souvenir figé d’une éclaboussure, alors que, une fois pénétré l’appartement de la duchesse, c’est surtout le rouge embrasé du salon, réplique en trois dimensions du générique, qui retient l’attention, il n’en demeure pas moins profondément souillé. Evoquant les femmes rencontrées sur les marchés d’Orient, l’homme libertin dit à son compagnon de table, au début du film, qu’elles sont plus chaudes encore que le rouge d’Andrinople, "ce rouge qui était fait avec des excréments, de l’urine, du sang animal et rance, mais avec lequel se teintaient les soies". Un détail qui n’est pas dans la nouvelle de Barbey, Rita Azevedo Gomes insistant par là sur la nature non seulement secrète du rouge d’Andrinople (son fameux secret de fabrication, volé aux Turcs) mais surtout ambiguë, puisque associant délicatesse, celle du rouge en question, comme des textiles à colorer, et déjections, toutes ces excrétions utilisées pour l’obtenir. Rouge impur, renvoyant au personnage féminin, une Turre-Cremata (littéralement tour brûlée), à la fois duchesse et putain, ce que viendra résumer le carton accroché sur la porte de son appartement (mais qu’on ne découvrira qu’à la fin), où se trouvent énumérés les différents "plaisirs du sexe" pratiqués, une crudité à rattacher à la part expressionniste du film, au même titre que la rubescence et la putrescence. Ici le rouge est bien plus qu’une couleur. Dialectisé, vif et provocant, il infiltre le film, l’imprègne, pour mieux rejoindre sa source, la scène clé, révélée aux deux tiers du film, après une lente combustion, qui porte le récit à son point d’incandescence, et ce d’autant plus que c’est la première fois, et la seule probablement, que la femme raconte son histoire, mieux: l’incarne.

L’orgueil d’une femme

Quel est ce secret? La femme a donc aimé un homme. Au début elle a résisté, allant jusqu’à remplir son "rôle de femme espagnole" en avertissant son mari de l’amour que lui portait Estêvão. Mais, ayant reçu comme seule réponse un méprisant et orgueilleux: "Il n’oserait!", elle intima ledit amant à justement oser, à oser l’aimer. Et ils s’aimèrent, d’un amour sublime, comme au temps chevaleresque de l’amour courtois, affranchi du désir des amours vulgaires, amour perçu si intensément par la femme qu’il suffisait que les doigts des deux amoureux s’effleurent de part et d’autre de la toile d’un métier à broder pour qu’elle en soit troublée, ou encore, qu’un baiser soit déposé par lui sur une rose, puis repris par elle, pour qu’elle se sente défaillir. Amour plein, total, vécu dans "l’azur du ciel"... Sauf que "ce ciel était africain, et cet azur, du feu". Jalousie du mari. Fulgurance de la réaction: un des valets noirs décoche une flèche, l’amant a la gorge transpercée puis s’écroule sur les genoux de sa bienaimée, saisie d’horreur (3)... Découpée en plans très courts, ce qui contraste avec le reste du film, la séquence vaut comme surgissement du réel, au sens de l’indicible, de ce qui se passe hors scène, à mille lieues du spectacle offert jusque-là. Le cœur de l’amant est ensuite arraché et, ainsi que l’ordonne le duc, jeté aux chiens pour qu’ils le mangent. Scène hallucinante qui voit alors la femme se débattre avec les chiens, des molosses à la gueule terrifiante, pour récupérer le cœur et le manger elle-même, ce dont on la prive, la scène se terminant sur l’image d’une femme hagarde et pantelante, soutenue par les deux valets noirs, image d’un laisser-tomber, déjà entrevue, car appelée à revenir, telle la mémoire qui "revient toujours, agenouillée comme un chien à nos pieds", image après laquelle courait le récit, et en même temps point de départ, pour la femme, de son désir de vengeance.
Retour sur scène. Que reste-t-il de cette époque au moment où la duchesse nous raconte son histoire? Un bracelet, avec en médaillon le portrait non pas de l’amant mais du mari, qu’elle serre violemment dans sa main pendant que celui avec qui elle est montée l’étreint; la robe blanche ensanglantée, tachée du sang de celui qu’elle a aimé, qu’elle conserve autant comme relique que comme "stimulant" lorsque le désir de vengeance vient à faiblir. Deux objets qui, d’une certaine façon, la font tenir, en alimentant sa haine. Mais il est évident qu’autre chose est là, monstrueux, qui justifie le sort que la femme s’est réservé. La prostitution à laquelle elle se livre n’est pas que l’envers sordide de l’amour, idéalisé, qui existait entre elle et Estêvão. Ce n’est pas non plus qu’un moyen de vengeance, le plus dégradant qu’elle ait trouvé, pour salir l’honneur de son époux. C’est l’orgueil, plus encore que la fierté, qui la guide. Ici la réaction de la femme est à la hauteur de celle de l’homme. D’orgueil à orgueil. Et le sien est plus fort encore. Il est à noter que Rita Azevedo Gomes recourt au même type d’effet, le flou, effet pour le moins archaïque - on pense à Ida Lupino dans les années 1950 -, pour signifier l’état de sidération dans lequel se retrouve la femme à deux moments du film. D’abord, quand l’époux lui oppose, à propos du "risque" encouru si Estêvão restait au château, que celui-ci n’oserait pas; ensuite, quand il lui refuse, une fois l’amant exécuté, qu’elle mange son cœur. Comme si le désir de vengeance venait moins de la mort d’Estêvão que de ces deux refus, ressentis par la femme comme des insultes, blessant davantage son amour-propre que l’amour vécu par les deux amants. A l’homme qui lui fait remarquer que le duc ne saura peut-être jamais ce qui lui est arrivé, à elle, le fait qu’elle se soit vengée de la pire des manières, la plus terrible, elle répond: "Moi, je le saurai, nuit après nuit, je le saurai...", manifestant ainsi une forme de folie raisonnée... Peu importe dans le fond qu’il sache ou non, c’est à travers elle que sa vengeance s’exprime. Et cela passe par la prostitution. Se prostituer, au sens premier du mot: se placer devant. S’exposer en toute indignité pour mieux savourer sa vengeance. La mise en scène du scandale. Une sorte d’acting out, avec ce que cela suppose de démonstratif, d’adresse à l’Autre et donc de parfaitement visible. D’où la robe jaune d’or (4). L’orgueil serait là, immense, démesuré, permettant de supporter sans faillir la honte. Capable surtout d’aller jusqu’au bout, non seulement jusqu’à la mort, mais plus loin encore, quitte à sacrifier son âme, parce que le crime ici relève de la pensée - "un crime civilisé", écrit Barbey d’Aurevilly - et qu’il se révèle finalement, de par son intellectualité, plus atroce que le plus sanglant des forfaits.

Le cœur révélateur

Il y a d’abord l’assomption, l’acceptation de ce que l’on désire, en toute conscience, jusque dans ses conséquences les plus extrêmes. Acte de liberté, justifiant que chez la duchesse il se réalise pleinement, sans la moindre réserve, mais pas au grand jour, afin que rien (pouvoir, règles sociales...) ne vienne l’entraver. La nécessité donc d’une mise à l’écart, en marge d’une certaine société, mais sans se couper du monde, de ce monde dont la femme dit avoir tant besoin. Se conjuguent en elle l’orgueil, propre à son rang, et une puissance d’autodestruction sans égale, dont l’aboutissement serait synonyme de victoire. Cette ferveur dans l’abjection n’est autre, on l’aura compris, que le versant noir de l’extase, quasi mystique, que la femme dit avoir connue auprès d’Estêvão. Ce qu’elle vivait là, l’amour vrai, d’âme à âme, est en tout point comparable à ce que décrit sainte Thérèse d’Avila, quand l’âme, détachée du corps, est la seule à jouir du bonheur procuré. Qu’en est-il de cette âme, maintenant que l’amant-Christ n’est plus, que son cœur a même été arraché? La réponse est à chercher du côté d’Aristote, pour qui l’âme fait l’unité du corps - de sorte que lorsqu’elle s’en va, "le corps se dissipe et se putréfie" -, mais également d’Oliveira. Si le film de Rita Azevedo Gomes rappelle le cinéma du maître portugais, par sa théâtralité assumée, l’importance du texte, les longs plans fixes, les jeux de regards et de miroirs, c’est aussi que la réalisatrice a jadis travaillé avec lui, plus précisément sur son film Francisca (1981), le dernier de la "tétralogie des amours frustrées", adapté du roman d’Agustina Bessa-Luís. Or, c’est dans ce film que l’on voit, à la fin, le personnage principal, qui a fait autopsier le corps de sa femme, morte de dépérissement, pour savoir si elle était bien vierge (doutant de sa virginité, le mariage n’a jamais été consommé), tenir son cœur entre les mains. Si la virginité est prouvée, le cœur, lui, conserve tout son mystère, à l’image de ce papillon qui semble s’en échapper, image possible d’une âme longtemps emprisonnée et enfin libérée. Rita Azevedo Gomes a sûrement pensé à ce plan en tournant la Vengeance d’une femme. Non pas qu’elle s’en inspire directement, mais parce qu’on y retrouve, quant au devenir de l’âme, une même interrogation. "Nous vivons déchirés, à la recherche de nos corps dispersés sur la terre entière. [...] Et le cœur, en mille morceaux, entre dans les ruelles les plus misérables à la recherche du sang qui le formera", dit le personnage de Francisca. "Que peut un cœur?" se demandait Daney dans sa critique du film. Nous répondrons: rien. Le cœur "brisé" échoue à se recomposer, il ne peut que dépérir et se putréfier, ce sentiment de pourrissement au cœur même du vivant étant la marque de la mélancolie. Chez Oliveira, tout est dilué dans le grand bain mélancolique, empreint de saudade, qui irrigue le film. Dans la Vengeance d’une femme, la putréfaction participe également à la dimension mélancolique du récit, mais une dimension pervertie, par la haine vengeresse du personnage (à l’instar de sa déclaration: "Je bois des excréments et c’est du nectar puisque c’est le nectar de la vengeance") et par les autres sources littéraires auxquelles se réfère la réalisatrice, tel cet extrait d’un poème de l’écrivaine italienne Cristina Campo qu’elle fait prononcer par la duchesse, une fois son récit terminé: "Elle est déjà loin, chaude, la vie… je reviens vers toi qui gèles dans ma légère tunique de feu (5)", ce qui redouble l’aspect mystique et secret du personnage, le rendant encore plus énigmatique.
Le film se présente ainsi découpé en deux parties inégales. Une première partie, la plus longue, imprimée de rouge et de sang, soutenue par l’ardeur du récit, jusqu’à la déchirure, foudroyante, que représente la "scène du cœur"; une seconde, dérougie, asséchée, marquée par la décrépitude, à l’image de ces bougies dégoulinant de cire, jusqu’à la mort par décomposition. Comme si le film, tel un vampire, se gorgeait de cette histoire de vengeance, jusqu’à laisser celle qui la raconte complètement exsangue. L’homme n’en parlera jamais. La femme restera seule avec son histoire, se désincarnant, le corps de plus en plus rongé, jusqu’à ce qu’il ne reste rien, juste l’idée de vengeance. Où est passée l’âme? On nous la dit "scellée", elle pourrait bien être damnée. A l’homme venant d’apprendre la mort de la duchesse, le prêtre de l’hôpital - où la duchesse, devenue simple numéro, s’est éteinte dans d’effroyables souffrances bien que stoïquement - dit, plein de naïveté, qu'"elle avait exigé, certainement par pénitence, qu’on mît après ses titres, sur son cercueil et sur son tombeau, qu’elle était une 'fille'...", mais qu’"elle ne voulait même pas, certainement par humilité, qu’on mît 'repentie'", ce qui fut inscrit malgré tout. En fait, nulle humilité, nulle repentance, c’est l’orgueil qui, encore et toujours, s’est manifesté à travers cette exigence, prolongeant la vengeance au-delà de la mort. Et donc nulle rédemption. Il n’en reste pas moins un mystère, celui de l’impossible trinité: orgueil-amour-vengeance, qui fait que si, à la fin, l’âme s’évade, on ne sait pas où elle va (6). Ce qui est sûr en revanche, c’est que celle qui se glorifiait d’être une Turre-Cremata était "la dernière de sa race". En disparaissant, s’éteignent avec elle les derniers feux d’une caste autrefois toute-puissante. De sa "race", elle n’aura conservé que le "front de bronze", rejetant tout le reste. Geste de rupture vis-à-vis de son propre milieu. C’est ainsi qu’il faut comprendre le choix de la musique atonale, celle de la Seconde école de Vienne, pour accompagner le film, et plus particulièrement l’image de la duchesse. Si le film s’ouvre sur du rouge, il s’ouvre aussi sur le deuxième mouvement des Quatre pièces pour clarinette et piano d’Alban Berg, œuvre que l’on retrouvera par la suite, au même titre que d’autres, signées Schoenberg ou Webern. C’est que cette musique, honnie en son temps, évoque aussi bien la dissidence, le scandale, l’exclusion, que toute une esthétique, marquée par la richesse expressive, la puissance des chromatismes, l’intensité des états émotionnels, généralement tourmentés, autant d’éléments qui s’accordent avec la nouvelle de Barbey et sa transposition par Rita Azevedo Gomes. Reste que c’est le côté absolu du personnage qui fascine le plus dans cette histoire, à la manière des grandes figures de la tragédie grecque. Amour et haine sont portés à un tel paroxysme qu’ils semblent sans objet, comme si l’amant, puis l’époux, avaient été incorporés, étaient devenus pour la duchesse des morceaux d’elle-même. De sorte que, finalement, ce cœur qui avait été jeté aux chiens et qu’elle n’avait pu récupérer, c’était tout simplement le sien. (Trafic n°93, printemps 2015)

(1) Ce rouge peut être vu comme la traduction de Fortiter, l’épigraphe en latin qui ouvre, lui, la nouvelle de Barbey d’Aurevilly. Fortiter, c’est-à-dire avec ardeur, énergie, mieux: courage, mot dérivé de cœur.

(2) Philippe Muray, La Gloire de Rubens, 2013.

(3) Dans la nouvelle de Barbey d’Aurevilly, l’amant meurt étranglé: "Les noirs lui avaient jeté autour du cou ce terrible lazo avec lequel on étrangle au Mexique les taureaux sauvages."

(4) Le personnage de la duchesse change trois fois de robe durant le film, et de couleur par la même occasion, passant successivement du jaune (moment de la séduction) au noir (instant où elle se donne) puis au blanc (temps de la confession). Trois couleurs pour exprimer, outre le rouge de la colère et de la honte qui domine le film, les changements de tonalité du récit. Simplicité des motifs, quasi élémentaire, qui rappelle là encore Lupino mais aussi Allan Dwan — ainsi par exemple les Rubis du prince birman (Escape to Burma1955) dans lequel Barbara Stanwyck porte des foulards de couleur distincte, correspondant aux différentes émotions éprouvées par l’héroïne.

(5) Cristina Campo, "Pas d’adieu", in Le Tigre Absence, 1996.

(6) Ce que la réalisatrice traduit par ce dernier plan où l’on voit un cheval s’avancer seul, sans cavalier (équivalent de l’âme-papillon sortie du cœur de Fanny chez Oliveira?), avec en fond sonore le Peer Gynt de Grieg. 

mardi 3 novembre 2020

L'être-ange


Singularités d'une jeune fille blonde de Manoel de Oliveira (2009).

Oliveira et la jeune fille.

[...] D’abord, l’amour, la mort, une vision romantique, voire mystique, de la jeune fille, ainsi qu’il ressort des films de la tétralogie (celle dite des "amours frustrées": le Passé et le Présent, Benilde ou la Vierge Mère, Amour de perdition, Francisca) et du Soulier de satin, se prolongeant dans le reste de l'œuvre sous la forme de figures résiduelles, de résidus et toujours duelles, avant d’être "réactivée" tardivement, et forcément différente, dans l’Etrange Affaire Angélica. A cela il faut ajouter, présente depuis le début mais de plus en plus sensible à partir de Val Abraham, une image résolument moderne de la jeune fille, à travers la notion de scandale qui lui est associée, et qui trouve dans Singularités d’une jeune fille blonde sa forme la plus radicale. Une double image qui a donc évolué au fil du temps, au même titre que la question de la virginité, question qui a toujours obsédé Oliveira, depuis Angélica et les films de la tétralogie, dont elle constituait le thème central, jusqu’à des œuvres plus récentes, comme le Miroir magique, portrait d’une femme fortunée, Alfreda, dont le vœu le plus cher est de voir apparaître la Vierge Marie, à laquelle elle tend d’ailleurs à s’identifier, par sa répugnance avouée du sexe et surtout sa conviction que Marie était, comme elle, très riche. Elle suit en cela l’Evangile de Jacques et ce qu’en dit un mystérieux professeur, spécialiste des Saintes Ecritures.

S’appuyant sur une réflexion de Pascal Bonitzer, qui voyait dans la composition des plans de Mizoguchi "une métaphore de l’hymen", Yann Lardeau "constate [en 1988], chez Mizoguchi comme chez Oliveira, le même refus d’un découpage en champs-contrechamps, le même plaisir de la rampe et des déplacements latéraux, la même résistance à pénétrer sur scène". Or, à partir des années 90, Oliveira délaisse, ou du moins réajuste (car certains principes demeureront jusqu’au bout), sa conception du cinéma comme simple moyen de fixer le théâtre. Moins de résistance, ce qui entraîne de véritables trouées dans la texture de ses films, au demeurant plus fluides, les rendant plus énigmatiques encore. Quelque chose semble s’offrir au spectateur sans qu’on sache quoi exactement, tous ces moments, sublimes, où se mêlent ravissement et abandon, comme par exemple, dans le Miroir magique, quand Alfreda s’apprête à se baigner dans la rivière et qu’apparaît ce reflet de lumière, frémissant à la surface de l’eau; ou encore, dans le finale de Val Abraham, lorsqu’Ema, avant de disparaître, parcourt, telle une marche funèbre (c’est l’adagio de la Sonate au clair de lune de Beethoven qu’on entend) l’orangeraie et que, au contact des oranges, elle se rappelle le temps de sa virginité.

Faut-il y voir une sorte de "réalité sublimée", qui trouverait son corollaire dans l’image, empruntée à Claudel, qu’Oliveira donne dorénavant de la Vierge et de la virginité, à savoir l’image d’une vraie femme, qui "connaît" la réalité de son corps? D’autant que ce corps a un nom, c’est celui de Leonor Silveira, apparue pour la première fois chez Oliveira, à l’âge de 18 ans, dans les Cannibales - film grotesque autant que génial, où elle incarne Margarida, la jeune femme, forcément vierge, qui, le soir de ses noces, se jette par la fenêtre après avoir découvert, horrifiée, que son vicomte de mari n’avait ni bras ni jambes - et qui, par la suite, a participé à quasiment tous ses films. Comme si, à travers le corps admirablement présent de Leonor Silveira (au point de ne pas vieillir dans Val Abraham) et qu’Oliveira ne se prive pas de magnifier (ainsi dans le Miroir magique, lorsqu’elle apparaît en tenue de bain), la jeune fille jusque-là "enfermée" des années 70 et 80 s’ouvrait enfin à l’extérieur, après le raptus des Cannibales, d’abord timidement, sous la forme de quelques figures mythiques (Vénus, Eve), puis de manière plus épanouie, en alliance non plus avec Dieu mais avec la nature, à la fois offerte et ailleurs. C’est dans Val Abraham que cette alliance - la nature est celle de la vallée du Douro - atteint son point d’incandescence, où la perdition oliveirienne touche au plus profond, et ce d’autant plus que tout, secret et désir, y est exposé (le parfum d’une rose dont on s’enivre, son pistil que l’on caresse...), à la surface du film, miroir magique, visible bien qu’inaccessible. Une alliance qu’on retrouve dans Party, où le personnage incarné par Leonor Silveira, prénommé aussi Leonor, se laisse submerger par ce qui vient de l’extérieur, une extériorité impossible à définir mais que le personnage éprouve par le biais de phénomènes naturels, tels que la pluie et le vent, conférant au film une dimension cosmogonique.

Chez Oliveira, la jeune fille représente ainsi à la fois un passage entre deux mondes, le monde de l’innocence et celui de sa perte, et la fusion de ces deux mondes, l’adolescente qui demeure encore en elle et la femme qu’elle aspire à être, d’où ce mélange de crainte et de désir qui la traverse. Le scandale est là. Et c’est dans Singularités d’une jeune fille blonde, d’après une nouvelle d’Eça de Queiroz - un romancier qu’on oppose souvent à Camilo Castelo Branco et qu’Oliveira (qui préfère Camilo) adapte pour la première fois -, que le scandale, propre à la jeune fille oliveirienne, trouve sa plus belle expression. Leonor Silveira (qui depuis Inquiétude et son personnage de cocotte, a délégué sa jeunesse à d’autres actrices, exemplairement Leonor Baldaque, la petite-fille d’Agustina Bessa-Luís, pendant féminin de Ricardo Trêpa, le petit-fils de Manoel de Oliveira) y tient le rôle de l’inconnue, rencontrée dans le train, à qui le héros-narrateur confie son histoire, selon l’adage énoncé en ouverture: "Ce que tu ne racontes pas à ta femme ni à ton ami, raconte-le à un étranger." C’est l’histoire d’un coup de foudre, de ce que Stendhal appelait la cristallisation, qui pare l’être dont on tombe amoureux de toutes les qualités, de toutes les vertus: "une blanche colombe, de neige et d’or" comme il est dit dans le film, mais qui ne se révèle être, après coup, qu’une illusion, qu’un "trompe-l’œil", autant dire une image. Macário est tombé amoureux d’une image, en l’occurrence celle d’une jeune fille blonde, lorsqu’elle est apparue pour la première fois à la fenêtre située en face de son bureau, sortant de derrière les rideaux, de ces rideaux qui "permettent la naissance de romances", un éventail chinois à la main. Comme dans un tableau. C’est qu’il faut un cadre pour tomber amoureux, qui active l’imaginaire de celui qui aime, ainsi que le rappelle Barthes. On notera qu’à chaque apparition de la jeune fille à sa fenêtre, on entend le tintement d’une cloche, qui semble toujours marquer la même heure, ce que confirme le plan de l’église où l’on voit ladite cloche sonner au-dessus de l’horloge qui, elle, n’a pas d’aiguilles. Cela confère aux apparitions un côté hors du temps, presque irréel, comme si l’attrait exercé par la jeune fille, que Macário préfère appeler menina au début (référence possible au tableau de Velázquez, via la mise en abyme et le monde comme illusion), devait moins à sa beauté, évidente, qu’à ce qu’elle maintient caché, derrière son éventail, cet agalma qui la désigne, elle et pas une autre, aux yeux de Macário.

Image idyllique donc, mais trompeuse, car fantasmée, qu’Oliveira va s’attacher à brouiller, en glissant dans le film quelques indices (c’est le côté Edgar Poe du récit), autant de "singularités" qui rendent la jeune fille peut-être moins innocente que Macário le croit. Ainsi de la scène du jeton lors de la soirée chez le notaire, quand, après que Luís Miguel Cintra a lu, à l’arrière-plan, deux poèmes d’Alberto Caeiro (l'hétéronyme de Pessoa) dont le second semble faire écho au personnage de la jeune fille, celle-ci se lève brusquement de la table de jeu où elle était assise, croyant qu’un jeton lancé vers elle par un des joueurs était tombé. Qu’en est-il? On ne le saura pas. Reste le trouble créé par la scène, qui voyait auparavant la jeune fille jeter des coups d’œil à droite et à gauche (notamment à sa mère), rappelant le tableau de La Tour, Le Tricheur à l’as de carreau, où l’on se demande qui trompe qui, et, dans le cas de la jeune fille, ce qu’elle peut bien cacher. Mais l’essentiel n’est pas là. Ce qui importe c’est que, par ce mouvement de recul, la jeune fille vient signifier qu’elle n’est pas à sa place. Chacun occupe une place bien définie dans le film, et celle de la jeune fille se réduit visiblement au cadre - amoureux, social - dans lequel on la confine. Sa maladie, la kleptomanie, ne fait que traduire l’angoisse qu’il lui faut surmonter - une fois franchi l’espace (matérialisé par la rue et les bruits de la ville) qui la sépare de Macário et plus généralement du monde - quand une trop forte émotion la saisit. Si la connotation sexuelle y est manifeste, ce besoin irrépressible de voler témoigne aussi du vide au bord duquel elle se tient. Un acte hors sens, du registre de la jouissance, ce que Macário ne saurait comprendre ("Va-t’en!" lui crie-t-il, scandalisé, après la révélation du vol de la bague), la renvoyant à son statut de départ, celui d’image, mais une image désormais corrompue, qui montre la jeune femme, de retour chez elle, anéantie, s’écroulant dans un fauteuil, bras ballants et jambes écartées, corps déchu qu’Oliveira raccorde sans ménagement avec le plan du train dans lequel nous a été racontée l’histoire, surgissant du bas de l’écran comme s’il sortait du ventre de la jeune fille. Raccord sidérant, inouï, et en même temps des plus signifiant. La jeune fille chez Oliveira, ce n’est peut-être que cela finalement: un ébranlement, celui que représente toute naissance, ici la naissance d’une histoire. L’origine du récit. (extrait de Mondes imaginaires. Le cinéma de Manoel de Oliveira, 2017)

Bouche bée


Un film parlé de Manoel de Oliveira (2003).

"Toujours encore à venir, toujours déjà passé, toujours présent dans un commencement si abrupt qu’il vous coupe le souffle, et toutefois se déployant comme le retour et le recommencement éternel - Ah, dit Goethe, en des temps autrefois vécus, tu fus ma sœur ou mon épouse -, tel est l’événement dont le récit est l’approche." (Maurice Blanchot)

Chez Oliveira, la parole ne se réduit pas à ce "plus sonore" que le cinéma a conquis il y a déjà longtemps. Elle s’inscrit dans le mouvement du film, le mouvement qui fait de chaque film un voyage. C’est tout le cinéma d’Oliveira qui est placé sous le signe du voyage: un cinéma marqué par le goût de l’exploration, comme à l’époque des Grandes Découvertes, aux temps glorieux des caravelles; cinéma de conquête, à la recherche de territoires nouveaux, où chaque film serait une expédition visant à élargir le monde-cinéma, à repousser toujours plus loin l’horizon de ses possibilités. On peut y voir la marque de la saudade, ce mélange de regret et de désir qui accompagna les grands navigateurs d’autrefois - le regret de quitter le giron portugais et le désir de l’agrandir encore plus - et dont Oliveira est aujourd’hui l’un de ses plus beaux hérauts. Il y a là un double mouvement qui caractérise idéalement le récit oliveirien, un mouvement à la fois central (le fil de l’inspiration) et périphérique (le souffle de l’épopée). Il n’est pas propre à Oliveira, bien sûr - il anime tout grand récit -, mais disons que, chez lui, il est d’une telle intensité, d’une telle ampleur, qu’il pourrait expliquer aussi bien l’étonnante vitalité du cinéaste que son incroyable hardiesse, cette capacité à se lancer chaque fois dans de nouvelles aventures, même les plus périlleuses.

Ce mouvement, on sait d’où il vient: des lieux qui ont bercé l’enfance du cinéaste. Oliveira a lui-même souligné l’importance de Porto dans son activité créatrice, rappelant régulièrement à quel point sa ville natale structurait profondément son œuvre. Il en a même fait un film. Porto est une ville "borgésienne", nourrissant l’imaginaire par sa dimension labyrinthique, à l’image de certaines cités bibliques. Vue depuis le grand pont métallique qui enjambe le Douro, elle ressemble à une petite Babel se réfléchissant dans les eaux dorées du fleuve. C’est bien là, dans ce paysage "originel", que trouve sa source le double mouvement du récit chez Oliveira: le mouvement intérieur, déroulant le cours du récit comme le Douro au fond de sa vallée, serpentant au milieu des vignobles et des quintas; le mouvement extérieur, repoussant les limites du récit, comme l’océan ouvert aux espaces infinis, la mère des mers où tout finit, aussi, par converger. Quelle est donc cette force qui attire le récit, l’entraînant vers des rivages inconnus, là où la narration ne s’aventure pas? C’est, on l’aura compris, le chant des sirènes - un chant terrible -, le chant imparfait de monstres imaginaires, mi-femmes mi-animaux, qui attiraient les hommes et, du fait de cette imperfection, où se révélait "l’inhumanité de tout chant humain", les faisait périr de désespoir; le chant par lequel s’engage la lutte entre le récit et les sirènes. Car le récit, dit Blanchot, "est héroïquement et prétentieusement le récit d’un seul épisode, celui de la rencontre d’Ulysse et du chant insuffisant et attirant des Sirènes", une rencontre qui marque la fin du récit et, en même temps, le recommence, puisque Ulysse, non content d’avoir triomphé (par la ruse) des Sirènes, l’avait ensuite raconté par la voix d’Homère: le récit devenu odyssée.

Un film parlé est-il l’exception qui confirme la règle? La monstruosité du film - car il y en a une - ne vient-elle pas du fait qu’ici Oliveira choisit de rester en deçà de la fiction, qu’il décide non pas d’ouvrir à l'infini son récit mais, au contraire, de le précipiter, corps et âme, dans un véritable néant? Pourtant, au départ, Un film parlé a tout du film oliveirien: c’est un film voyagé, une œuvre où navigue la parole, étirant le récit dans un mouvement sans fin. S’il n’y avait l’incompréhension de la langue, on serait prêt à fermer les yeux et à se laisser bercer par ce long flot de paroles. Bercer n’est peut-être pas le mot car, malgré ses allures de croisière, le voyage n’est pas de tout repos. Guider conviendrait mieux. Mais vers quoi nous guide exactement le film? Bien sûr, il y a le voyage en Méditerranée comme retour aux sources, celles de la langue hellénique, la langue originelle, berceau de notre civilisation. Le voyage serait celui de la "langue maternelle" (d’où l’importance du couple mère/fille). Bien sûr, il y a le terminus du voyage, à l’est d’Aden, comme image d’une civilisation à la dérive - la croisière se déroule pendant l’été 2001 et s’interrompt, on l’imagine sans peine, un certain 11 septembre. Quand le déclin de l’Occident vient mettre à nu les fondements de sa culture et qu’il ne reste plus que l’Histoire pour nous rappeler sa grandeur passée (d’où le côté "Guide bleu" du voyage). Voilà pour l’aspect "parlant" du film. Mais qu’en est-il de son aspect "parlé", de ce qui constitue véritablement le récit du film?

Si on retrouve dans Un film parlé le double mouvement du récit chez Oliveira - le travail de la muse, conduisant le récit à son gré, et celui des sirènes, permettant au récit d’aller encore plus loin -, il apparaît rapidement que le mouvement est enrayé. La muse - ici, Rosa Maria, l’enseignante d’Histoire (Leonor Silveira) - est défaillante. En mal d’inspiration, elle ne fait que commenter l’Histoire au détriment de sa propre histoire. De celle-ci, elle se contente de répéter, tel un leitmotiv, qu’elle voyage avec sa fille - car les muses ont des enfants (Orphée était le fils de Calliope) - et s’en va rejoindre, à Bombay, son mari pilote de ligne. Soit le strict minimum au niveau du récit: le récit voguant en eaux calmes, à l’abri du chant des sirènes. Où les chapitres, déclinés sous la forme d’escales touristiques, ne sont qu’une succession de "lieux communs", dans tous les sens du terme. Cette défaillance de la narration n’est pas sans conséquence: elle entraîne, par un phénomène de compensation, la prise de pouvoir des sirènes. Dans Un film parlé, les sirènes quittent leurs récifs et c’est de l’intérieur du navire qu’elles attirent le récit. Chaque escale est ainsi ponctuée par la montée à bord de l’une d’elles: Delphine (Catherine Deneuve) à Marseille, Francesca (Stefania Sandrelli) à Naples, Helena (Irène Papas) à Athènes. Pourquoi sont-elles des sirènes? Eh bien, d’abord, parce qu’elles en ont la beauté; plus exactement, parce qu’elles sont le "reflet de la beauté féminine", ce reflet qui leur permet d’envoûter les navigateurs, à commencer par le commandant (John Malkovich). Ensuite, parce qu’aucune d’entre elles n’est mère et que, contrairement aux muses, les sirènes n’ont pas d’enfant. Enfin, parce qu’au signal de la catastrophe, elles s’enfuient toutes les trois dans une direction opposée à celle des passagers, regagnant on ne sait quel territoire secret. La conclusion s’impose d’elle-même: en envahissant le navire, les sirènes manifestent leur emprise sur le récit. Tel un cheval de Troie, elles viennent occuper la scène, une scène que, de son côté, notre muse ne peut qu’abandonner. Et c’est bien dans ce dérèglement du récit qu’il faut voir, en premier lieu, le côté monstrueux - et donc fascinant - du dernier film d’Oliveira.

La disparition violente du personnage principal est l’événement du film, l’événement en tant que "révélation", toujours inattendu, si peu attendu que lorsqu’il surgit, il vous frappe littéralement de stupeur (d’où l’arrêt sur image). Sauf que cet événement n’a plus rien de commun avec celui qui assure, selon Blanchot, la victoire du récit. Ici, non seulement l’événement n’est pas visible - tout juste croit-on l’entendre - mais surtout il est inconcevable. Oliveira, au mépris de tous les principes du récit, choisit délibérément de faire triompher les sirènes, autrement dit, de sacrifier les muses (la grande et la petite). La fin du film proclame haut et fort la défaite du récit. C’est le "réel" dans toute son horreur qui fait effraction. Et c’est là, dans ce finale effarant, que s’éclaire après coup le sens du film. Ce qui fait que le dernier film d’Oliveira n’est pas l’odyssée attendue: c’est un film résolument prosaïque, totalement déconcertant et, cependant, d’une rigueur implacable. Au-delà du discours convenu sur le "choc des civilisations", c’est la disparition du récit qu’il décrit froidement et sans détour (discours tout aussi convenu, mais l’art d’Oliveira ne repose-t-il pas sur des conventions?): la fin du récit comme ultimité, sans possibilité de recommencement. On ne saurait faire plus désenchanté. Reste que ce désenchantement est aussi ce qui sauve le film, ce pourquoi Un film parlé est un très grand film. Beaucoup n’y ont vu, à travers le traitement des personnages féminins et ce qui peut apparaître in fine comme la réaction d’un vieil occidental contre le monde musulman, qu’un film assez vachard, plutôt misogyne et profondément réactionnaire. Ce n’est pas faux. Mais l’acrimonie du film ne témoigne-t-elle d’abord, chez Oliveira, de l’exacerbation de ce que l’on pourrait appeler son pessimisme foncier, cette mélancolie "saudosiste" qui imprègne son œuvre depuis le début? Exacerbation en rapport, bien sûr, avec les événements du 11 septembre et dont on veut croire qu’ils ont suffisamment marqué le cinéaste pour le conduire à cette forme de ressentiment. Après tout, ce que suggère Oliveira n’est peut-être rien d’autre que ce que Freud avançait déjà, dans Malaise dans la civilisation, sur la tendance native de l’homme "à la méchanceté, à l’agression, à la destruction, et donc aussi à la cruauté"Cela fait-il pour autant du film, une œuvre méchante, agressive, destructrice et cruelle?

Un film parlé est surtout un film "amer", au double sens du mot: à la fois blessant et douloureux, acerbe et désabusé. D’où également son caractère décevant (d’aucuns diront "déceptif") pour le spectateur oliveirien. Car la "méchanceté" du film ne vient-elle pas d’abord de ce que le film "tombe mal" (premier sens du terme "méchant") dans l’œuvre d’Oliveira? Il faut bien l’avouer, le choc ressenti à la vision d’Un film parlé est surtout violent pour le cinéphile oliveirien, plutôt déboussolé, voire abasourdi, par ce qu’il découvre, loin de ce qu’il croyait connaître d’Oliveira et de son œuvre. Mais qu’en est-il exactement de cette œuvre? Le rôle qu’on lui prête ne conditionne-t-il pas la réception qu’on en fait? Soit l’œuvre participe, à travers son aspiration au bonheur, de cette fonction civilisatrice de l’art, et de ce point de vue Un film parlé échoue totalement; soit, au contraire, elle est là pour dévoiler, avec cruauté, la "part maudite" qui se cache au cœur de toute civilisation, et alors le film remplit parfaitement sa mission. La difficulté est que, sur ce point, l’œuvre d’Oliveira est inclassable, ce qui veut dire qu’Un film parlé apparaîtra peu oliveirien, et donc "méchant" - c’est-à-dire "venant mal à propos" -, en regard de certains films, comme ceux inspirés de Camilo Castelo Branco ou d'Agustina Bessa-Luís, mais beaucoup plus oliveirien, donc moins "méchant", si l’on se réfère à d’autres films, plus âcres, comme la Cassette ou Je rentre à la maison. Maintenant, on peut aussi considérer qu’il existe une "part obscure" dans toute œuvre et que c’est peut-être cela qu’Un film parlé vient révéler. Ce qui suppose de retrouver, dans les films précédents d’Oliveira, quelques "traits" identiques où se manifesterait a minima cette part obscure. Or, s’il existe dans l’œuvre oliveirienne une tendance, souvent négligée par la critique, au trivial et à la cruauté, elle n’a rien à voir avec la méchanceté d’Un film parlé. Il s’agit d’une forme de férocité, non exempte d’humour, qui confère à l’œuvre un caractère parfois grotesque mais jamais acerbe — je pense évidemment aux Cannibales, cet incroyable opéra-bouffe où l’on découvrait, dans une scène des plus délirantes, et déjà sidérante, le vicomte d’Aveleda, corps sans bras ni jambes, roulant sur le sol jusque dans les flammes d’une cheminée; mais aussi à certains détails bunuéliens qui parsèment l’œuvre d’Oliveira comme, par exemple, et pour rester dans le handicap physique, la boiterie d’Ema dans Val Abraham. En fait, ce qui manque singulièrement au dernier film d’Oliveira, au point de le rendre antipathique à certains, c’est la richesse romanesque, celle qui peut justifier, à elle seule, le destin funeste d’un personnage. La méchanceté du film vient de ce que la mort des deux héroïnes est, sur le plan narratif, totalement injustifiée. Bien sûr, c’est le sens même du film: nous faire saisir toute l’horreur de l’événement dans la violence de son surgissement, dans cette imprévisibilité qui laisse le récit inachevé et le spectateur sans voix. Mais l’événement n’est pas si imprévisible que cela. Si la fin du récit est inattendue du point de vue de la narration, elle ne surgit pas non plus tout à fait par hasard. L’indigence (voulue) de l’histoire anticipe, d’une certaine manière, la fin prématurée du récit. Un film parlé apparaît ainsi comme un long processus d’autodestruction qui rend le film particulièrement troublant. Et c’est peut-être cet aspect pathologique du récit qui permet d’en accepter la méchanceté. Un film parlé n’est pas qu’un "film-trauma", destiné, en quelque sorte, à traumatiser le spectateur, on peut aussi l’envisager comme un film "post-traumatique", évoluant sur fond dépressif (d’où la pauvreté du scénario et le caractère logorrhéique des dialogues) avec, en point d’orgue, la réactivation de l’événement traumatisant (d’où la violence du finale). Il ne s’agit pas d’assimiler le film d’Oliveira à un quelconque geste thérapeutique - avec tout ce que cela sous-entend, du rôle curatif de la parole à la fonction cathartique exercée par la réminiscence du trauma - mais simplement de souligner que le film, du fait même des mécanismes qu’il met en œuvre pour nous conduire au raptus final, semble autant exprimer les effets de l’événement qu’il représente cet événement.

Vu sous cet angle, on conçoit qu’il ne reste plus rien dans Un film parlé du grand mouvement du récit chez Oliveira. Comme si, des Lusiades de Camões chantant l’épopée portugaise, le cinéaste se contentait simplement de maintenir le cap - la route des Indes - dans l’attente d’une terrible tempête. Ce qui nous amène à cette question: où se trouve exactement Oliveira dans le dernier plan du film? Certes, il n’est pas dans la chaloupe. Humainement parlant, artistiquement parlant, c’est impossible. Mais alors, est-il resté à bord du film, en bon capitaine, avec ses deux héroïnes, revendiquant l’aspect "suicidaire" de son entreprise, ou a-t-il été emporté par les sirènes, victime non pas de sa témérité - car celle-ci est toujours gagnante au niveau du récit - mais au contraire d’une sorte de résignation? Autrement dit, Un film parlé est-il un "film non aimable", comme on le dit de ces œuvres qui ne cherchent pas à plaire, ou "un grand film malade", comme on le dit de celles qui tirent leur force de leur propre faiblesse? Quelle que soit la réponse, on ne peut que rester bouche bée devant un tel film, à l’image du commandant. D’où cette autre question: qu’est-ce qui véritablement nous laisse pantois, les yeux grands ouverts, à la fin du film, sachant qu’il ne s’agit plus de la force du récit? Est-ce l’horreur proprement dite du finale, la maîtrise affichée par l’auteur pour nous y conduire, ou l’idée que cet auteur soit justement Oliveira? Il y a dans Un film parlé une rage jusqu’au-boutiste qui dépasse dans sa radicalité tous les autres films du cinéaste. Dans Mon cas ou la Divine Comédie, œuvres radicales s’il en est, le spectateur était encore invité à la représentation. Là, il semble bien que plus aucun spectateur ne soit convié. Comme si, dans le sauve-qui-peut final, lui aussi était appelé à "abandonner" le film, laissant Oliveira seul avec son œuvre. En cela, Un film parlé est bien plus qu’un film navigué: c’est un film magnifiquement naufragé. (La Lettre du cinéma n°25, hiver 2004)