dimanche 10 janvier 2021

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Les mains de Satyajit Ray.

L’aviez-vous remarqué? Sur les photos de Satyajit Ray, plus précisément les portraits, on y voit souvent ses mains, accolées au visage ou à proximité. Peut-être est-ce une tradition là-bas, dans l’art du portrait, d’adjoindre les mains au visage. Je ne sais pas, je n’ai pas vérifié. Mais chez Ray, c’est frappant. D’autant qu’elles sont immenses ses mains. Lui-même était immense, 1m 93, soit la taille des grands cow-boys du cinéma américain, de John Wayne à Gary Cooper en passant par James Stewart. Mais d’eux, on ne voit jamais les mains quand ils sont photographiés de près. Chez Satyajit Ray, elles sont là, et attirent le regard. Par leur taille, mais pas seulement. Par la position aussi que leur fait prendre Ray: tantôt main repliée contre la joue, ou sous la menton, tantôt posée sur la tête ou retournée au-dessus... Mais également, face à lui, paumes grandes ouvertes. Il y a bien sûr les photos de tournage, quand celui qui est cadré est lui même en train de visualiser, geste à l’appui, le cadrage de son plan. C’est l’image type du metteur en scène au travail. Reste que, même dans ce cas, les mains ouvertes de Ray avec les doigts bien écartés (comme sur cette affiche des Branches de l’arbre) semblent délimiter davantage qu’un champ de vision. Comme si importait autant que le champ, la grille du hors-champ que forment les doigts ainsi disposés. Comme si ce qui n’apparaissait que partiellement entre chaque doigt, donc invisible au spectateur, devait être pris en compte dans ce qui sera vu par ce même spectateur, soit le champ compris, lui, entre les deux mains. Ni champ ni hors-champ, une sorte de super hors-champ, à la présence si forte que le spectateur aura l’impression de l'apercevoir. Illusion que j’ai ressentie dans des films comme le Salon de musique ou la Déesse. Et puis il y a les autres situations, où les mains semblent parasiter l’image. Il s’agit le plus souvent de photos prises lors de conversations, et Satyajit Ray, à l’évidence, parle avec les mains, comme peut-être les gens de Calcutta. Pour autant, les mains, chez lui, quand il parle, en particulier à un interlocuteur occidental, ne se contentent pas d’accompagner ce qu’il dit (avec ce que cela crée parfois de théâtralité quand le geste vient scander chaque mot), elles dessinent dans l’espace de véritables figures, dont l’ampleur (proportionnelle à l’amplitude de ses bras, forcément immenses quand il les déploie), confère au discours qu’il tient une impression cette fois, comment dire... non pas d’autorité, ni de grandiloquence, mais... d'emprise, comme s’il tenait à réaffirmer non seulement à celui qui l'interviewe mais plus encore à tous ceux, occidentaux, susceptibles de l'entendre, en quoi il est le cinéaste de l'exception (à tout point de vue). De sorte que ses mains, de plus en plus grandes à mesure que grandit sa détermination à nous rappeler qu'il est un grand cinéaste, le seul vrai grand cinéaste en Inde (bien plus grand que l'édifiant Mrinal Sen - bon là, j'extrapole)... de sorte que ses mains, disais-je, pour se faire entendre de nous qui sommes si loin, lui servent aussi de porte-voix.

samedi 9 janvier 2021

Prefab Sprout


De gauche à droite: Neil Conti, Martin McAloon, Wendy Smith et Paddy McAloon.

Prefab Proust.

"Longtemps, je me suis couché de bonne heure... et avec Prefab Sprout pour faire de beaux rêves."

Ah, Prefab Sprout... J'ai toujours pensé qu'il y avait un jeu de mots caché dans le nom du groupe, un witz, pas forcément drôle, peut-être une cuistrerie de Paddy... parce que pour porter un nom pareil — littéralement "la pousse préfabriquée", la pousse au sens botanique du terme... — il faut vraiment qu'on y tienne, et pour qu'on y tienne, c'est que ce nom doit cacher quelque chose... Oui mais quoi?
Une hypothèse: Sprout serait l'anagramme de Proust. On sait que Paddy McAloon a toujours aimé la littérature française, surtout celle du XIXe (Nerval, Mallarmé, Rimbaud, Baudelaire), soit celle d'avant Proust, d'avant le "fabuleux" Proust (Pre-Fab Proust) ou mieux, puisque tout est mélangé: Fab Pre-Proust... Le secret du nom renverrait à un précurseur de Proust, qui plus est fabuleux. Oui mais qui? Existe-t-il seulement ce précurseur, tant la Recherche fut une véritable révolution dans l'Histoire du roman, et pas seulement français?
J'en étais là quand, réécoutant le poignant "I Trawl the Megahertz", noyé de réminiscences, je me suis rappelé que McAloon adulait aussi des musiciens comme Debussy et Ravel (ah, le "Jesse James Bolero"). Et que le précurseur de Proust — il y a des passages sublimes sur la musique dans la Recherche — n'était peut-être pas écrivain mais musicien. Sauf que Debussy et Ravel sont des contemporains de Proust. Qu'il faut donc remonter plus loin pour leur trouver un précurseur qui soit commun à celui de Proust. Et pour le coup, qui ne soit pas français, parce que bon, César Franck c'est bien, mais c'est quand même un ton au-dessous. Alors?
Alors rien, jusqu'à ce que je tombe sur un texte écrit par un mélomane averti (Geidel de son nom), qui, après avoir minutieusement analysé le dernier mouvement du célèbre Trio op. 100 de Schubert, établit de lumineuses correspondances avec la "sonate de Vinteuil", l'œuvre musicale, célèbre elle aussi (mais fictive), qu'évoque Proust tout au long de la Recherche, le temps schubertien se confondant à bien des égards avec le temps proustien, au point de faire de Schubert le Vinteuil en question, et ainsi le "fabuleux précurseur de Proust" que je cherchais.
Voilà, "prefab sprout" ce n'était que ça finalement: la semence qui produit les plus belles mélodies, de Schubert à McAloon, en passant par Debussy, Ravel, Cole Porter, Sondheim, Bacharach et bien sûr McCartney...

PS. A ceux qui douteraient des références à Proust et à Schubert, je rappellerai que le premier album de Prefab Sprout a pour titre Swoon — Swann en langage macaloonien — et qu'il s'agit d'un acrostiche, pour "songs written out of necessity", écho lointain à ce qu'avait répondu Schubert à son éditeur quand celui-ci lui demanda une dédicace pour son Trio: "cette œuvre ne sera dédiée à personne, si ce n'est à ceux qui y trouvent du plaisir". Ecrire par nécessité des chansons pour ceux qui y trouveront du plaisir... la boucle est bouclée. 

Et pour parler de Prefab Sprout et de Paddy McAloon, qui mieux que François Gorin qui, sur son blog "Les disques rayés", se souvient lui aussi.

2010

1) J'ai rencontré Paddy McAloon en 1985 et vu tout de suite en lui une sorte de frère. Pas génétique (j'en ai déjà un): spirituel, musical et par chance, musicien. Mais ce sentiment confus de fraternité, je l'avais déjà ressenti en écoutant le premier single de Prefab Sprout trois ans plus tôt. Comment pouvait-on se présenter avec un nom pareil, sous une pochette assez bizarre, évoquant l'équilibre instable en blanc et noir? Ici la presse musicale anglaise, dévorée chaque semaine, avait son rôle à jouer. Il suffit d'un coup de trompette et j'achetai Lions in My Own Garden (Exit Someone) sans faire attention à ce que faisaient les premières lettres de chaque mot du titre (y compris les deux entre parenthèses). Plus tard j'ai appris que Limoges était le nom de la ville où vivait l'ex de Paddy après la rupture évoquée par la chanson. "Hey, I'm sorry to dwell on the past... I'd rather say nothing at all..." Ah, cette manie de s'excuser de parler, si touchante (et assez costellienne). Le chant et l'harmonica de McAloon sont du genre fiévreux. Mais le morceau n'est pas vraiment de porcelaine. Donc un petit caillou dans mon jardin, exit Limoges. Le jeu sur les mots dénote un jeune homme aussi tortueux qu'ingénieux — dans la conception. La manière dont il délivre son aubade est au contraire d'une franchise désarmante. Et voilà déjà tout le charme ambivalent que va développer sa musique. Sur le trot d'essai de "Lions", McAloon, son frère Martin et sa copine Wendy (le groupe est alors un trio), joue un folk-rock sucré-salé, poids léger, dont on ne saurait prédire la suite. On peut juste apercevoir ce que Paddy tient de son père (Bacharach) et de sa mère (Dylan, à moins que ce ne soit l'inverse). "And I'm pounding out messages loud on a drum... the rumours have started that we are both young..." L'envie de crier d'un côté, la bonne éducation de l'autre et toutes les tournures de style entre deux. Prefab est né, j'étais là, c'est toujours aussi émouvant.

2) Il m'est facile de sortir Swoon de l'étagère en faisant glisser la tranche grise et luisante, révélant peu à peu son brouillard vert gazon et chair (il faut ensuite déplier la pochette verticalement pour retrouver cette image troublante, une tête de femme en extase, une autre d'homme plus bas). Mais le contenu de l'album reste, lui, obstinément collé à l'année où j'ai passé des heures, des jours, des semaines, à emprunter ses chemins sinueux, à me demander parfois où ils menaient, et pourquoi on ne les avait pas débroussaillés pour en faire un jardin plus net... Une fois admise l'absence de pop-songs roulantes et bien huilées, on pouvait s'enivrer jusqu'à plus soif de ses formes, tours et contorsions. Quand Paddy McAloon vous faisait l'effet de trop se tortiller dans le costume encore un peu grand pour lui de petit maître du musical (on apprenait alors à écrire le nom de Stephen Sondheim et à le répéter d'un ton désinvolte alors qu'on n'avait pas entendu une traître note de ce monsieur), quand le tempo donné par les rebonds d'un ballon de basketball (idée juvénile, assez drôle) finissait par vous agacer les nerfs, il y avait toujours le refuge de Ghost Town Blues. Pas vraiment la carte d'identité du premier Prefab Sprout. Un genre de country-ska, piano bastringue et pedal-steel. J'y entendais l'écho de "Barrytown", le joyau de la couronne Pretzel Logic. Mais aussi près des Specials (ou du "My Girl" de Madness) que de Steely Dan. "Oh Anne... Garla-a-and... you can't call this heartbeat a man..." Qui donc était Anne Garland? Un nom qui sonnait bien. "I know the mayor of this hysterical town..." De quelle ville parle-t-il? Prefab Sprout s'est formé à Newcastle. En 1984, il n'y avait pas de scène à Newcastle. Dans cette Angleterre-là, les nouveaux groupes arrivaient des nuages. La période n'est pas réputée pour avoir produit du mouvement, c'est pourtant celle dont les disques enfin me collaient tout de suite à la peau, et n'en partiraient plus jamais.

3) La préciosité congénitale des chansons de McAloon serait sans doute insupportable si ne s'y mêlait à tous les coups un son venu des tripes - et tant pis si ce même son retentit parfois en sourdine, ou qu'on ne veut pas l'entendre. A tous les coups, je dis bien. Même ses ballades anachroniques de troubadour genou en terre ne sentent pas l'eau de rose. La fleur, il l'a cueillie à mains nues et sa tige épineuse lui blesse le gras du pouce et les phalanges. Pas assez pour ceux qui aiment le goût du sang et des larmes? "Cruel is the gospel that sets ourselves free... then takes you away from me..." Quand Paddy compare sa complainte à un blues de Chicago, il est parfaitement sincère. Tant mieux si sa gêne l'oblige à le dire, le rouge au front: "there is no Chicago urban blues... more heartfelt than my lament for you..." Je le croyais. Il parlait avec ses mots, ne faisait pas semblant d'être ce qu'il n'était pas. Comment un gars de la moyenne bourgeoisie blanche de Witton Gilbert (comté de Durham) peut-il exprimer son vague à l'âme? Avec des ronds de jambe: "I'm a liberal guy, too cool for the macho ache... with a secret tooth for the cherry on the cake..." et un vocabulaire désuet: "but Lord, if he's smooching with you..." Je connaissais Cruel par cœur et ses phrases me reviennent sans effort, coquetteries incluses. Qui portait encore des jupes plissées en 1984? Ces confessions d'un autre âge, poésie candide et perverse, me retenaient par le bras, la voix n'avait rien de remarquable, elle sonnait juste, en s'adressant à l'auditeur de la chanson plus qu'à la destinataire du message. McAloon avait trop de réserve et de distance pour se voir en pop-star. Mais il a dû en rêver, tout de même, et cet adolescent-là, cet enfant curieux qui voulait être de son siècle et s'en abstraire aussi, va hanter durablement les albums de Prefab Sprout. Son langage était heurté, plein de cailloux dans la bouche. Il offrait sa contribution to urban blues, la paume ouverte.

4) Ce que me fait Bonny, cinquante groupes de trash metal alignés en bataillon peuvent toujours essayer, ils n'y arriveront jamais. Allez, plus fort, les gars, je n'entends rien. Dans "Bonny", j'entends tout depuis le début et ça va durer toujours. "I spend the days of my vanity... I'm lost in heaven and I'm lost to earth..." Paddy McAloon dit avoir écrit ça à 17 ans, c'est-à-dire en 1974. Dix, onze ans après, bien des vagues ont passé, la chanson verte a mûri, sans doute à peine changé, et elle sonne au-delà de ce que l'adolescent devait imaginer. Thomas Dolby, ce n'est pas le premier nom qui venait à l'esprit pour faire équipe avec Prefab Sprout. Qu'allait faire le Professeur Nimbus du synthé new wave chez les hobereaux pop de Newcastle? Réponse: l'architecte d'intérieur. Sans lui, Steve McQueen serait le meilleur album du groupe. Avec lui aussi. "Bonny" est une folk-song à étages. Dolby lui donne de l'espace, ouvre des fenêtres et la voix de McAloon n'a jamais porté comme ça. Quand il la tend, les veines du cou se voient, les poings se serrent, "all my silence and my strained respect... missed chances and the same regrets... kiss the thief and you save the rest... all my insights from retrospect..." Toujours ce goût des aspérités sonores, des phrases qui claquent comme des élastiques et tordent un peu les boyaux. Pendant que Paddy bat la campagne des sentiments, mine de rien, Thomas Dolby lui fait la courte échelle. On ne sait plus si les mots portent la mélodie ou l'inverse. Le jeune homme n'en finit pas de découper le temps, "I count the minutes since you slipped away... I count the hours that I lie awake... I count the minutes and the seconds too... all I stole and I took from you..." Et lui, le temps, ne trouve rien d'autre à faire que s'arrêter. Peine perdue, Bonny n'habite plus ici. Les mots ne nous tiennent plus, soldats brisés. Un jour, j'arrêterai peut-être avec les montagnes russes de "Bonny". Trop dangereux pour le cœur, ces petites choses-là.

5) Sony s'appelait CBS à l'époque et ils ont tout essayé avec When Love Breaks Down: single, maxi, double EP, re-single, etc. Ils y croyaient, à Steve McQueen, même s'il avait fallu le rebaptiser Two Wheels God pour les Américains, qui ne reconnaissaient pas du tout l'acteur de Bullitt sur la pochette de l'album. Prefab Sprout (mais ce nom, bon sang!) devait faire partie des objectifs maison, comme on le dit poétiquement. Posant en marcel et chapeau sur fond vert-de-gris, Paddy McAloon a l'air de sortir d'un film russe des années 1920. A sa deuxième tentative, "When Love Breaks Down" a fait n°25 dans les charts britanniques. Pourquoi n'est-il pas monté plus haut? Mystère et bubblegum. D'autres mèches en vogue balayaient tout cela, sans doute. Il y a pourtant là du souffle, une mélodie solaire, un refrain pour la mémoire. C'est le premier tribut de McAloon au songwriting classique. Il aspire au confort douloureux du paradis pop. Chatouiller les chevilles de Bacharach, de Brian Wilson. Coudoyer un jour, qui sait, Stevie Wonder ou Paul McCartney. Pourquoi pas tout de suite? C'est dans la tension vers l'idéal qu'il excelle et touche au-delà de ce qu'on pouvait attendre alors d'un groupe pop anglais des années 80. Le son bien sûr est irrémédiablement daté. Ce petit mot ne sent jamais très bon dans la bouche d'un critique, mais la nostalgie lui donne une autre saveur. C'était le son du moment, la chanson appartient aussi à ce moment, comme les choses vécues, partagées, les gens qu'on rencontrait, aujourd'hui souvenirs en désordre. "When love breaks down, the things you do… to stop the truth from hurting you…" Ces mots jetés au ciel gris parlaient si bien pour nous. "The sweet september rain…" Dolby fait des trous d'air là où le synthé pouvait plomber le mouvement. Pour l'anecdote, les Sprout ont désormais un batteur, Neil Conti. Le frère Martin joue de la basse. Les vocalises de Wendy font de la buée. Pour la suite de l'histoire, on patientera un peu.

2015

1) Il y a quelques années, Paddy McAloon, devenu presque aveugle, s'est laissé pousser une longue barbe blanche. Il mutait alors en Moondog et on s'est souvenu qu'il y avait une chanson de ce nom sur Jordan: The Comeback, sa formidable pièce montée de 1990. On peut réécouter dans tous les sens Moon Dog (en deux mots) et décortiquer le texte imprimé sur le livret: les références à Louis Hardin ne sont pas flagrantes. Si notre viking favori est présent c'est en creux, au même titre que Laïka, la chienne envoyée dans l'espace par les Russes. Il y a des bip électroniques et des plages de synthé pareilles à celles qu'on avait appris à détester dans les années 80, celles de l'invasion de la pop par le Fairlight. Mais tout cela appartient désormais à l'histoire. J'ai du mal aujourd'hui à comprendre le mouvement de recul ressenti aux premières écoutes de Jordan. Le fait que d'autres embouchaient les trompettes pour Prefab Sprout y était-il pour quelque chose? L'attente exagérée? L'ambition démesurée de l'album, peut-être. Mais c'est ainsi qu'il fallait aussi aimer Paddy: dans la grandeur parfois dérisoire de ses lubies. Il y avait beaucoup sur Jordan, il y avait trop, sous une jaquette aquatique et moche. Mais que de splendeurs! En y replongeant, je réalise que j'ai dû, toutes réserves à part, l'écouter en entier des dizaines de fois. De la tension palpable dans Looking for Atlantis au chœur élégiaque de Doo-Wop in Harlem… Les temps faibles aidant juste à respirer. Quelques perles ruissellent comme au premier jour. En équilibre au bord du kitsch. "We let the stars go…" l'importance qu'avait encore la voix susurrée de Wendy Smith. Et ce "Moon Dog", donc. Nouvel épisode de la quête d'apesanteur qui occupait les jours et les nuits de Paddy McAloon. "The world was younger then – in bed asleep by ten…" Oui, le refrain remet les pieds dans le plat. Mais quelle odyssée en quatre minutes! Et juste après vient le manifeste ultime du romantisme prefabesque...

2) J'essaie encore de me souvenir de quoi j'en voulais à Paddy McAloon. De péter dans la soie? De rêver d'un impossible cross-over, entre Christopher Cross et Stevie Wonder, faute de tutoyer Cole Porter et Gershwin? Jordan: The Comeback est manifestement conçu comme un musical, où l'enchaînement des titres est aussi soigné que la musique elle-même. On serait pourtant bien en peine d'y trouver un fil narratif, encore moins une histoire. Il y a des thèmes, avoués par l'auteur himself: Dieu, l'Amour, la Mort, Elvis. Et pourquoi pas la voix de Jacques Chancel dans tout ça? A défaut, McAloon trafique la sienne pour annoncer: "Hi… this is God here…" Voilà un garçon qui ne manquait pas d'air. C'est au début de One of the Broken. Celle-là, elle ne m'a jamais lâché. Longtemps après, en panne de came Prefab, j'ai racheté Jordan en vinyle – et constaté avec surprise que c'était un simple et non un double, comme je le croyais. Puis j'ai trouvé un EP où cette chanson languide, avec son passage en faux blues, se détachait mieux encore. Je me suis remis à l'écouter frénétiquement. Comme personne, le jeune duc de Durham manie l'humour catholique: "talking to me used to be a simple affair… Moses only had to see a burning bush and he'd pull up a chair…" pour l'instant d'après, s'arracher la chemise à la place du cœur: "sing me no deep hymn of devotion… sing me no slow sweet melody… sing it to one, one of the broken… and brother, you're singing it to me…Bizarre comme c'est cet air-là, non son Wild Horses, qui me fait penser au "Wild Horses" des Stones, si peu biblique en surface. Bon, c'est malin, je jouais hier du suspense avec All the World Loves Lovers, qui me tire une larme à chaque fois, et voilà que je l'oublie en route. A elle seule, avec les promesses habituelles mises à l'envers dans une quête illusoire d'absolu, mais extatique et la voix alors se casse, elle engloutissait, magnanime, les faux pas et pas de côté faits de Langley Park à Memphis.

3) On ne peut pas dire que Prefab Sprout ait jamais été à la mode. Leur moment d'exposition maximale a coïncidé avec les singles Cars and Girls et King of Rock'n'Roll, qui faisaient faire la grimace (le second surtout) aux fans de la première heure. L'aile de la gloire pop les a effleurés en Grande-Bretagne, mais le passage à la Cigale en tournée Jordan, cinq ans après l'Eldorado (deux concerts seulement, une misère!), de ce groupe d'ailleurs pas franchement taillé pour la scène, était encore une aimable curiosité. Quand McAloon refait surface après sept ans d'une absence cachant deux ou trois grands projets tués dans l'œuf, plus personne ne l'attend. Les plus bienveillants, les plus aventureux, glissent un orteil dans l'eau bleu nuit d'Andromeda Heights, la trouvent tiédasse et passent leur chemin. Tant pis pour eux. Le malentendu guettait depuis un bail, tapi dans l'ombre. Electric Guitars, en ouverture, accrédite l'idée d'un songwriter piégé par le démon de la méta-pop, effaçant sa propre expérience derrière la légende des aînés pour signer sans malice une chanson d'ex-Beatle (mieux que "When We Was Fab"). Le trompettant A Prisoner of the Past vise les charts et trouve autre chose. La production ronflante de Calum Malcolm lisse l'ouvrage et le pare de dorures. Et pourtant… une fois dans le bain, on n'en sort plus. Sa mousse violonneuse, limite easy listening, masque la même quête de perfection pop qui dévore littéralement Paddy McAloon. Elle n'a que faire des fautes de goût, et ses saxos trop suaves (comme parfois chez Van Morrison) ne gâchent rien. La magie perce aux moments improbables et sous des titres dissuasifs: Life's a Miracle et son pont lumineux ("and if the dead could speak I know what they would say…"), Avenue of Stars levant longuement son rideau de velours simili-Broadway pour éteindre ensuite trop tôt ses volutes clignotantes… Chez McAloon, un pâtissier viennois cohabitait avec un barde irlandais. Leur alliance me fascine à jamais.

4) Plus rien à perdre au point où on en est. Swans, neuvième titre de l'album Andromeda Heights, est une chanson simplement sublime. A peine écoutée elle a glissé vers ailleurs, le lac de beauté pure où vivent les parfaites chansons pop, le reflet du couchant sur ses plumes. Au point où j'en étais alors avec le rock et ses raideurs dogmatiques, il n'y avait plus rien à cacher. "Swans" en fondant révélait mon cœur de midinette — il n'était pas très loin caché. 1997-98. Un printemps bien arrosé. La raison, l'expérience, la vie, s'opposent absolument à cette vision d'un monde partagé entre les cygnes et les renards. "Swans and their partners… stay faithful forever… or die on the water…" Mais c'est une chanson, elle a tous les droits, y compris celui d'être irréaliste, idiote et symbolique. A peine a-t-on réalisé ce qu'elle nous racontait, que sa tournure mélodique emporte tout. "Swans, effortlessly beautiful, take care… you ought to be aware of foxes hiding… go on, there's time for you to get back to his side… while I forget I ever saw you gliding…" Cette élégance pâmée au bord du ridicule me tue. Coïncidence troublante, j'étais en mode renard. Bien que n'ayant nullement l'impression de mener quelque agneau que ce soit à la boucherie. Peut-être avais-je précisément besoin de ce refuge idéal, de cette utopie mielleuse, de frotter le cruel ordinaire de la trahison au plumage trop blanc de ces cygnes au ralenti. "Swans" suffirait à faire du mal-aimé, mal-connu, Andromeda Heights, une étoile de plus dans la constellation Prefab Sprout. Il y a encore le regain d'énergie de The Fifth Horseman et la suspension spatiale de Weightless ("I feel like Yuri Gagarin…"). Pour finir par ce curieux morceau [Andromeda Heights] qui donne son titre à l'album, château en Espagne ou dépliant immobilier. McAloon tel qu'en lui-même, à la fois hermétique au succès et au culte, n'ayant ardemment souhaité ni l'un ni l'autre, et perpétuellement tendu comme un fil trop humain dans sa quête sans fin ni mesure.

2017

PS. Bien sûr je connaissais mon Paddy McAloon sur le bout des oreilles. Bien sûr il n’avait rien sorti sous le nom de Prefab Sprout depuis l’anecdotique The Gunman and Other Stories (2001). Bien sûr, ayant suivi son itinéraire fait de succès paradoxaux et d’incompréhension, je savais que dans ses tiroirs dormaient des merveilles inédites. Bien sûr je connaissais son fâcheux penchant pour le syndrome Smile, cette pathologie du chef-d’œuvre enfoui, intransmissible au commun des mortels. Ce que n’était pas, finalement, Let’s Change the World with Music, enregistré seul par McAloon en 1993 et dédié, pour sa sortie seize ans après, à ceux qu’il avait tenus à l’écart (les autres Sprout, le producteur Thomas Dolby). On était en 2009 et malgré tous ces attendus, la première écoute de Music Is a Princess m’a cloué au sol. Puis soulevé. Il faut croire les musiciens quand ils vous jurent leurs dieux grands ou petits qu’une mélodie leur est tombée dessus, les a traversés, qu’ils n’y sont pas pour grand-chose. On pourra tourner mille documentaires sur la fabrication de la musique, en détailler à l’infini le matériel, gloser sur ce que vivait l’auteur à l’époque, analyser ce qu’il avait mangé ce jour-là, le temps qu’il faisait, la position des astres… Rien ne nous dira jamais ce qui fait de "Music Is a Princess" une chanson immédiatement glorieuse, évidemment sublime. Et pourtant si près du ridicule dans son romantisme anachronique et chevaleresque. "Music is a princess, I’m just a nobody / who’d gladly give his life for her majesty…" Quand on connaît ses fantaisies vestimentaires et capillaires, il est plaisant d’entendre Paddy se décrire sous les traits d’un gamin en haillons, prosterné aux pieds de sa muse idéale. Sa voix cependant ne saurait mentir: il vit totalement ces mots à l’instant où il les chante. La musique née de ses doigts comme par enchantement le transporte. Le voici propulsé au pays des Bach et des Brian de ce monde. Son génie ne sera pas tout à fait méconnu.

Swoon (1984)
- Steve McQueen (1985)

2010-2019



Certains tiennent moins bien la route aujourd'hui, d'autres se sont au contraire bonifiés et beaucoup ont été oubliés... mais peu importe, je publie à nouveau, inchangée pour le coup, la liste de mes 30 albums préférés, sortis entre 2010 et 2019 (par ordre chronologique, un seul album par groupe ou artiste):

— HeligolandMassive Attack, Virgin, 2010
— The Suburbs, Arcade Fire, Merge Records, Mercury, City Slang, 2010
— AmoralViolens, Static Recitals, Friendly Fire, 2010
— Forever Dolphin Love, Connan Mockasin, Phantasy Sound, Because Music, 2011
— The English Riviera, Metronomy, Because Music, 2011
Life Is People, Bill Fay, Dead Oceans, 2012
— Shields, Grizzly Bear, Warp Records, 2012
Comedown Machine, The Strokes, RCA Records, 2013
— Dream RiverBill Callahan, Drag City, 2013
— Hot Dreams, Timber Timbre, Full Time Hobbby, Arts & Crafts, 2014
— Worship the Sun, Allah-Las, Innovative Leisure, 2014
— No Song No Spell No Madrigal, The Apartments, Microcultures, 2015
— AbandonwareRoman à Clef, Infinite Best, 2015
— Poison SeasonDestroyer, Merge Records, Dead Oceans, 2015
— Be Small, Here We Go Magic, Secretly Canadian, 2015
— Thank Your Lucky Stars, Beach House, Bella Union, Sub Pop, 2015
— Fell, John Cunningham, Microcultures, 2016
— Absolute TruthLawrence Arabia, Flying Nun Records, 2016
Apricity, Syd Arthur, Harvest Records, 2016
— Yours Conditionally, Tennis, Mutually Detrimental, 2017
— Rock n Roll ConsciousnessThurston Moore, Caroline International, 2017
— Le Modeste AlbumRicky Hollywood, Futur, 2017
 Home CountiesSaint Etienne, Heavenly, 2017
— How to Solve Our Human ProblemsBelle and Sebastian, Matador Records, 2018
— There's a Riot Going OnYo La Tengo, Matador Records, 2018
— Pardon My French (Singles 1996-1998), Fugu, Elefant Records, 2018
+ The Last Detail, The Last Detail, Elefant Records, 2018
— Meadow Lane Park, Le SuperHomard, Elefant Records, 2019
— Watercolors, Ducktails, New Images, 2019
— Raw HoneyDrugdealer, Mexican Summer, 2019

vendredi 8 janvier 2021

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— Mes Cahiers du cinéma n°7.

Photo: Soumitra Chatterjee et Satyajit Ray sur le tournage du Dieu Eléphant (1979).

Top 15

Satyajit Ray (1)
Hommage par Serge Daney (1992)
Charles Tesson: Pour conclure...
(extrait de son livre Satyajit Ray)
Si loin, si procheTonnerres lointains
Soumitra Chatterjee: 6 poèmes

Réflexions
Est-ce que le Mank a gagné? (1) (2) (3)
Mank de David Fincher: un film qu'on n'a pas vu

Revoir
Un Gu exquis: Séjour dans les monts Fuchun
Le jouet-monde: Toy Story 4 de Josh Cooley

Archives
Qui est Medveczky?: Marie, JeannePaul et rien d'autre...

Supplément: Cabane/Reichardt.

S. Ray par S. Daney, 1992


Satyajit Ray et Serge Daney sont morts à quelques semaines d'intervalle, au printemps 1992. Le premier le 23 avril, le second le 12 juin. Ils s'étaient rencontrés dix ans plus tôt à Calcutta, dans le cadre de ce que Daney appelait "le cinéma voyagé". C'est donc en toute logique que, à la mort de Ray, ce fut Daney qui, dans Libé, se chargea de lui rendre hommage:

A la fin d'une projection des Branches de l'arbre, son dernier film sorti en France [Agantuk, l'ultime film de Ray est sorti après sa mort, et celle de Daney, en août 1992], et à peine les lumières rallumées, la direction d'une salle de l'Odéon crut bon de diffuser une musique assez guillerette pour accompagner le public vers la sortie. Mais celui-ci, sonné par le film, les larmes aux yeux et encore sous le coup de l'émotion, protesta carrément devant cette muzak inopportune. Rien n'était donc perdu.
Les Branches de l'arbre était un film entre vie et mort, dans l'étrange lumière enfantine de ce qu'on ne veut toujours pas voir ou d'un ciel qui se dégage enfin, et Satyajit Ray était ce cinéaste finalement très vivant, malade depuis des années, à qui nous nous étions habitués à rendre visite, chez lui, à Calcutta, où il filmait assis des histoires de plus en plus épurées. Sa mort, hélas, ne nous surprend pas, comme si, depuis des années, il ne continuait que sous la perfusion du regard mondial des amoureux du cinéma. Comme si nous ne savions que trop à quel point un phénomène comme Ray — ou son contemporain méconnu, l'immense Ritwik Ghatak — ne se produirait qu'une fois. Les grands artistes ont l'intelligence de leur niche écologique et de ce qui leur est donné par leur moment d'histoire. L'intelligence de Ray, c'est d'être allé à la conquête de la reconnaissance mondiale sans jamais se départir de son premier point: il est bengali. Il est bengali comme fut bengalie la grande culture du début du siècle, celle de Tagore, et comme fut bengali le meilleur cinéma indien. Mais ce point fort est également une limitation: le grand public indien, rassasié par ses "all India films", n'a pas su que Ray existait et l'establishment du cinéma commercial l'a détesté. Quant au débat né avec le coup d'éclat de sa trilogie de départ (Pather Panchali, Aparajito, Apur Sansar), ses termes en sont intacts: en Inde, le réalisme est contre nature. Pourquoi cet effet de perfusion-protection? Parce qu'il y eut une illusion d'optique, un pari généreux sur l'avenir auquel, peu à peu, nous avons dû — et Ray aussi — renoncer. Son œuvre n'était pas, en effet, le coup de tonnerre prémonitoire qui obligeait le cinéma indien à devenir adulte, mais il lui arrivait ce qui arrive à toute grande œuvre: elle s'est mise à briller dans une solitude très originale, n'annonçant rien qu'elle-même, faisant volontiers — comme dans le sublime Salon de musique — les questions et les réponses.
Ray était un grand seigneur humaniste, un peu comme Renoir, qu'il assista, jeune homme, pour le Fleuve. Etrangement, c'est à cet homme, au sentiment inné de sa supériorité, de sa grandeur (Ray était un géant, dominant tout le monde d'une tête et s'exprimant dans un anglais digne de Chesterton), de son refus de toute démagogie, de son féminisme discret, de son sentiment bouleversant du temps et du rêve éveillé, que nous devons cette image de l'Inde dans le siècle, l'une des rares dont nous disposions — et d'autant plus précieuse. (Serge Daney, "Un phénomène qui n'existe qu'une fois", Libération, 24 avril 1992)

Bonus:

Soumitra Chatterjee, décédé il y a quelques semaines à l'âge de 85 ans, n'était pas qu'un acteur, le grand acteur qu'on connaît, notamment chez Satyajit Ray [au passage, Ray se prononce "rail" et non "ré", même si prononcer "rail" ça fait snob, comme disait Daney], il fut aussi auteur et metteur en scène de théâtre, aimait peindre et adorait le cricket (il était un fervent supporter des KKR, une franchise de Calcutta, sa ville — comme l'était également Calcutta pour Satyajit Ray). Mais, plus que tout, il avait une passion pour la poésie, qu'il aimait réciter en public, lui-même écrivant des poèmes depuis qu'il était adolescent.

Voir Gaach (1998), le beau documentaire que lui a consacré Catherine Berge.

Ci-dessous: six poèmes de Soumitra Chatterjee, traduits (en anglais) par Amitava Nag, critique de cinéma, éditeur de la revue Silhouette et auteur de plusieurs livres sur le cinéma, dont Beyond Apu - 20 Favourite Film Roles of Soumitra Chatterjee et plus récemment Satyajit Ray's Heroes & Heroines (sur lequel je reviendrai). Les poèmes sont extraits du livre Walking through the Mist, publié en 2020. Doit sortir prochainement (le 19 janvier, pour ce qui aurait dû être les 86 ans de Chatterjee) Murmurs: Moments with Soumitra Chatterjee, un résumé des nombreux échanges qu'ont eu dans le passé Amitava Nag et Soumitra Chatterjee. Cf.  sur le site de Silhouette.

Some days

Some days
A river wakes up in this body,
Breaks down the banks,
All that were safe
Flow away in torrents,

Some days
Love raises tidal waves in the mind
Markets
Offices
Shops
Wash away in the tsunami,

Some days
Wailing for beauty
Fills up the sky and wind,
Songs of spring

Some days
A river awakened beats the drum,
To wake you up from your sleep
Spring songs try to assure you – all that is no more
May need not be lost,

Some days memories become real,
Memories turn into truth.

Captive, are you awake

There is no custom to thank one for dreaming,
Humans are relieved
When dreams break,
For the man without dreams
Sleeplessness is personal,
The profound night calls out loud
Holding the iron grills of the window –
‘Captive, are you awake?’

Moon silently stepping into insomnia,
Ferries the difficult path
Dreamless eyes wide open in the dark
Look out for someone to thank,
Deep night, intense
Calls out loud holding the iron grills of the window –
‘Captive, are you awake?’

Sorrow, for a long time

For a long time
Sadness resided in my heart cage,
Today, at dawn
I will open the door to let it fly away,
Like a floating cloud in a turquoise spring sky

As the evening beckons
For the bird to return on his own
I will keep the cage open,
Let him fly in
With wings caressed by the soft lunar light – blue.

Days afflicted with toil,
Groans of exhaustion,
Pain of futility – all have been drowned now,
When that love bird returns to sing
A ballad of all six seasons stitched along,
My pain will extinguish sorrows
Reserved for long, in my heart cage.

Prayer for your health
(dedicate to Satyajit Ray)

Wishing your recovery since you are the bridge –
Between us and sanity,
We, the humans, have not returned to mother nature
With our debts, not even art,
Thirsty and lost we have so long followed
Shiny mirages, but in vain.
You are the road I yearn for,
I come to you endlessly with the dividends of my dreams, you keep well
Please.
In the map of existence,
You are always, my pathway to beauty.

And quiet flows Kopai

The khalasi is cleaning a truck in Kopai,
The water of the river
Drips and drains away pain.
A day will come I am no longer here,
A different khalasi greets Kopai anew.

(A khalasi is a helper of a truck-driver who runs all the small errands)

Walking trough this mist

May be if I walk through this mist
I will reach near your loneliness, or
Never ever.
In this sluggish, post-summer afternoon
I can remember, once my day was over
When I was in the midst of my work, and many other,
Oh, even beyond the length of my longest work,
I could see the pained look in your eyes, but
I could never touch your solitude.
Now, in the mist I search
For the times lost
Between you and me.

jeudi 7 janvier 2021

[...]


The Regulator, The Dream Syndicate, 2020.

[...]


L’effet du discours capitaliste à la fin du XXe siècle est (...) de faire glisser le traitement de la jouissance du marché du travail à celui du marché du savoir. Ce qui est perdu au passage, du fait de la science, c’est la singularité de la vérité. Elle ne parle plus "je". Lacan nous dit qu’elle est devenue "sociale moyenne, abstraite" (1966). Autrement dit, elle est suspendue au conformisme social de la "foule solitaire" si bien portraiturée par David Riesman. Le règne du plus-de-jouir comme effet du marché du savoir va de pair avec cette "collectivisation" de la vérité. C’est ce qui fera dire à Lacan, à propos de "l’émoi de mai", que c’est bien là la "grève de la vérité". Il y a une équivoque sur la vérité dans la grève: s’agit-il de la défendre ou de l’immobiliser? Ce qui est sûr c’est qu’on perd le "je" et que le cri du prolétaire se perd comme vérité qui parle "je": 1968 sera un "nous" dans le discours! Et après nous aurons un "tous ensemble!" La génération Facebook va porter à un stade supérieur cette collectivisation de la vérité, sous la forme de la fausse vérité qui ne ment plus, faute d’avoir chance de dire vrai! L’internet est le lieu de la post-vérité et où le "je" qui parle s’efface devant le sujet que je suis pour les autres. Comme l’a montré Alain Supiot dans son livre sur La Gouvernance par les nombres (2015), cela va bien avec un retour de l’allégeance dans les rapports sociaux au dépens de la citoyenneté politique réelle. Facebook c’est le moment où le "je" devient un "il", celui que je suis pour les autres, dans le regard des autres. Lacan qui s’amuse souligne que la grève "est justement une sorte de rapport qui soude le collectif au travail". Le succès de la grève supplée la crise du travail! La vérité collective c’est aussi la connerie des vérités que mai 68 écrit sur les murs. Joseph Heath et Andrew Potter ont montré dans leur livre Révolte consommée (2005) que la contre-culture a produit les poncifs du mode de jouir marchand contemporain: "Pour que quelqu’un grimpe dans la hiérarchie du statut ou du cool, ou du style, appelez-le comme vous voudrez, il faut que quelqu’un d’autre soit rabaissé d’un échelon". Les nouveaux moyens de communication ont rendu la connerie de la vérité exponentielle. La béatitude contemporaine n’est pas venue brusquement. Daniel Cohen souligne dans son dernier livre Il faut dire que les temps ont changé (2018), que dès les années 50 du siècle dernier, Jean Fourastié annonçait que nous allions passer de la société de production qui avait succédé au monde agricole pour se vouer à la matière et non à la terre, à une société de formation où régnerait le marché du savoir!
Ce tournant était aussi celui de la "société du culte de soi-même" et des individus isolés dans une formation de l’ego. On voit donc que le capitalisme, en devenant plus qu’avant discours du capitalisme, était déjà en quelque sorte une "sortie" du capitalisme de production matérielle produite par le capitalisme. La crise sanitaire actuelle nous montre que cette mutation n’effaçait pas la production: elle l’exportait dans des pays supposés moins avancés comme la Chine.
Pour le Lacan de cette époque on se débarrasse au passage de la vérité, celle qui tenait à la parole du "je". Dans ce monde des dits et des dédits, ce qui va être la rareté, c’est le dire. (Philippe La Sagna, "Le discours comme sortie du capitalisme", La Cause du désir n°105, juin 2020)

mardi 5 janvier 2021

Tonnerres lointains


Tonnerres lointains de Satyajit Ray (1973).

Si loin, si proche.

Tonnerres lointains (Ashani Sanket) compte assurément parmi les plus beaux films de Satyajit Ray — avec le Salon de musiquela DéesseCharulata, les Joueurs d'échecs et bien sûr la "trilogie d'Apu", que Tonnerres lointains prolonge d'une certaine façon, via l'écrivain B. Banerjee, auteur de Pather Panchali et Aparajito ainsi que d'Ashani Sanket, via également Soumitra Chatterjee (décédé récemment), l'acteur fétiche de Satyajit Ray — une quinzaine de films ensemble —, qui avait débuté dans le Monde d'Apu, le troisième volet de la trilogie, où il incarnait Apu adulte...

Ashani Sanket, littéralement "la foudre en tant que signal": ce qui annonce le tonnerre, plus que le tonnerre par lui-même (il s'agirait alors de l'éclair); ou mieux, pour s'en tenir à la métaphore: ce qui relève du mauvais présage, soit les avions de chasse qui traversent le ciel au début du film, assimilés par Ananga (la femme du brahmane), en train de se baigner dans la rivière, à un vol de grues ("c'est beau", dit-elle), mais dont les "grondements" (entendus régulièrement par la suite) viennent témoigner qu'une catastrophe est en cours: la grande famine qui en 1943 au Bengale allait tuer cinq millions de personnes, "fléau causé par les hommes" (dixit la fin du film), c'est-à-dire la guerre et ses conséquences: l'occupation par les Japonais de la Birmanie, grand pourvoyeur de riz, la réquisition du riz par le gouvernement pour nourrir l'armée (britannique), la thésaurisation du riz par certains commerçants, de peur d'en manquer... autant de facteurs que le film évoque (par la bouche du vieux brahmane, condamné à mendier, ou le comportement des plus nantis du village), entraînant donc pénurie de riz et hausse (exorbitante) de son prix. C'est l'aspect politico-historique de Tonnerres lointains, auquel s'attache bien sûr Ray, à travers une vision très naturaliste de la vie des villageois, rapidement appauvris et affamés, mais dont il se détache en même temps, dans l'esprit de ce qu'est l'art poétique selon Tagore (cf. le texte précédent de Charles Tesson), transcendant ainsi le réel de la tragédie. Par quels moyens?

D'abord, en centrant son récit sur le quotidien du brahmane (interprété par Soumitra Chatterjee) et de sa femme (Babita, une star de... Bollywood), nouveaux venus dans le village, un village qui n'avait justement pas de brahmane, autrement dit pas de médecin, pas de prêtre, pas de maître d'école... autant de tâches dont va s'acquitter "mollement" le nouveau brahmane sous prétexte d'avoir le savoir (qui en fait se limite à délivrer quelques recettes médicinales, psalmodier quelques rituels lus dans l'almanach et, pour ce qui est de l'école, écouter les enfants ânonner leurs leçons, tout en fumant la pipe — une pipe à eau qu'on lui prépare à chaque fois)... tout ça en échange de nourriture qu'il aura hâte de rapporter à sa femme pour qu'elle en fasse de bons petits plats, vu que — c'est précisé deux fois dans le film — il ne sait pas cuisiner. Vision pour le coup assez ironique du brahmane et de son savoir (tout relatif), qui, au contact de l'épouse — et de l'humanité dont celle-ci fait preuve —, va peu à peu retrouver de sa dignité, prenant conscience du drame à venir, même si c'est surtout la résignation (d'avoir perdu son aura de brahmane) qui prédomine à la fin. On peut même parler d'humour chez Ray: ainsi la séquence où le vieux brahmane s'invite chez le plus jeune et que celui-ci, consterné, le regarde manger, un trait de lait (ou de lassi) décorant sa moustache, signe que c'est bien la fonction de brahmane telle qu'elle est devenue — dans l'Inde d'aujourd'hui, indépendamment du contexte historique — que Ray brocarde.

Ensuite, en y célébrant Dame Nature, à travers de nombreux plans contemplatifs, plus beaux les uns que les autres (beaucoup l'ont reproché à Satyajit Ray, eut égard à la tragédie que le film raconte parallèlement), qui prend ici l'allure d'un véritable "hymne à la nature" (gros plans sur la végétation et les insectes qui s'y cachent), à la sensualité toute renoirienne (cf. aussi les taches de couleurs — bleu, jaune, mauve — que forment les saris des femmes dans la forêt, inondée de vert), ce que Ray complète en incorporant également des plans larges, à la Ford, conférant aux paysages (de lever ou de coucher du soleil), où le ciel occupe plus des 2/3 de l'image, une dimension cosmogonique qui fait communiquer (ce que n'ont pas compris les détracteurs du film) le microscopique et le macroscopique... insufflant ainsi à son film une dualité qui "dépasse" les autres, celles qui se contentent de nourrir le récit, telle l'ignorance des villageois opposée au savoir du brahmane — le personnage le plus influent du village n'a comme culture que le "Sisu Bodhak", un livre qu'on lit quand on est tout petit —, telle encore la levée des instincts opposée à la tempérance qu'observe la femme du brahmane (un esprit pas forcément cultivé mais raisonné), ainsi de l'instinct qui pousse à se nourrir à tout prix (au détriment des autres), parfois à n'importe quel prix (en échange de son corps), mais aussi les instincts, plus bestiaux, qui poussent à commettre l'irréparable (une tentative de viol). Et pour dépasser ces oppositions: faire résonner, dans un même mouvement, le proche et le lointain.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans Tonnerres lointains. Faire que le lointain devienne proche et, à l'inverse, le proche lointain. Le "près" et le "loin", c'est une des premières choses qu'on enseigne aux enfants dans le film (on les voit écrire, sous la dictée du brahmane, les deux mots sur leur ardoise). Et ce qu'il y a de plus proche pour un paysan (du Bengale ou d'ailleurs), c'est la nature, à la fois belle et terrible, car indifférente aux drames de l'homme, ce qui la rend si "lointaine" quand on la contemple. Ce qu'il y a de plus lointain, en revanche, c'est évidemment la guerre, surtout quand elle se passe à des milliers de kilomètres, mais une guerre appelée à se "rapprocher", même si le théâtre des opérations reste éloigné, par la pénurie qu'elle provoque, concernant le riz, aliment de base du paysan bengali. C'est ce double mouvement, de la nature, à la fois proche et lointaine, et de la guerre, à la fois lointaine et proche, que Satyajit Ray orchestre dans son film (il faudrait aussi parler de la musique qu'il a composée lui-même, comme souvent), lui conférant cette "beauté intérieure inoubliable" dont parlait Charles Tesson.

Allons plus loin. Est-ce que dans Tonnerres lointains, ce double mouvement ne s'incarnerait pas dans le personnage au visage brûlé, qui traîne près du four en briques et cherche à séduire l'une des femmes (l'amour contre un sac de riz)? En fait, il n'a que la moitié du visage de brûlée et Ray se plaît à le filmer, tantôt de face (la monstruosité naît de la juxtaposition des deux moitiés du visage), tantôt de profil, mais du côté indemne, où se devine ce que l'homme pouvait avoir de séduisant avant son accident. Il se dégage ainsi du personnage un sentiment double/trouble, à la fois repoussant (par son physique, vu de face) et attachant (quand on le voit de profil, que l'aspect monstrueux disparaît, et qu'il ne reste que l'homme et sa solitude — il n'a rien d'agressif contrairement à celui, mystérieux, qui s'en prend à la femme du brahmane)... autrement dit, "loin", par l'horreur qu'il suscite, "proche", par la tristesse qu'il porte en lui. Et dont la beauté ne serait plus qu'un souvenir.