samedi 9 janvier 2021

2010-2019



Certains tiennent moins bien la route aujourd'hui, d'autres se sont au contraire bonifiés et beaucoup ont été oubliés... mais peu importe, je publie à nouveau, inchangée pour le coup, la liste de mes 30 albums préférés, sortis entre 2010 et 2019 (par ordre chronologique, un seul album par groupe ou artiste):

— Heligoland, Massive Attack, Virgin, 2010
— The Suburbs, Arcade Fire, Merge Records, Mercury, City Slang, 2010
— Amoral, Violens, Static Recitals, Friendly Fire, 2010
— Forever Dolphin Love, Connan Mockasin, Phantasy Sound, Because Music, 2011
— The English Riviera, Metronomy, Because Music, 2011
— Life Is People, Bill Fay, Dead Oceans, 2012
— Shields, Grizzly Bear, Warp Records, 2012
— Comedown Machine, The Strokes, RCA Records, 2013
— Dream River, Bill Callahan, Drag City, 2013
— Hot Dreams, Timber Timbre, Full Time Hobbby, Arts & Crafts, 2014
— Worship the Sun, Allah-Las, Innovative Leisure, 2014
— No Song No Spell No Madrigal, The Apartments, Microcultures, 2015
— Abandonware, Roman à Clef, Infinite Best, 2015
— Poison Season, Destroyer, Merge Records, Dead Oceans, 2015
— Be Small, Here We Go Magic, Secretly Canadian, 2015
— Thank Your Lucky Stars, Beach House, Bella Union, Sub Pop, 2015
— Fell, John Cunningham, Microcultures, 2016
— Absolute Truth, Lawrence Arabia, Flying Nun Records, 2016
— Apricity, Syd Arthur, Harvest Records, 2016
— Yours Conditionally, Tennis, Mutually Detrimental, 2017
— Rock n Roll Consciousness, Thurston Moore, Caroline International, 2017
— Le Modeste Album, Ricky Hollywood, Futur, 2017
— Home Counties, Saint Etienne, Heavenly, 2017
— How to Solve Our Human Problems, Belle and Sebastian, Matador Records, 2018
— There's a Riot Going On, Yo La Tengo, Matador Records, 2018
— Pardon My French (Singles 1996-1998), Fugu, Elefant Records, 2018
+ The Last Detail, The Last Detail, Elefant Records, 2018
— Meadow Lane Park, Le SuperHomard, Elefant Records, 2019
— Watercolors, Ducktails, New Images, 2019
— Raw Honey, Drugdealer, Mexican Summer, 2019

vendredi 8 janvier 2021

[...]


— Mes Cahiers du cinéma n°7.

Photo: Soumitra Chatterjee et Satyajit Ray sur le tournage du Dieu Eléphant (1979).

Top 15

Satyajit Ray (1)
Hommage par Serge Daney (1992)
Charles Tesson: Pour conclure...
(extrait de son livre Satyajit Ray)
Si loin, si proche: Tonnerres lointains
Soumitra Chatterjee: 6 poèmes

Réflexions
Est-ce que le Mank a gagné? (1) (2) (3)
Mank de David Fincher: un film qu'on n'a pas vu

Revoir
Un Gu exquis: Séjour dans les monts Fuchun
Le jouet-monde: Toy Story 4 de Josh Cooley

Archives
Qui est Medveczky?: Marie, Jeanne, Paul et rien d'autre...

Supplément: Cabane/Reichardt.

S. Ray par S. Daney, 1992


Satyajit Ray et Serge Daney sont morts à quelques semaines d'intervalle, au printemps 1992. Le premier le 23 avril, le second le 12 juin. Ils s'étaient rencontrés dix ans plus tôt à Calcutta, dans le cadre de ce que Daney appelait "le cinéma voyagé". C'est donc en toute logique que, à la mort de Ray, ce fut Daney qui, dans Libé, se chargea de lui rendre hommage:

A la fin d'une projection des Branches de l'arbre, son dernier film sorti en France [Agantuk, l'ultime film de Ray est sorti après sa mort, et celle de Daney, en août 1992], et à peine les lumières rallumées, la direction d'une salle de l'Odéon crut bon de diffuser une musique assez guillerette pour accompagner le public vers la sortie. Mais celui-ci, sonné par le film, les larmes aux yeux et encore sous le coup de l'émotion, protesta carrément devant cette muzak inopportune. Rien n'était donc perdu.
Les Branches de l'arbre était un film entre vie et mort, dans l'étrange lumière enfantine de ce qu'on ne veut toujours pas voir ou d'un ciel qui se dégage enfin, et Satyajit Ray était ce cinéaste finalement très vivant, malade depuis des années, à qui nous nous étions habitués à rendre visite, chez lui, à Calcutta, où il filmait assis des histoires de plus en plus épurées. Sa mort, hélas, ne nous surprend pas, comme si, depuis des années, il ne continuait que sous la perfusion du regard mondial des amoureux du cinéma. Comme si nous ne savions que trop à quel point un phénomène comme Ray — ou son contemporain méconnu, l'immense Ritwik Ghatak — ne se produirait qu'une fois. Les grands artistes ont l'intelligence de leur niche écologique et de ce qui leur est donné par leur moment d'histoire. L'intelligence de Ray, c'est d'être allé à la conquête de la reconnaissance mondiale sans jamais se départir de son premier point: il est bengali. Il est bengali comme fut bengalie la grande culture du début du siècle, celle de Tagore, et comme fut bengali le meilleur cinéma indien. Mais ce point fort est également une limitation: le grand public indien, rassasié par ses "all India films", n'a pas su que Ray existait et l'establishment du cinéma commercial l'a détesté. Quant au débat né avec le coup d'éclat de sa trilogie de départ (Pather Panchali, Aparajito, Apur Sansar), ses termes en sont intacts: en Inde, le réalisme est contre nature. Pourquoi cet effet de perfusion-protection? Parce qu'il y eut une illusion d'optique, un pari généreux sur l'avenir auquel, peu à peu, nous avons dû — et Ray aussi — renoncer. Son œuvre n'était pas, en effet, le coup de tonnerre prémonitoire qui obligeait le cinéma indien à devenir adulte, mais il lui arrivait ce qui arrive à toute grande œuvre: elle s'est mise à briller dans une solitude très originale, n'annonçant rien qu'elle-même, faisant volontiers — comme dans le sublime Salon de musique — les questions et les réponses.
Ray était un grand seigneur humaniste, un peu comme Renoir, qu'il assista, jeune homme, pour le Fleuve. Etrangement, c'est à cet homme, au sentiment inné de sa supériorité, de sa grandeur (Ray était un géant, dominant tout le monde d'une tête et s'exprimant dans un anglais digne de Chesterton), de son refus de toute démagogie, de son féminisme discret, de son sentiment bouleversant du temps et du rêve éveillé, que nous devons cette image de l'Inde dans le siècle, l'une des rares dont nous disposions — et d'autant plus précieuse. (Serge Daney, "Un phénomène qui n'existe qu'une fois", Libération, 24 avril 1992)

Bonus:

Soumitra Chatterjee, décédé il y a quelques semaines à l'âge de 85 ans, n'était pas qu'un acteur, le grand acteur qu'on connaît, notamment chez Satyajit Ray [au passage, Ray se prononce "rail" et non "ré", même si prononcer "rail" ça fait snob, comme disait Daney], il fut aussi auteur et metteur en scène de théâtre, aimait peindre et adorait le cricket (il était un fervent supporter des KKR, une franchise de Calcutta, sa ville — comme l'était également Calcutta pour Satyajit Ray). Mais, plus que tout, il avait une passion pour la poésie, qu'il aimait réciter en public, lui-même écrivant des poèmes depuis qu'il était adolescent.

Voir Gaach (1998), le beau documentaire que lui a consacré Catherine Berge.

Ci-dessous: six poèmes de Soumitra Chatterjee, traduits (en anglais) par Amitava Nag, critique de cinéma, éditeur de la revue Silhouette et auteur de plusieurs livres sur le cinéma, dont Beyond Apu - 20 Favourite Film Roles of Soumitra Chatterjee et plus récemment Satyajit Ray's Heroes & Heroines (sur lequel je reviendrai). Les poèmes sont extraits du livre Walking through the Mist, publié en 2020. Doit sortir prochainement (le 19 janvier, pour ce qui aurait dû être les 86 ans de Chatterjee) Murmurs: Moments with Soumitra Chatterjee, un résumé des nombreux échanges qu'ont eu dans le passé Amitava Nag et Soumitra Chatterjee. Cf. là sur le site de Silhouette.

Some days

Some days
A river wakes up in this body,
Breaks down the banks,
All that were safe
Flow away in torrents,

Some days
Love raises tidal waves in the mind
Markets
Offices
Shops
Wash away in the tsunami,

Some days
Wailing for beauty
Fills up the sky and wind,
Songs of spring

Some days
A river awakened beats the drum,
To wake you up from your sleep
Spring songs try to assure you – all that is no more
May need not be lost,

Some days memories become real,
Memories turn into truth.

Captive, are you awake

There is no custom to thank one for dreaming,
Humans are relieved
When dreams break,
For the man without dreams
Sleeplessness is personal,
The profound night calls out loud
Holding the iron grills of the window –
‘Captive, are you awake?’

Moon silently stepping into insomnia,
Ferries the difficult path
Dreamless eyes wide open in the dark
Look out for someone to thank,
Deep night, intense
Calls out loud holding the iron grills of the window –
‘Captive, are you awake?’

Sorrow, for a long time

For a long time
Sadness resided in my heart cage,
Today, at dawn
I will open the door to let it fly away,
Like a floating cloud in a turquoise spring sky

As the evening beckons
For the bird to return on his own
I will keep the cage open,
Let him fly in
With wings caressed by the soft lunar light – blue.

Days afflicted with toil,
Groans of exhaustion,
Pain of futility – all have been drowned now,
When that love bird returns to sing
A ballad of all six seasons stitched along,
My pain will extinguish sorrows
Reserved for long, in my heart cage.

Prayer for your health
(dedicate to Satyajit Ray)

Wishing your recovery since you are the bridge –
Between us and sanity,
We, the humans, have not returned to mother nature
With our debts, not even art,
Thirsty and lost we have so long followed
Shiny mirages, but in vain.
You are the road I yearn for,
I come to you endlessly with the dividends of my dreams, you keep well
Please.
In the map of existence,
You are always, my pathway to beauty.

And quiet flows Kopai

The khalasi is cleaning a truck in Kopai,
The water of the river
Drips and drains away pain.
A day will come I am no longer here,
A different khalasi greets Kopai anew.

(A khalasi is a helper of a truck-driver who runs all the small errands)

Walking trough this mist

May be if I walk through this mist
I will reach near your loneliness, or
Never ever.
In this sluggish, post-summer afternoon
I can remember, once my day was over
When I was in the midst of my work, and many other,
Oh, even beyond the length of my longest work,
I could see the pained look in your eyes, but
I could never touch your solitude.
Now, in the mist I search
For the times lost
Between you and me.

jeudi 7 janvier 2021

[...]


The Regulator, The Dream Syndicate, 2020.

[...]


L’effet du discours capitaliste à la fin du XXe siècle est (...) de faire glisser le traitement de la jouissance du marché du travail à celui du marché du savoir. Ce qui est perdu au passage, du fait de la science, c’est la singularité de la vérité. Elle ne parle plus "je". Lacan nous dit qu’elle est devenue "sociale moyenne, abstraite" (1966). Autrement dit, elle est suspendue au conformisme social de la "foule solitaire" si bien portraiturée par David Riesman. Le règne du plus-de-jouir comme effet du marché du savoir va de pair avec cette "collectivisation" de la vérité. C’est ce qui fera dire à Lacan, à propos de "l’émoi de mai", que c’est bien là la "grève de la vérité". Il y a une équivoque sur la vérité dans la grève: s’agit-il de la défendre ou de l’immobiliser? Ce qui est sûr c’est qu’on perd le "je" et que le cri du prolétaire se perd comme vérité qui parle "je": 1968 sera un "nous" dans le discours! Et après nous aurons un "tous ensemble!" La génération Facebook va porter à un stade supérieur cette collectivisation de la vérité, sous la forme de la fausse vérité qui ne ment plus, faute d’avoir chance de dire vrai! L’internet est le lieu de la post-vérité et où le "je" qui parle s’efface devant le sujet que je suis pour les autres. Comme l’a montré Alain Supiot dans son livre sur La Gouvernance par les nombres (2015), cela va bien avec un retour de l’allégeance dans les rapports sociaux au dépens de la citoyenneté politique réelle. Facebook c’est le moment où le "je" devient un "il", celui que je suis pour les autres, dans le regard des autres. Lacan qui s’amuse souligne que la grève "est justement une sorte de rapport qui soude le collectif au travail". Le succès de la grève supplée la crise du travail! La vérité collective c’est aussi la connerie des vérités que mai 68 écrit sur les murs. Joseph Heath et Andrew Potter ont montré dans leur livre Révolte consommée (2005) que la contre-culture a produit les poncifs du mode de jouir marchand contemporain: "Pour que quelqu’un grimpe dans la hiérarchie du statut ou du cool, ou du style, appelez-le comme vous voudrez, il faut que quelqu’un d’autre soit rabaissé d’un échelon". Les nouveaux moyens de communication ont rendu la connerie de la vérité exponentielle. La béatitude contemporaine n’est pas venue brusquement. Daniel Cohen souligne dans son dernier livre Il faut dire que les temps ont changé (2018), que dès les années 50 du siècle dernier, Jean Fourastié annonçait que nous allions passer de la société de production qui avait succédé au monde agricole pour se vouer à la matière et non à la terre, à une société de formation où régnerait le marché du savoir!
Ce tournant était aussi celui de la "société du culte de soi-même" et des individus isolés dans une formation de l’ego. On voit donc que le capitalisme, en devenant plus qu’avant discours du capitalisme, était déjà en quelque sorte une "sortie" du capitalisme de production matérielle produite par le capitalisme. La crise sanitaire actuelle nous montre que cette mutation n’effaçait pas la production: elle l’exportait dans des pays supposés moins avancés comme la Chine.
Pour le Lacan de cette époque on se débarrasse au passage de la vérité, celle qui tenait à la parole du "je". Dans ce monde des dits et des dédits, ce qui va être la rareté, c’est le dire. (Philippe La Sagna, "Le discours comme sortie du capitalisme", La Cause du désir n°105, juin 2020)

mardi 5 janvier 2021

Tonnerres lointains


Tonnerres lointains de Satyajit Ray (1973).

Si loin, si proche.

Tonnerres lointains (Ashani Sanket) compte assurément parmi les plus beaux films de Satyajit Ray — avec le Salon de musique, la Déesse, Charulata, les Joueurs d'échecs et bien sûr la "trilogie d'Apu", que Tonnerres lointains prolonge d'une certaine façon, via l'écrivain B. Banerjee, auteur de Pather Panchali et Aparajito ainsi que d'Ashani Sanket, via également Soumitra Chatterjee (décédé récemment), l'acteur fétiche de Satyajit Ray — une quinzaine de films ensemble —, qui avait débuté dans le Monde d'Apu, le troisième volet de la trilogie, où il incarnait Apu adulte...

Ashani Sanket, littéralement "la foudre en tant que signal": ce qui annonce le tonnerre, plus que le tonnerre par lui-même (il s'agirait alors de l'éclair); ou mieux, pour s'en tenir à la métaphore: ce qui relève du mauvais présage, soit les avions de chasse qui traversent le ciel au début du film, assimilés par Ananga (la femme du brahmane), en train de se baigner dans la rivière, à un vol de grues ("c'est beau", dit-elle), mais dont les "grondements" (entendus régulièrement par la suite) viennent témoigner qu'une catastrophe est en cours: la grande famine qui en 1943 au Bengale allait tuer cinq millions de personnes, "fléau causé par les hommes" (dixit la fin du film), c'est-à-dire la guerre et ses conséquences: l'occupation par les Japonais de la Birmanie, grand pourvoyeur de riz, la réquisition du riz par le gouvernement pour nourrir l'armée (britannique), la thésaurisation du riz par certains commerçants, de peur d'en manquer... autant de facteurs que le film évoque (par la bouche du vieux brahmane, condamné à mendier, ou le comportement des plus nantis du village), entraînant donc pénurie de riz et hausse (exorbitante) de son prix. C'est l'aspect politico-historique de Tonnerres lointains, auquel s'attache bien sûr Ray, à travers une vision très naturaliste de la vie des villageois, rapidement appauvris et affamés, mais dont il se détache en même temps, dans l'esprit de ce qu'est l'art poétique selon Tagore (cf. le texte précédent de Charles Tesson), transcendant ainsi le réel de la tragédie. Par quels moyens?

D'abord, en centrant son récit sur le quotidien du brahmane (interprété par Soumitra Chatterjee) et de sa femme (Babita, une star de... Bollywood), nouveaux venus dans le village, un village qui n'avait justement pas de brahmane, autrement dit pas de médecin, pas de prêtre, pas de maître d'école... autant de tâches dont va s'acquitter "mollement" le nouveau brahmane sous prétexte d'avoir le savoir (qui en fait se limite à délivrer quelques recettes médicinales, psalmodier quelques rituels lus dans l'almanach et, pour ce qui est de l'école, écouter les enfants ânonner leurs leçons, tout en fumant la pipe — une pipe à eau qu'on lui prépare à chaque fois)... tout ça en échange de nourriture qu'il aura hâte de rapporter à sa femme pour qu'elle en fasse de bons petits plats, vu que — c'est précisé deux fois dans le film — il ne sait pas cuisiner. Vision pour le coup assez ironique du brahmane et de son savoir (tout relatif), qui, au contact de l'épouse — et de l'humanité dont celle-ci fait preuve —, va peu à peu retrouver de sa dignité, prenant conscience du drame à venir, même si c'est surtout la résignation (d'avoir perdu son aura de brahmane) qui prédomine à la fin. On peut même parler d'humour chez Ray: ainsi la séquence où le vieux brahmane s'invite chez le plus jeune et que celui-ci, consterné, le regarde manger, un trait de lait (ou de lassi) décorant sa moustache, signe que c'est bien la fonction de brahmane telle qu'elle est devenue — dans l'Inde d'aujourd'hui, indépendamment du contexte historique — que Ray brocarde.

Ensuite, en y célébrant Dame Nature, à travers de nombreux plans contemplatifs, plus beaux les uns que les autres (beaucoup l'ont reproché à Satyajit Ray, eut égard à la tragédie que le film raconte parallèlement), qui prend ici l'allure d'un véritable "hymne à la nature" (gros plans sur la végétation et les insectes qui s'y cachent), à la sensualité toute renoirienne (cf. aussi les taches de couleurs — bleu, jaune, mauve — que forment les saris des femmes dans la forêt, inondée de vert), ce que Ray complète en incorporant également des plans larges, à la Ford, conférant aux paysages (de lever ou de coucher du soleil), où le ciel occupe plus des 2/3 de l'image, une dimension cosmogonique qui fait communiquer (ce que n'ont pas compris les détracteurs du film) le microscopique et le macroscopique... insufflant ainsi à son film une dualité qui "dépasse" les autres, celles qui se contentent de nourrir le récit, telle l'ignorance des villageois opposée au savoir du brahmane — le personnage le plus influent du village n'a comme culture que le "Sisu Bodhak", un livre qu'on lit quand on est tout petit —, telle encore la levée des instincts opposée à la tempérance qu'observe la femme du brahmane (un esprit pas forcément cultivé mais raisonné), ainsi de l'instinct qui pousse à se nourrir à tout prix (au détriment des autres), parfois à n'importe quel prix (en échange de son corps), mais aussi les instincts, plus bestiaux, qui poussent à commettre l'irréparable (une tentative de viol). Et pour dépasser ces oppositions: faire résonner, dans un même mouvement, le proche et le lointain.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans Tonnerres lointains. Faire que le lointain devienne proche et, à l'inverse, le proche lointain. Le "près" et le "loin", c'est une des premières choses qu'on enseigne aux enfants dans le film (on les voit écrire, sous la dictée du brahmane, les deux mots sur leur ardoise). Et ce qu'il y a de plus proche pour un paysan (du Bengale ou d'ailleurs), c'est la nature, à la fois belle et terrible, car indifférente aux drames de l'homme, ce qui la rend si "lointaine" quand on la contemple. Ce qu'il y a de plus lointain, en revanche, c'est évidemment la guerre, surtout quand elle se passe à des milliers de kilomètres, mais une guerre appelée à se "rapprocher", même si le théâtre des opérations reste éloigné, par la pénurie qu'elle provoque, concernant le riz, aliment de base du paysan bengali. C'est ce double mouvement, de la nature, à la fois proche et lointaine, et de la guerre, à la fois lointaine et proche, que Satyajit Ray orchestre dans son film (il faudrait aussi parler de la musique qu'il a composée lui-même, comme souvent), lui conférant cette "beauté intérieure inoubliable" dont parlait Charles Tesson.

Allons plus loin. Est-ce que dans Tonnerres lointains, ce double mouvement ne s'incarnerait pas dans le personnage au visage brûlé, qui traîne près du four en briques et cherche à séduire l'une des femmes (l'amour contre un sac de riz)? En fait, il n'a que la moitié du visage de brûlée et Ray se plaît à le filmer, tantôt de face (la monstruosité naît de la juxtaposition des deux moitiés du visage), tantôt de profil, mais du côté indemne, où se devine ce que l'homme pouvait avoir de séduisant avant son accident. Il se dégage ainsi du personnage un sentiment double/trouble, à la fois repoussant (par son physique, vu de face) et attachant (quand on le voit de profil, que l'aspect monstrueux disparaît, et qu'il ne reste que l'homme et sa solitude — il n'a rien d'agressif contrairement à celui, mystérieux, qui s'en prend à la femme du brahmane)... autrement dit, "loin", par l'horreur qu'il suscite, "proche", par la tristesse qu'il porte en lui. Et dont la beauté ne serait plus qu'un souvenir.

dimanche 3 janvier 2021

Satyajit Ray


Centenaire oblige, 2020 fut l'année Rohmer. Et 2021? Il y a bien Chris Marker mais je préfère Satyajit Ray sur lequel je n'ai encore jamais écrit. Une anomalie que je compte corriger au plus vite. En attendant, un extrait (la conclusion) du livre que Charles Tesson a consacré au cinéaste:

"L'Idée qu'on mourra est plus cruelle que mourir,
mais moins que l'idée qu'un autre est mort"
Marcel Proust

Etrange roman que l'œuvre de Ray. Qui aurait dû commencer par un film, la Maison et le Monde, mais c'est Apu qui est venu à la place et l'a fait naître. Lorsque Ray revient beaucoup plus tard à ce projet initial, et pour de bon, c'est autre chose qui est au rendez-vous, non plus le vertige du commencement mais celui de la fin: son malaise cardiaque, la mort entrevue. Par quelle malédiction secrète ce qui a été provisoirement mis de côté pour que l'œuvre advienne, est revenu sous cette forme, sitôt réenvisagé, propulsant l'œuvre vers un autre commencement? Par quelle autre malédiction ce qu'il avait filmé dans Aparajito (cette vision de la mort, sur les ghats, dans l'attente de son épreuve) lui est revenu ainsi, dans sa vie?
Il me semble que Ray a dû à ce moment précis penser à ce qui était arrivé à son père [Sukumar Ray], qui avait vu sa mort, bien avant de la vivre. Terrible expérience. Ray a su, à travers elle, que cette image ne trompait pas. Le père de Satyajit Ray avait raconté cela dans une lettre à un ami. Ray n'a pas écrit mais il nous a adressé quelques films, entre la vie et la mort. De cet "extra-réel", entre ce qu'il avait vu et ce qu'il allait revoir, nous sont parvenus Ganashatru, les Branches de l'arbre, Agantuk, ainsi que le documentaire, Sukumar Ray.
Le père de Ray a eu cette vision, nette et précise, en 1920, à la fin de l'année. Sa mort est survenue en septembre 1923. C'est dans cet intervalle de temps, en mai 1921, qu'est né Satyajit Ray. A peu de choses près, Sukumar Ray, à un moment de sa vie, a vécu avec deux images. Une image de lui dans la mort et une image de lui dans la vie: la naissance de son fils. Cette oscillation originelle, entre la vie et la mort, l'image et le corps, je l'entends toujours dans les films de Ray, depuis Apu, et elle explique en partie l'attachement du cinéaste à Tagore dont la vie fut cette litanie. Je l'entends aussi dans ses nouvelles, dans ce faux détachement de soi qu'est une littérature pour enfants. Ces nouvelles, Ray, en toute simplicité, en parlait ainsi: "On y trouve des histoires que je dirais "naturalistes", mais aussi des contes qui font la part belle au fantastique et au surnaturel, domaines pour lesquels je ressens une fascination toute particulière". Nombre de ces nouvelles traduites en français — c'est frappant — ont pour thème l'incrédulité et mettent en scène, chose qu'on retrouve dans Agantuk, des gens qui savent mais ne croient à rien, des gens qui croient mais ne savent rien, puis ceux qui croient savoir et les autres, qui savent croire. Dans "Le Feu des projecteurs", peut-être la plus belle de toutes (Les Pièces d'or de Jahangir), un vieillard, qui dit avoir cent vingt-six ans, vole la vedette à une star de cinéma, en vacances dans le même village. En raison de son âge (certains y croient, d'autres pas), le vieil homme a rencontré autrefois Tagore, avec qui il a souvent discuté — ce dialogue avec les morts, qui se poursuit, là aussi. La belle idée de cette nouvelle autour de l'énigme de l'âge de ce vieil homme, est que seul le cinéma a pu le photographier. En effet, c'est en voyant un vieux film de 1924 — il y a un personnage de mauvais cinéphile dans la nouvelle, très incrédule — qu'on réalise que ce vieil homme était un acteur de cinéma et que, à travers son personnage, on apprend son âge réel. La simple vision de son image, qui revient de loin, traverse le temps, révèle tout de lui tandis que la proximité de son corps, sa présence réelle, l'éclipse. Ce serait donc entre l'image et le corps, le savoir et la croyance, qu'une vérité de l'autre finirait par se dire.
Serge Daney, à la fin de sa vie, parlait de son expérience de cinéphile en ces mots: "Le cinéma est le lieu du père, à condition qu'il n'y soit pas, même si on passe sa vie à le chercher dans le monde entier, dans toutes les langues et dans tous les films". Dans les films de Ray, j'entends aussi, réponse possible au "pourquoi filmez-vous?", l'écho de ce mouvement. Sauf que ce lieu que Ray a cherché sans le trouver en faisant des films, pour rien donc, juste pour voir, est peuplé d'une autre façon. Le père mais aussi être père, la mère, la nature de l'homme et l'amour de la femme, l'état d'enfance et l'enfant (vivre avec, après l'avoir été ou l'être encore), le monde de la famille et, plus discret, celui de l'amitié.
D'où viennent les images? Il est peut-être temps, pour conclure vraiment, de dire comment elles arrivent jusqu'à nous. De parler du style. "Si l'écrivain ne doit pas être éloigné de ce qu'il veut produire en paroles, ce n'est pas non plus quand il en est le plus rapproché qu'il trouve la meilleure forme poétique pour le décrire. Le pinceau d'élection pour poser la couleur juste en poésie, c'est la mémoire. La proximité immédiate du sujet a quelque chose d'impératif qui ne laisse pas l'imagination assez libre. Non seulement pour l'œuvre poétique, mais pour toute œuvre d'art, un certain recul est nécessaire à l'artiste pour contempler son sujet. La faculté créatrice doit conserver la maîtrise absolue. Si le sujet s'impose avec trop de force, il n'en résulte qu'une répétition de l'impression reçue, et non l'image de beauté que peut produire l'esprit de l'artiste lorsque cette impression se réfléchit en lui." (Rabindranath Tagore)
Le cinéma de Ray — je le reçois ainsi — est tissé de ces images et de ces sons qui nous viennent seulement après, réfléchis de l'intérieur par cette goutte de rosée de la pensée et de la mémoire qui est son lieu et son style. Loin de la fièvre ghatakienne, ses films, d'une immense pudeur, resteront ce qu'ils sont. Des figures apaisées, sereines et limpides, d'une beauté intérieure inoubliable.

Quand l'art régnait...


Persona d'Ingmar Bergman (1966).

Le texte de Jean Narboni sur Persona de Bergman. Un texte décisif, comme on dit, et non définitif, ce qui ne veut rien dire, qui nous éclaire non seulement sur l'œuvre de Bergman mais également, sans que cela soit dit explicitement, sur les dangers du bergmanisme, le risque pour tout cinéaste se réclamant de Bergman de ne retenir de l'œuvre que les thèmes et autres obsessions de l'auteur (je pense bien sûr à Desplechin, cinéaste à "idées"), au détriment de la structure, alors que c'est dans l'agencement de tous ces éléments, mieux leur osmose, que réside la force du cinéma bergmanien:

Parler de Bergman ne peut aller sans un malaise dont la cause essentielle est celle-ci: à faire l’objet de causeries innombrables et périodiques, animées par l’admiration aussi bien que par la fureur, cet auteur semble aujourd’hui un auteur sans danger. Si l’urgence et la nécessité d’une œuvre tiennent au sens nouveaux qu’elle libère ou dénude, aux questions que suscitent ses propres questions au moins autant qu’à ces questions même, on doit convenir que celle de Bergman a été depuis longtemps soumise à un mouvement de neutralisation: que l’on se soit contenté de doubler ses interrogations d’un écho respectueux ou qu’on y ait glissé — à peine étaient-elles formulées — la figure rassurante d’une réponse, même si de désespoir. Or les films de Bergman — en cela d’une totale modernité — ne sont plus aujourd’hui hantés par la question: "de quoi parle-t-on?", mais par celle-ci: "qui parle?", ou, ce qui ne s’en écarte guère: "qui écoute?".
A la fin de la Prison déjà, un metteur en scène renonçait à faire un film sur l’Enfer, le silence de celui à qui poser les questions entraînant — selon lui — l’inutilité du projet: ignorant que toute parole trouve sa réponse — fût-ce celle d’un silence dévorant —, et que de ce silence Bergman allait faire son propos essentiel. Si dès ce film l’auteur introduit le cinéma dans le cinéma comme il le fera plus tard de la musique ou du théâtre, que l’on ne se méprenne pas: c’est pour s’interroger sur l’Art dans ses interférences avec la vie, sa fonction, ses effets ou ses figures, mais pas encore sur son être, vers quoi il s’efforce aujourd’hui.
"La création artistique s’est toujours manifestée pour moi comme une envie de manger (...) Maintenant, alors que ces derniers temps elle tend à s’apaiser et à se transformer en quelque chose d’autre, j’éprouve l’impérieuse nécessité de rechercher la cause de mon activité artistique." Il y aurait à rapprocher cette déclaration de Bergman ("La Peau du serpent", Cahiers n°188) d’une autre, assez proche, de Jean Renoir: "Je crois que dans un film, il ne faut rien de passif. Un seul personnage doit être passif et subir tout, et être uniquement une bouche avalant tout, un estomac ingérant tout, c’est l’auteur du film. Mais tous les éléments qu’il absorbe devraient être actifs: le décor, les personnages, tout ça, il faut que ce soit vivant; soit, il faut qu’on joue au mort — non, pas au mort, à l’endormi: on ouvre largement la bouche, et on absorbe tout, n’est-ce pas, et puis on le digère, on le rend d’une autre façon..." (Cahiers n°186).
Il n’est pas question que s’esquisse ici une comparaison entre Bergman et Renoir, non plus que de constituer en opposition le mode sur lequel, en tant qu’auteurs eux-mêmes, ils se comportent à l’égard de leur opinion de la création comme dévoration. Seulement d’indiquer que, par une phrase dans la déclaration du second, se voit précisée l’opinion du premier: "Il faut qu’on joue au mort — non, pas au mort, à l’endormi." Proposition capitale, par où s’explique la démarche des derniers films de Bergman. La trilogie, Toutes ses femmes et Persona constituent en effet une des interrogations les plus radicales auxquelles auteur de film se soit soumis et ait soumis son art, et ici encore, comme en bien d’autres points qu’il n’est pas lieu d’évoquer, la parenté entre Bergman et Godard apparaît frappante. La mauvaise conscience de l’artiste s’exprime d’agir par dépossession, dérobement de l’autre, vol de sa substance et assimilation à la sienne propre. Mais précisément, cette avidité ne met en jeu aucun effort à se satisfaire. L’artiste n’y est pas montré traquant ou poursuivant ses proies, mais "jouant" au mort, à l’endormi, ou aussi bien au silence; tapi, invisible ou inaperçu, faussement absent pour laisser ses créatures venir à lui. Il dispose d’elles à lui une aire d’appel, un espace de retrait, une zone d’attirance ou d’aimantation; elles, sitôt franchie la frontière, sont prisonnières, soumises dès lors au mécanisme et insensiblement acheminées vers lui, ramené à n’être que l’étape dernière et centrale de sa construction.
La toile d’araignée figure bien le jeu et la configuration d’un tel piège. Dès cette étape décisive, nous l’avons vu, que constitue pour lui la Prison, Bergman s’y référera: deux personnages se projettent dans un grenier un "slapstick" cahotant, où l’on voit apparaître, outre un squelette sortant d’un coffre et un homme réveillé par un voleur, une immense araignée suspendue à un fil. Slapstick qui ressurgira au début et à la fin de Persona (les plans n’y sont pas exactement les mêmes, mais semblables les personnages, comme s’il s’agissait d’un "remake", ou des chutes tardivement utilisées du premier). L’étape intermédiaire de cette métaphore arachnéenne est constituée par A travers le miroir avec le Dieu-araignée vampirique, dont s’épouvante Karen (on voit dès lors s’amorcer une chaîne de substitutions où figurent alternativement, et parfois en même temps, le père, l’artiste et le nom de la divinité). Quant à Toutes ses femmes, loin d’être un film aberrant ou marginal dans l’œuvre de Bergman, il s’inscrit directement dans la ligne de ce petit film: l’y apparentent en effet son mouvement grinçant et sa chorégraphie saccadée, certaine jovialité noire, l’outrance et la stylisation de ses figures. Les ensembles et tableaux que les créatures qui y évoluent reforment périodiquement autour du cercueil du maître évoquent ces mouvements d’offrande de soi auxquels se réduisent finalement et que précipitent les sursauts faussement libérateurs de victimes participant à leur piège.
Marquer cette gravitation affolée, autour d’un silence, d’une ou plusieurs victimes proches de s’abîmer, tel est désormais le propos de Bergman (Persona livrant même le mouvement de la chute). La réaction de Karen découvrant dans le journal de son père qu’il ne peut s’empêcher d’observer la détérioration de sa raison esquisse en mineur le mouvement de bascule qui affecte Persona au moment où Alma se voit révéler que l’actrice, derrière son silence, la guette et se repaît d’elle. Ces mariages dangereux, ces épanchements de l’être, ces jaillissements de paroles vives indispensables à la survie de l’autre, raccordent les films de Bergman au thème du vampirisme. Un silence y absorbe et résorbe une parole par où l’autre se vide et se défait en se livrant. On ne s’étonne plus dès lors de voir s’opérer d’étranges interférences entre les thèmes du vampirisme et du christianisme. Chez Bergman, Dieu est le Vampire suprême, celui qui a disséminé son sang et sa substance mais surtout qui a répandu sa parole par le monde, distribué ses germes nocifs dans un mouvement de générosité trompeuse et dont le pouvoir se réactive lors de la communion, quand les fidèles absorbent son corps et son sang. Encore ce stade de prise de possession n’est-il pas le plus pernicieux. La véritable épouvante a lieu lorsque la divinité se tait et quand les victimes contaminées ne retrouvent plus son goût, que se fait sentir le manque et la privation qui conduisent les fidèles à rechercher leur maître, à le suivre dans son retrait, à se perdre dans son aire de recul et de protection.
Mieux que l’allusion au Dieu-araignée dans A travers le miroir, ou que l’abandon désolé des Communiants, la fulgurance d’un plan d’enclouage au début de Persona apparie les deux grands thèmes mortels. Il faut poursuivre par la mise en garde qu’on ne prenne ce qui précède comme un catalogue ou un inventaire de thèmes et d’obsessions à l’approfondissement desquels Bergman se livrerait aujourd’hui. S’il en était seulement ainsi, si le vertige de la chute, l’absence, la perte et la dissipation y étaient seulement évoqués à l’entour de ses films, si même — redoutés ou subis par les personnages —, ils ne participaient pas de l’intimité du récit autant que de la leur propre, alors s’accréditerait sa réputation déplaisante de cinéaste à "idées". Or, Bergman s’inscrit contre ce cliché en ce que les forces de dépossession affectent structurellement ses derniers films. Non que s’y manifeste une abstraction de plus en plus marquée, ce dessèchement et ce goût des agencements mathématiques par lesquels une convention veut que se reconnaisse un auteur parvenu à la maturité. On ne perçoit, des premiers aux derniers films, aucune déperdition importante de substance, aucune désincarnation au profit d’un ordre strictement relationnel des figures ou d’une acuité graphique: que l’on songe, à la présence plénière et accablée des corps, à la chaleur et à la moiteur du Silence ou à l’accumulation des gênes et entraves physiques qui tourmentent les personnages des Communiants. Il semble seulement que l’espace et la lumière où se disposent les corps aient subi un changement. Comme si un univers sphérique, dense et saturé, resserré sur sa plénitude et sa pesanteur avait peu à peu été soumis à des forces de disjonction, creusé de lacunes, évidé, pénétré d’un pouvoir de dissolution, disposé en une sorte de concavité tournée vers nous, pris dans un mouvement ruineux qui aurait conservé intacte une seule paroi sur laquelle les créatures se disposeraient comme des fantômes. S’agitant en lisière de l’œuvre et désignant comme œuvre — comme sujet et danger même de l’œuvre — cette zone blanche où elles ne sont plus. Longtemps maintenus à la limite des films, les forces silencieuses et le pouvoir de faire le vide se sont insidieusement glissés dans leur texture même, dissipant les épaisseurs, estompant les contours, rendant moins aigus les reliefs et moins nettes les frontières.
L’on conçoit dès lors que des films dont le propos consiste à faire jouer en eux de telles menaces échappent à la certitude psychologique, et qu’ils subissent eux-mêmes cette "régression" qui occupe l’œuvre bergmanienne en sa totalité. Le silence, le mutisme n’y sont plus dévolus à quelqu’un comme pouvoir. La chaîne métaphorique où alternent les figures du père, de Dieu ou de l’artiste n’admet pas l’un de ses trois termes comme autorité supérieure (on a longtemps cru que la figure divine, ou son absence, était l’instance suprême de l’œuvre bergmanienne et sa transcendance). Aucune précellence n’est accordée à l’un des termes sur l’autre, chacun y apparaissant comme un accident passager ou la figuration momentanée d’une puissance plus profonde, neutre, impersonnelle, indifférenciée.
Si dans le Visage, l’illusionniste Vogler (nom qui est celui d’Elizabeth dans Persona) gardait le silence, c’était, avouait-il en fin de film, parce qu’il n’était pas sûr de ses pouvoirs de magicien. Depuis, le silence chez Bergman n’est plus désigné comme un pouvoir, un attribut dont quelqu’un disposerait à son gré, il excède la décision et le choix, devient cette puissance en laquelle celui qui en est affecté s’enfoncerait et régresserait lui-même. La même force d’appel et de retrait soumet à sa loi celui qui est muet et celui qui parle en face de lui. L’attitude de l’actrice dans Persona ne se motive pas. Les explications — du médecin par la volonté de ne pas déchoir dans un langage partagé avec un entourage médiocre —, autant que celles d’Alma par l’orgueil, relèvent du psychologisme. Et ce n’est pas le moindre piège de ce film que d’avoir feint de donner le silence d’Elizabeth comme relevant d’elle-même, silence décidé et gardé, survenu, parole bloquée, puis de réduire à néant cette interprétation, en le révélant comme ce que l’on ne garde pas, qui échappe et submerge, fuse de toutes parts, vers quoi l’on remonte comme à un amont de tout langage, silence avant toute parole.
Reportons-nous ici à un texte de Bergman où il raconte l’épouvante que lui causa, lors d’une maladie infantile, un store qui bougeait ("Qu’est-ce que faire des films", Cahiers n°61, p. 16): "C’était un store noir, du type le plus courant, que je voyais dans ma chambre d’enfant, à l’aurore ou au crépuscule, lorsque tout devient vivant et un peu effrayant... C’est sur la surface même que les choses se trouvaient: ni bonshommes, ni animaux, ni têtes, ni visages, mais des choses pour lesquelles il n’existe pas de nom!... Elles étaient impitoyables, impassibles et effrayantes..."
C’est à retrouver ces formes innommables, cette indistinction originaire où se résorbent toutes figures que s’efforce aujourd’hui l’auteur. Lieu terrorisant, foyer où se défont les significations, zone d’a-symbolie première. Le sans-figure, sans-visage, l’inqualifiable à proprement parler. Indifférenciation primitive qui n’est pas le retour à l’unité où tout viendrait se résoudre et se rassurer dans la plénitude de l’Unique — mais le sans-cohérence, sans-certitude. Les heures qu’affectionne Bergman, aurore et crépuscule, sont - outre celles propices à la formation et à la dissolution des vampires - celles où ne s’est pas encore effectué le partage des lumières, où aussi bien le jour tombe et la nuit se lève.
Restait au film, pour que le processus fût complet, de tendre à sa propre résorption. Travail en creux qui s’effectue à maint endroit de Persona: inscription du film dans une projection de film, invagination du récit en lui-même (le champ-contrechamp déjà célèbre où le même texte se trouve comme écouté par celle qui parle et dit par celle à qui il s’adresse), menace d’interruption marquée par la brûlure de la pellicule à l’exact milieu de son déroulement, l’œuvre esquissant alors le mouvement de s’abîmer dans sa propre béance. Moments où se confirme le rapport direct de Bergman à Murnau comme cinéaste de l’épouvante, mais cinéaste dont l’œuvre deviendrait d’elle-même la propre épouvante." (Jean Narboni, "Le festin de l’araignée", Cahiers du cinéma n°193, septembre 1967)

samedi 2 janvier 2021

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Mirror Ball, Paul Weller, 2020.

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"Les paulownias aux fleurs mauves de la place d’Italie... Je me répétais cette phrase et je dois avouer qu’elle me faisait monter les larmes aux yeux, ou bien était-ce le froid de l’hiver?" (Patrick Modiano, L’Herbe des nuits, un de ses plus beaux romans, paru en 2012). A moi aussi, cette phrase me fait monter les larmes aux yeux, non seulement parce qu'elle m'évoque, comme au narrateur, des souvenirs bien particuliers, mais, plus encore, pour la césure qui suit, entre d'un côté, l'émotion intense que produirait la phrase ainsi répétée, et de l'autre, le fait que cet instant de remémoration, qui fait écho au printemps (les paulownias fleurissent en avril-mai et les fleurs ne durent pas très longtemps), se passe en plein hiver. Le génie de Modiano est là, qui fait juxtaposer dans le même passage, tel un haïku, la poésie naturelle, évidente, que confère l'évocation des paulownias et celle moins immédiate, plus banale, que représente le rappel concret qu'en hiver il fait froid. Qui combine en douceur, comme si de rien n'était, psychologie et physiologie, mélancolie et météorologie... C'est en cela que Modiano est proche d'Ozu, et que, pour le coup, je les aime autant. Par leur façon incomparable (sauf à les comparer tous les deux) de mêler, l'un dans une même phrase, l'autre dans un même plan, ce qui relève à la fois du sentiment et de la sensation. C'est très fort, parce que ça surgit toujours sans qu'on s'y attende (même si, admirateur de Modiano et d'Ozu, on y est préparé). Comme si, rompu au style de chacun, style marqué par la répétition (des mêmes thèmes, des mêmes situations, et dans la manière d'en rendre compte), on s'accommodait d'un certain confort, et que subitement quelque chose se passait, qui venait renforcer le plaisir jusque-là ressenti, sans qu'on puisse l'analyser davantage: seulement une émotion tout d'un coup plus vive. C'est un peu pour ça, aussi, que les livres de Modiano, comme les films d'Ozu, on peut les relire/revoir sans fin. Je relis L'Herbe des nuits, j'ai revu Herbes flottantes. 

vendredi 1 janvier 2021

Rétro 2020: Eddie Chacon


Pleasure, Joy and Happiness, Eddie Chacon, 2020.


Eddie Chacon, vous connaissez? Au début des années 90, il formait avec Charles Pettigrew, le duo Charles & Eddie, un groupe de pop-soul qui connut son heure de gloire avec Would I Lie to You?... Puis les deux hommes se séparèrent, Eddie Chacon se lança dans la photographie, rencontra Sissy Saint-Marie, sa future épouse, avec qui il forma un nouveau duo, plus électro, The Polyamorous Affair, avant que celle-ci ne se consacre entièrement à sa carrière de styliste. Et depuis plus rien... Il nous revient cette année, après donc 25 ans de silence — si l'on s'en tient uniquement au R&B — avec Pleasure, Joy and Happiness, son premier album solo, produit et co-écrit par John Carroll Kirby. Un album somptueux, magnifié par la voix de Chacon, qui renoue avec le meilleur de la soul, de Marvin Gaye, évidemment, à Sly Stone, en passant par Earth, Wind and Fire et autre Bloodstone... C'est qu'il n'y a que des pépites dans Pleasure. Mais bon, s'il faut ne retenir qu'une poignée, citons, outre le marvinesque "Trouble", l'envoûtant "Outside", "My Mind Is Out of Its Mood", et son groove impeccable, ainsi que l'émouvant "Papa"...

Bonus: Eddie Chacon & John Carroll Kirby, performance filmée par Sissy Sainte-Marie à l'occasion de la sortie de l'album (Chacon, accompagné aux synthés par Kirby, y interprète quatre de ses chansons).

2021...



Van Dyke Parks et Brian Wilson se joignent à moi pour vous souhaiter une bonne et heureuse année 2021.

Top albums 2020:

— Good Songs for Bad People, Drab City, Bella Union
— After Fillmore County, Vansire, Spirit Goth Records
— Plum, Widowspeak, Captured Tracks
— Pleasure, Joy and Happiness, Eddie Chacon, Day End Records
— The Sophtware Slump... On a Wooden Piano, Grandaddy, Dangerbird Records
— Grande est la maison, Cabane, autoproduction
— Been Around, A Girl Called Eddy, Elefant Records
— The Universe Inside, The Dream Syndicate, ANTI- 

(à suivre..., il me reste une vingtaine d'albums à réécouter et autant à découvrir)